Qui êtes-vous ?

Ma photo
Liège, Belgium
Né à Bruxelles dans une famille d'origine grecque, turque, albanaise et bulgare. Etudes secondaires gréco-latines. Licence en Histoire de l'art, Archéologie et Musicologie de l'Université de Liège. Lauréat de la Fondation belge de la Vocation. Ancien journaliste à La Libre Belgique et La Gazette de Liège. Actuellement chargé de mission à l'Orchestre Philharmonique de Liège-Wallonie-Bruxelles. Artiste plasticien, esthète, apolitique, athée et anticlérical.

mercredi 11 juin 2008

Nicolas Christou, un Grec d'Alexandrie

J'ai eu le très grand plaisir de passer deux heures en compagnie du baryton-basse Nicolas Christou, professeur de chant au Conservatoire de Liège. Elève du grand Frédéric Anspach à Bruxelles, il entame sa carrière à 21 ans au Théâtre de la Monnaie - scène prestigieuse où il incarnera Figaro, Golaud, Don Giovanni, Boris Godounov, Philippe II, Wotan, Jochanaan, Falstaff, Don Alfonso (ce dernier aux côtés d'Armin Jordan en 1976 qui lui a proposé de venir à Bâle!) - rôles qu'il reprendra par la suite sur les plus grandes scènes internationales, notamment en Allemagne, avant de se consacrer à la pédagogie.

Fidèle lecteur de ce blog, Nicolas Christou est issu d'une famille grecque d'Alexandrie, ville cosmopolite où il a passé les dix premières années de sa vie, après quoi ses parents s'installèrent huit ans au Congo et quelques mois à Athènes avant son arrivée en Belgique. Amoureux de la culture hellénique, Nicolas Christou a souhaité partager quelques souvenirs de jeunesse, à la source de notre rencontre ce mardi.

Son amour pour le chant lui est venu en Egypte. A Alexandrie, son père qui tenait un négoce de tissus de luxe très convoités par la bourgeoisie grecque pour la confection sur mesure de costumes de qualité, était un fervent amateur de musique. Il allait régulièrement écouter avec son rejeton les grandes voix grecques de l'époque, à commencer par Sophia Vembo et Nikos Gournakis - sorte de Tino Rossi grec durant les années50 - qu'ils appréciaient tout particulièrement (Nicolas Christou m'a montré une très belle photo de son père aux côtés de Gournakis dans une taverne de la ville). L'influence de ces artistes majeurs aura été déterminante dans l'orientation professionnelle du baryton. Cinquante ans plus tard, l'écoute de leur musique intense et nostalgique fait ressurgir ce monde cosmopolite entièrement révolu.

Après quelques évocations musicales, nous avons eu l'occasion de parler de littérature, et notamment de Marguerite Yourcenar et de sa traduction (ou, selon moi, sa libre interprétation) de Constantin Cavafy. Comme tous les Alexandrins, Nicolas Christou est fasciné par la poésie de son compatriote, il admire la profondeur de sentiments et la passion, dissimulés derrière une pudeur maladive et une économie des moyens lexicaux. C'est un véritable bonheur de l'entendre parler du poète avec autant d'ardeur.

Nicolas Christou a personnellement connu un autre mythe de la culture grecque, Manos Hadjidakis (l'auteur de la chanson Les Enfants du Pirée, immortalisée par Melina Mercouri dans Jamais le dimanche et qui lui valut un oscar en 1961), le plus grand compositeur grec avec Mikis Theodorakis. Hadjidakis est venu à plusieurs reprises à La Monnaie, à la demande de Maurice Béjart qui était fou de sa musique et réalisa une chorégraphie pour son Ballet du XXe siècle sur Les Oiseaux (partition inspirée par la pièce d'Aristophane). Nicolas Christou se souvient que lorsqu'il mit en scène La Traviata, Béjart souhaitait que la direction musicale revienne au compositeur grec, également chef d'orchestre (il a exercé cette fonction à l'Orchestre de l'Etat d'Athènes, à l'Opéra National et à la Radio Nationale grecque). A l'occasion de ses visites bruxelloises, Hadjidakis était régulièrement reçu par Nicolas Christou dans l'appartement qu'il occupait près de l'église Saint-Michel. Fin gourmet, le chanteur se rappelle lui avoir préparé pendant des heures une spécialité culinaire grecque assez roborative, du lapin au vin rouge, que Hadjidakis refusa de manger, à regret, à cause de son diabète...

