Compositeur catholique au service des souverains anglicans, William Byrd (ca 1543-1623) connaît les méfaits de l'intolérance religieuse instaurée par Jacques Ier en 1605 : d'une virulence abjecte à l'égard des catholiques et des protestants, le souverain interdit dans toute l'Angleterre la musique de Byrd sous peine d'emprisonnement. Ses trois messes (à 3, 4 et 5 voix), écrites de 1592 à 1595, sont directement visées et sont désormais exécutées dans la plus stricte confidentialité.Renouant avec ces atmosphères secrètes de la Renaissance tardive, les ensembles Bl!ndman [vox] (quatre chanteurs) et Bl!ndman [sax] (quatre saxophonistes), musiciens flamands attachés au Kaaitheather de Bruxelles, ont proposé ce samedi au Studio 1 du Flagey le spectacle « Secret Masses », une lecture peu conventionnelle de la Messe à 4 voix de Byrd. Plongés dans une obscurité quasi totale, les quatre chanteurs, assis devant quatre platines et projetés simultanément sur un écran placé au-dessus d'eux, font "scratcher" (tourner les 33 tours à la main d'avant en arrière à différentes vitesses) leur disque vinyle sur fond de musique électronique et de quatuor de saxophones : la Mass 4 Turntables (vinyl & sax) du compositeur Eric Sleichim ouvre le concert par d’étranges polyphonies bruitistes plongeant dans un bain expérimental qui s’annonce envoûtant. Dix minutes plus tard Bl!indman [vox] se lève, s’installe au fond de la scène, dans une obscurité parfaite, et enchaîne avec le Kyrie et le Gloria de la Messe de Byrd, les partitions éclairées à l'aide de lampes de poche. Leur ferveur s’exprime dans la plus totale clandestinité. Mis dans une position voyeuriste, le public en est presque superflu.
D'entrée de jeu, les chanteurs laissent plutôt à désirer. L'intonation un peu basse du ténor (qui remplace l'un des membres du groupe, souffrant) et la légère raideur des lignes contrapuntiques (qui ne déroulent pas leurs volutes avec toute la venimosité nécessaire) empêchent de ressentir la pleine beauté d'une musique taillée dans le plus pur diamant.
La configuration scénique change une nouvelle fois : installés à l’avant-plan, Bl!ndman [sax] interrompt la Messe par ses propres apartés sacrés : l’In nomine à 4 et la Fantasie à 4 de Byrd non rien à envier au timbre des cornets à bouquin de la Renaissance, tant la douceur feutrée des saxophones épouse avec suavité les mailles de la polyphonie anglaise. Le résultat est d'autant plus convainquant que les phrasés à l'ancienne et les croisements rythmiques s'effectuent sans faute de goût. Bl!ndman [sax] accompagne également les chanteurs dans le somptueux O Death, rock me asleep (toujours de Byrd, la soprano austèrement assise à même le sol) ou dans l’"Alphabet" des Nonsense Madrigals de Ligeti dont les harmonies explosives, proposés à peu près à la moitié du spectacle ont une action véritablement purificatrice pour l'oreille.
Retour à la Messe. Entre le Credo et le Sanctus, une télévision déplacée à l'avant-scène permet d’entendre EnJeNoemtHetLiefdei, texte sur l'Amour (du poète Ilja Leonard Pfeiffer) qui se veut le cœur de cible de la doctrine catholique. Après l'Agnus Dei, c'est au tour du quatuor de saxophones de prendre les commandes des platines et de lancer Contact Theater de Matthew Wright, une pseudo-polyphonie de platines un peu gratuite, nettement moins élaborée que l’œuvre initiale de Sleichim tant les vinyles semblent tourner à vide, jusqu’à en perdre la tête!
Après une heure de spectacle, l’expérience laisse un peu perplexe. La réactualisation de Byrd dans un contexte électro-acoustique et audiovisuel ne manque pas de pertinence. Le crypto-militantisme religieux qui entoure sa musique est explicite. Encore eût-il fallut ne pas se contenter d'enchaîner des pièces aux esthétiques différentes et oser de véritables superpositions entre la Renaissance et le XXIe siècle : pourquoi ne pas "scratcher" polyphoniquement sur la Messe de Byrd ou compléter les lignes vocales par des sonorités électro-acoustiques ou encore amplifier les chanteurs de la Messe et faire résonner leur voix en écho. Après tout, le fantasme de la démultiplication des voix existait déjà à la Renaissance : le Spem in alium de Thomas Tallis (le maître de Byrd) n’est-il pas écrit pour 40 parties différentes ! Si les Bl!ndman cherchent à tout prix à réhabiliter convenablement la polyphonie anglaise catholique, ils doivent coûte que coûte doter leur spectacle d’une ossature qui dépasse le simple stade du collage postmoderne.







Il est surprenant de penser que seuls quelques rares fragments de musique nous soient parvenus de l'Antiquité grecque alors que cet art était l'une des composantes fondamentales de la société. Les historiens et musicologues ont heureusement, c'est tout de même une maigre consolation, une connaissance sociologique et théorique très étendue de ce qu'était la musique dans l'Antiquité. Le sujet me passionne depuis longtemps. Je viens de terminer un texte remarquable d'Annie Bélis (Université de Paris IV & directrice de recherche au CNRS) sur les concours dans la Grèce antique dont je synthétiserai ici les principales idées.