L'anecdote fut l'occasion d'évoquer avec Nicholas Christou la gastronomie grecque (le lien le plus tangible avec ses souvenirs de jeunesse) que lui et son épouse préparent avec le plus grand soin. Nous nous sommes promis de déguster ensemble quelques mets nationaux au retour des vacances.

mardi 10 juin 2008

Manifestation pour la hausse du pouvoir d'achat à Liège

Entre 15.000 et 20.000 travailleurs ont défilé ce lundi à Liège contre la baisse du pouvoir d'achat à l'initiative des syndicats socialistes et chrétiens. Le cortège, plutôt bon enfant, passait par le boulevard Piercot, longeant à coups de sifflets et de pétards, la Salle Philharmonique. Irrésistible... Il m'a semblé important, à titre symbolique et en toute neutralité idéologique, de marcher quelques minutes aux côtés des manifestants, les problèmes sociaux qu'ils ont dénoncés sont cruciaux et dépassent le cadre des clivages politiques traditionnels : l'index en Belgique ne parvient pas à rattraper l'inflation, situation qui devient intolérable pour les petits salaires, à la limite du seuil de pauvreté ; la flambée de l'immobilier contraint une famille à s'endetter entre 30 et 40 ans avant d'acquérir un logement ; les pensions de retraite sont les plus basses d'Europe, à quand également l'équité des salaires entre hommes et femmes qui mettrait un terme à une discrimination d'un autre âge? Relever les salaires nets les plus bas est une nécessité absolue. Il est temps effectivement que les dirigeants politiques (tous partis confrondus) soient enfin à l'écoute des citoyens, qu'ils réalisent la détresse dans laquelle vivent les plus défavorisés (détresse qui touche petit à petit les moyens salaires), qu'ils prennent à bras-le-corps un ensemble de problèmes qui nous concernent tous.

Ce reportage sur RTC Liège donne le ton : http://www.rtc.be/content/view/5301/166/

lundi 9 juin 2008

Einstein : pensées et aphorismes

Découverte de quelques citations d'Albert Einstein qui n'était pas seulement un physicien de génie. La plupart sont extraites de Comment je vois le monde, un petit livre où Einstein expose ses positions sociales, politiques, religieuses et économique au moment de l'avènement d'Hitler au pouvoir. Le moins que l'on puisse dire c'est que derrière le physicien se cache un homme d'une étonnante modestie, d'une extrême lucidité et d'une admirable sagesse....

"Le nationalisme est une maladie infantile. C'est la rougeole de l'humanité."

"Il n'existe que deux choses infinies, l'univers et la bêtise humaine... mais pour l'univers, je n'ai pas de certitude absolue."

"Ceux qui aiment marcher en rangs sur une musique : ce ne peut être que par erreur qu'ils ont reçu un cerveau, une moelle épinière leur suffirait amplement."

"Je ne pense jamais au futur. Il vient bien assez tôt."

"Il est plus facile de désintégrer un atome qu'un préjugé."

"Le progrès technique est comme une hache qu'on aurait mis dans les mains d'un psychopathe."

"La chose la plus difficile à comprendre au monde, c'est l'impôt sur le revenu."

"Je ne dors pas longtemps, mais je dors vite."

"N'essayez pas de devenir un homme qui a du succès. Essayez de devenir un homme qui a de la valeur."

"L'homme évite habituellement d'accorder de l'intelligence à autrui, sauf quand par hasard il s'agit d'un ennemi."

"L'imagination est plus importante que le savoir."

"Placez votre main sur un poêle une minute et cela vous semble durer une heure. Asseyez-vous auprès d'une jolie fille une heure et cela vous semble durer une minute. C'est ça la relativité."

"Il est hélas devenu évident qu'aujourd'hui notre technologie a dépassé notre humanité."

"Je sais pourquoi tant de gens aiment couper du bois. C'est une activité où l'on voit tout de suite le résultat."

"Le problème aujourd'hui n'est pas l'énergie atomique, mais le cœur des hommes."

"C'est le devoir de l'homme de rendre au monde au moins autant qu'il a reçu."

"Le hasard, c'est Dieu qui se promène incognito."

"Soit A un succès dans la vie. Alors A = x + y + z, où x = travailler, y = s'amuser, z = se taire."

samedi 7 juin 2008

Un Rossini pop-kitsch-schizo

Les amateurs de Rossini doivent impérativement acquérir le DVD de la superbe Pietra del paragone filmée en 2007 au Théâtre du Châtelet. Il y a au minimum trois bonnes raisons pour découvrir ce melodramma giocoso.

Premièrement, la musique (composée pour Milan, en 1812). Celle d'un Rossini de vingt ans d'une fraîcheur grisante tant chaque moment de la partition est inventif, survolté et servi par une orchestration délicieusement subtile, faite de petites touches de couleurs, ici une phrase de cor, là un hautbois, ailleurs un solo de clarinette, le tout est d'une rare fraîcheur. Côté chant, les lignes vocales fusent avec spontanéité, elles sont graciles, parées d'ornementations ciselées comme des arabesques. On est loin des roulades interminables de la période napolitaine. On comprend pourquoi dans sa Vie de Rossini, Stendhal considère La Pietra comme le meilleur ouvrage bouffe du maître, sans parler du livret extrêmement inventif bien qu'un peu tordu de Luigi Romanelli où un microcosme de parasites et de scribouillards vaniteux est vivement égratigné.

Deuxièmement, l'interprétation. Jean-Cristophe Spinosi a déjà démontré qu'il est un maître insurpassable dans Vivaldi (cf. les enregistrements exceptionnels de La Verità in cimento, Griselda et Orlando furioso), il prouve ici qu'il est aussi un rossinien de premier plan. Dans cette "Pierre de touche" sans pareil, il fouette, électrise, pousse aux limites des possibilités physiques l'Ensemble Matheus. On entend enfin un Rossini où l'orchestre n'est pas un faire-valoir, un orchestre qui vit, rayonne (merci les instruments anciens), brûle la chandelle par les deux bouts. Rien à voir avec les Rossini old fashion d'Alberto Zedda, aussi ennuyeux au disque qu'à la scène (le DVD de sa Pietra del paragone enregistrée à Pesaro en 2006 est mortel, malgré un casting de rêve). En outre, Spinosi architecture de manière remarquable. Chaque "pezzo chiuso" de l'oeuvre - cette structure quadripartite utilisée pour tout air ou tout ensemble - est construit idéalement : les parties lentes et lyriques se distillent dans l'air comme un parfum précieux, enivrantes mais sans le moindre statisme capiteux ; les parties rapides s'amorcent dans des tempi idéaux, vifs quand il le faut, bouillonnants lorsqu'on s'y attend le moins, sans la moindre sécheresse. Les fameux crescendos rossiniens sont ici des machines à donner la chair de poule. Charmante sans être exceptionnelle, la troupe de chanteurs est dominée par la basse François Lis et la contralto Sonia Prina au jeu irrésistible et communicatif.

Troisièmement, la mise en scène. Giorgio Barberio Corsetti et Pierrick Sorin ont transformé la scène du Châtelet en studio de télévision, les interprètes chantent et jouent devant des caméras qui les filment en permanence. Dans un coin du plateau, un manipulateur installe et désinstalle des maquettes de décors montées sur des roulettes. Ces maquettes sont filmées par d'autres caméras, en gros plan. Les images des chanteurs sont incrustées dans celles des décors puis reprojetées en temps réel sur trois grands écrans mobiles suspendus aux cintres, au dessus des interprètes. Le résultat donne des images kitsch-pop du plus bel effet (y compris sur le petit écran, et c'est bien l'une des rares fois où l'opéra passe aussi bien en télé), des vidéos déroutantes et poétiques qui tiennent chaque aria en haleine. Le caractère un peu schizophrène des doubles plans est du plus bel effet.

vendredi 6 juin 2008

Venise et les "vu comprà", de Donna Leon à la Biennale

Installée à Venise depuis plus de vingt ans, l'écrivaine américaine Donna Leon y situe l'ensemble de ses intrigues policières. Auteure des fameuses enquêtes du Commissaire Brunetti, vendues à des millions d'exemplaires à travers le monde, Donna Leon a trouvé un créneau fructueux en associant de manière réaliste les divers visages de la Venise contemporaine à l'histoire d'une famille mi-aristocratique mi-bourgeoise, celle de Brunetti et sa femme (issue d'une lignée patricienne). La dernière enquête du commissaire, De Sang et d'ébène, n'échappe pas à la règle. Donna Leon se penche ici sur les communautés africaines de Venise, essentiellement des Sénégalais qui vendent à la sauvette des contrefaçons de sacs de marque. Des illégaux installés dans la lagune depuis la fin des années 90. Les Vénitiens les surnomment les "vu comprà", expression hybride qui provient du jargon utilisé par les premiers vendeurs noirs durant leur négoce. Grammaticalement incorrecte, la formulation dérive du "vous" français et du "comprà" italien ("achetez").

Dans le roman de Donna Leon, un de ces vendeurs, originaire d'Angola, est retrouvé assassiné au Campo Santo Stefano. Sa mort est liée à un trafic de diamants bruts destiné au financement d'une révolte contre l'état angolais compromis dans un marché illégal avec une compagnie minière italienne. Si l'intrigue est un peu mince, le roman décrit avec force le quotidien de ces sans-papiers qui vivent en circuits fermés dans des squats insalubres du côté de la Via Garibaldi (Castello), tâchant de gagner quelques deniers pour les envoyer au pays. Confrontés à la haine des commerçants vénitiens qui voient en eux une concurrence doublement injuste (les illégaux Africains ne payent aucune taxe, ils vendent à bas prix de faux produits de luxe, au détriment des vrais marques), poursuivis par la police qui se garde pourtant de les mettre en prison - stratégie qui entacherait la logique politique d'extrême-gauche du maire communiste Massimo Cacciari, les "vu comprà" errent individuellement à Venise entre cinq et dix ans, migrant tour à tour vers le Ponte de l'Accademia, le campo Santo Stefano, les abords des églises San Mosè, San Salvatore et Santa Maria del Giglio, en attendant de connaître un sort meilleur...

En 2003, le pavillon américain de la Biennale de Venise a rendu un hommage exceptionnel aux "vu comprà" avec une installation qui est sans doute la création la plus forte de la Biennale cette année-là : Speak of me as I am (Parle de moi comme je suis) de Fred Wilson. A l'aide d'un système audio et de photographies des Sénégalais contemporains installés à Venise, Wilson a donné la parole à ces illégaux, leur laissant le soin de raconter leur origine, leur histoire, leurs peurs et leurs espoirs. Un document centré sur l'impossible rêve de trouver une place sûre dans un monde discriminateur et violent. Ces témoignages étaient mis en perspective avec des oeuvres vénitiennes du Moyen-Âge au XVIIIe siècle dans lesquelles apparaissent des personnages noirs : de Mantegna à Véronèse en passant par Carpaccio et bien d'autres. D'autres oeuvres (des bustes de Canova supportés par des noirs, des bougeoirs en verre supportés par des esclaves africains, des lustres de Murano ou des larmes en verre noir, des damiers symbolisant la notion de racisme, des projections simultanées d'Othello sur un même écran) permettaient à Fred Wilson de poser quelques questions essentielles sur la condition des noirs de Venise : qui étaient ces noirs? quel était leur statut? de quoi vivaient-ils? comment étaient-ils considérés? existait-il une communauté africaine dans la ville. La réponse, très nette, mettait en relief le regard condescendant et esclavagiste de la Sérénissime dans les siècles passés.

Les mentalités changent ; heureusement... Il est significatif de constater que depuis 2007, la Biennale de Venise a enfin inauguré le premier pavillon de l'art africain. Cette 52e Biennale a d'ailleurs remis le Lion d'or au photographe malien Malick Sidibé, une distinction méritée et une volonté pour Robert Storr, l'actuel directeur artistique de la Biennale, de valoriser les créateurs du continent africain. Depuis 1897, date de la première édition de la Biennale, l’Afrique n’y avait jamais été représentée que par le pavillon égyptien. On pourra toujours ergoter que le continent africain c'est un ensemble d'une soixantaine de pays, et qu'un seul pavillon pour toute la création noire c'est peu... C'est peu, mais c'est tout de même un bon début.

Le pavillon africain à la Corderie, été 2007

jeudi 5 juin 2008

Quand Carmen force sur le manzanilla

Que font en coulisses les six premiers lauréats du Concours Reine Elisabeth en attendant de pouvoir répéter avec l'Orchestre de l'Opéra Royal de Wallonie? Hilares, ils regardent sur Youtube cette vidéo de la "mezzo-soprano" Dragona Jugovic del Monaco interprétant le finale de Carmen de Bizet, un grand moment de malcanto. Il s'agit certes d'une version concertante, mais le spectacle est au rendez-vous, la Carmen en question a visiblement trop forcé sur sa bouteille de manzanilla et, ivre morte, elle arrive à peine à restituer ses répliques. On admirera le Don José sexagénaire qui reste d'un parfait stoïcisme, évitant à la dame de tomber. Et, pour ceux qui ne l'aurait pas remarqué, l'opéra est bien chanté en français!

Si la situation fait sourire, on peut toutefois déplorer que des organisateurs de concerts laissent cette artiste monter sur scène dans un état pareil. C'est d'eux qu'il faudrait le plus rire...

mercredi 4 juin 2008

Les natures mortes d'Adriaen Coorte

Les natures mortes du XVIIe hollandais m'ont toujours fasciné : jamais l'homme n'a observé son univers avec autant d'attention, doté incontestablement d'outils scientifiques qui lui permettent de mieux prendre connaissance du monde qui l'entoure. C'est ainsi que la peinture atteint un réalisme d'une précision chirurgicale (y compris dans les détails les plus subtils), le traitement de la lumière y frôle la perfection. A cette qualité picturale, mise à l'honneur au début du XVIIe siècle par les peintres de l'école de Haarlem, Pieter Claesz ou Willem Heda (allez les admirer au Musée des Beaux-Arts de Bruxelles) puis par les peintres d'Amsterdam (Karel Slabbaert), s'ajoute la beauté du discours philosophique de ces natures mortes, pensées comme des traités imagés sur la brièveté de la vie. Loin d'être mortes ou silencieuses (nature morte se dit "still life" en anglais), certaines compositions grouillent de vie et de chuchotements, habitées par un petit monde d'insectes, principalement des chenilles et des papillons qui rappellent que toute espèce, humaine, végétale, animale est en métamorphose permanente, que chaque mort ouvre la voie à une nouvelle naissance. Les peintures florales de Jan Davidsz de Heem et celles de Willem Van Aelst comptent parmi les réalisations les plus accomplies du genre.

(Van Aelst, Nature morte avec fleurs, 1665)

La Mauritshuis de La Haye présente en ce moment une trentaine de tableaux d'un petit maître injustement oublié, qui est véritablement un géant de la nature morte : Adriaen Coorte. On ne sait pratiquement rien de lui, si ce n'est qu'il a été actif entre 1683 et 1707 à Middelburg, en Zélande. Ses premières oeuvres sont influencées par un peintre d'Amsterdam, Melchior d'Hondecoeter, dont on suppose sans la moindre preuve que Coorte fut l'élève pour avoir copié à ses débuts quelques motifs animaliers. Coorte n'était pas inscrit à la guilde des peintres, ce qui laisse supposer une activité d'autodidacte. Depuis le milieu des années 1950, moment où le peintre est redécouvert par l'historien de l'art Laurens J. Bol, organisateur de la première rétrospective Coorte en 1958 au musée de Dordrechts, une soixantaine d'oeuvres du peintre ont été authentifiées. Le fait que la plupart figuraient dans des collections privées explique la méconnaissance de ce peintre jusqu'alors.

Les natures mortes de Coorte sont réalisées à la peinture à l'huile sur des papiers de petites dimensions, parfois le verso de simples feuilles de compte (!), documents fragiles qui furent plus tardivement collés sur des canevas de bois par ses premiers collectionneurs afin de mieux les protéger. Le peintre privilégie toujours les mêmes sujets : quelques fruits (fraises des bois, pêches, abricots, groseilles), quelques légumes (asperges en botte, artichauts), parfois combinés, souvent représentés individuellement, et, plus rarement, des coquillages précieux assemblés d'après le contraste des formes et de leurs couleurs (cinq de ces dessins ont été réalisés pour un bourgeois de Middelburg, Gerardus Beljard, son unique commanditaire connu à leur actuelle).

Les tableaux du maître se répètent avec une rigueur obsessionnelle : fruits et légumes sont représentés sur le bord d'une table de pierre légèrement fendillée, l'arrière-fond est noir, seul un filet de lumière, d'une force mystique, longe l'extrémité avant de la table. Les fraises des bois et les asperges sont les motifs les plus fréquents. Les premières sont parfois représentées soit dans le même pot en terre cuite, soit dans de jolis bols bleus et blancs en porcelaine Wan-Li importés de Chine par la Compagnie des Indes. Quelques rares papillons brisent la noirceur de l'arrière-plan, ajoutant une tâche de couleur à ces compositions d'une magnifique austérité.

Il se dégage de ces tableaux une douceur et une fragilité à mille lieux des natures mortes virtuoses et parfois grandiloquentes de l'école hollandaise. Les atmosphères de Coorte sont feutrées, silencieuses, l'artiste se contente de créer des images d'une simplicité naturelle, répétées inlassablement comme s'il s'agissait de percer, à la longue, le mystère des choses. Il y a chez lui un avant-goût de Chardin : avec cinquante ans d'avance, Coorte restitue aussi méticuleusement que son cadet la substance des objets. Il partage avec lui cette contemplation de la vie dans le plus pur silence, cette jouissance de l'intimité des choses qui leur donne une valeur pratiquement sacrée.

mardi 3 juin 2008

La Haye, cette belle inconnue

Petite escapade ce week-end à La Haye à l'invitation de mon amie Daisy qui y tient ses quartiers d'été. Comme beaucoup de monde, j'imaginais que La Haye était une ville administrative sans charme, une cité moderne regorgeant de bureaux et de gratte-ciel ennuyeux que les fonctionnaires désertent le week-end. C'est en réalité une des plus belles cités des Pays-Bas, injustement méconnue du grand public. Le centre historique est conçu autour du Binnenhof et du Buitenhof, un magnifique ensemble de bâtiments administratifs remontant pour certains au XIIIe siècle, qui jouxtent le Hofvijver (l'étang de la cour) et abritent les Etats-Généraux des Pays-Bas (la Chambre et le Sénat).



A proximité, on peut admirer de belles architectures bourgeoises de la Renaissance (l'ancien Hôtel de Ville) et de l'époque baroque, notamment la Mauritshuis qui renferme une superbe collection de peintures (La Leçon d'anatomie de Rembrant, la Jeune fille à la perle et la Vue de Delft de Vermeer). Les quartiers construits autour de ce centre historique datent pour la plupart de la fin du XIXe et du début du XXe siècle. Architecture éclectique, (le palais de la paix néo-Renaissance qui abrite la célèbre Cour Internationale de Justice), art nouveau, constructions de l'école d'Amsterdam (avec ses briques colorées et ses sculptures décoratives), modernisme des années 20 et 30 (proche du courant De Stijl) et art déco s'interprénètrent harmonieusement tout le long des rues et avenues.


De belles constructions contemporaines avoisinent également la gare et plus rarement le centre ville : le superbe nouvel Hôtel de Ville de Richard Meyer (tout en blanc) vaut à lui seul le détour, tout comme l'Anton Philips Zaal, l'une des salles de concerts les plus importantes de la ville, ou le tram souterrain et son formidable sol en marqueterie.


L'eau est également omniprésente : quelques canaux évoquent Amsterdam (sans l'agitation et la foule de la capitale) et, à quelques stations de tram du centre, apparaît la mer avec ses longues plages de sable, ses kilomètres de dunes (où l'on perçoit d'anciens bunkers de la Seconde Guerre mondiale) et son port de Scheveningen (la seule zone réellement industrielle de la ville).

De nombreux parcs, espaces verts, étangs, jardins, sans compter les arbustes qui poussent le long des façades, les fenêtres parées de fleurs, transforment la cité en un véritable écrin de nature. Curieusement, il n'y a pas de touristes à La Haye, ce qui donne à la cité une authenticité et un cachet incomparables, le tout complété par une qualité de vie optimale (propreté irréprochable, population calme et très avenante) et de structures urbaines très développées (réseau de transports en commun remarquable, offre culturelle très riche, services écologiques multiples). Et que dire de la panoplie de bons restaurants indonésiens, japonais, exotiques, végétariens qui rendent tout séjour précieux.



Si vous avez l'occasion d'y passer un week-end, ne manquez pas de descendre au fameux Hôtel des Indes, ancienne demeure citadine du Baron van Brienen, conseiller personnel du roi William III, qui, en 1881, fut vendu et transformé en un élégant hôtel lorsque les Pays-Bas perdirent définitivement les comptoirs de la fameuse Compagnie des Indes. L'Hôtel des Indes est à deux pas du musée Maurits Cornelis Escher, peintre et graveur néerlandais célèbre pour ses architectures impossibles, ses travaux sur la métamorphose et ses explorations de l'infini.

vendredi 30 mai 2008

Harry Potter, une histoire gay?

A vous de juger à partir de cette bande-annonce réalisée pour le talk show humoristique américain "The Soup".

jeudi 29 mai 2008

Des femmes au Mont Athos

Pour la première fois depuis mille ans, quatre femmes ont pénétré dans le sanctuaire des monastères du Mont Athos, en Grèce du Nord. Il s'agit d'immigrées clandestines moldaves arrivées sur la "montagne magique" par hasard sans savoir que ce haut-lieu de l'orthodoxie (le dernier bastion d'un mode de vie apparu au IIe siècle et quasi disparu, l'érémitisme, représenté notamment par la communauté cénobitique) était interdit aux femmes comme aux femelles de quelque espèce que ce soit (à l'exception des poules dont les œufs frais sont utilisés en cuisine et pour la fabrication des peintures d'icônes, et des chattes).

Les quatre femmes ont été placées en détention au poste de police de la péninsule. Comme beaucoup de migrants qui souhaitent gagner l'Union européenne en passant par la Grèce, elles quitté la côte turque à bord du bateau à moteur de deux passeurs Ukrainiens qui les ont laissés au Mont Athos (accessible seuleument par la mer), après avoir payé 4000 euros chacun pour gagner le port turc de Çanakkale, dans le détroit des Dardanelles.

Le Mont Athos est un territoire autonome qui abrite vingt monastères chrétiens orthodoxes, le plus ancien datant du Xe siècle. Jacques Lacarrière a relaté dans L'été grec son expérience passionnante auprès des moines athoniens au début des années 50. L'interdiction de la présence femelle est inscrite dans la Constitution grecque et l'enfreindre est passible d'un an de prison. D'autres coutumes d'un autre âge subsistent dans ce haut lieu sacré : le port de la barbe est obligatoire, il est interdit de montrer la moindre parcelle de son corps, les miroirs sont strictements prohibés.

La rumeur veut que des femmes habillées en hommes se soient introduites au Mont Athos par le passé afin de braver l'interdit. Plusieurs organisations féministes militent aujourd'hui pour la levée de cette acte scandaleusement sexiste.

mercredi 28 mai 2008

Quelques réflexions sur le Reine Elisabeth

Le Concours Reine Elisabeth 2008 a désigné samedi soir ses lauréats. Considéré par l'ensemble des médias comme l'événement musical classique de l'année, la manifestation inspire plusieurs réflexions.

D'abord, est-il réellement nécessaire d'avoir des concours pour repérer les talents de demain? A l'instar d'Isabelle Druet, les grands interprètes n'ont pas vraiment besoin de compétitions pour faire carrière. Les Repin, Znaider, Lemieux, Khatchatriyan, Braley, Ivanov, Mangova, autrement dit, tous les grands lauréats révélés par le Concours ces dernières années, s'y sont risqués moins par souci de se faire connaître que besoin de s'auto-évaluer, leur carrière respective, tant au disque qu'au concert, avait il faut le rappeler, déjà pris l'essor professionnel qu'ils méritaient. Un nombre important d'artistes ne supporte pas l'idée de se présenter devant un jury ; seule importe la relation avec le public, seul juge compétent en la matière.

Pour ceux qui malgré tout s'y essayent, le Concours est une arme à double tranchant. Projetés sur le devant de la scène avant même d'avoir terminé leur cursus, certains lauréats sont contraints d'enchaîner des concerts qui ne leur laisse plus la place à l'étude. Le travail d'un soliste (ou d'un chef) est un apprentissage de toute une vie, il nécessite beaucoup de rigueur et doit s'opérer de manière progressive pour éviter de se brûler les ailes, rigueur que ces lauréats plus fragiles, souvent exploités par des agents sans scrupule, n'ont pas. A part les quelques grands noms cités plus haut, qui se souvient des Jacob Will, Evgueni Bouchkov, Erez Ozer, Stephen Prutsman, Brian Ganz, Reginaldo Pinheiro, Thierry Félix, Yahoi Toda, Ana Camelia Stefanescu, Ning An, When-Yu Shen, Iwona Sobotka, Sofia Jaffé, etc., dont certains furent 1e et 2e lauréats du Concours.

Dirigé par une équipe attachante de professionnels sincèrement passionnés par la musique et par les jeunes artistes, le Reine Elisabeth se targue de vouloir faire connaître la musique classique au plus grand nombre. L'idéal est on ne peut plus louable d'autant que les grandes institutions publiques comme l'ONB, le TRM, l'ORCW ou l'OPL sont associées avec soin au projet. Effectivement, sans le Concours, des milliers de spectateurs n'auraient sans doute jamais entendu parler de Bach, Beethoven ou de Verdi. Est-il pour autant représentatif de ce qu'est le concert classique? Rien n'est moins sûr. La construction même des soirées de finale, avec ses programmes interminables conçus sans la moindre cohérence artistique frôlent pour le véritable amateur le supplice. Il ne viendrait jamais à l'idée d'un organisateur de concert de proposer à son public la réplique de telles soirées, il n'y aurait personne dans sa salle. Qui plus est, si vous demandez à un jeune chanteur d'interpréter à la fois un oratorio de Haendel, une mélodie de Schubert, air de Mozart et une roucoulade de Donizetti, c'est méconnaître totalement le travail, la physionomie et la psychologie des artistes. Les changements de climats musicaux, de langues, de genres nécessitent du temps, une bonne préparation mentale, un ménagement physique. Il est dès lors tout simplement impossible d'imaginer qu'en une seule soirée de jeunes artistes parviennent à enfiler avec tout le sérieux professionnel qui s'impose la cascade de genres imposée par le Concours. Les grands moments de musique existent, bien sûr, lors desquels les solistes se donnent corps et âme, mais ils sont plutôt rares.

Certains artistes refusent de se présenter au concours car il leur paraît tout simplement impossible de faire de la musique correctement : ils aiment construire minutieusement leurs récitals, le concours ne leur permet pas d'installer le moindre climat poétique, sans parler de la durée éprouvante des épreuves qui les amènerait forcément à ne pas être en forme tous les jours (les musiciens ne sont pas des machines, il convient de ne pas l'oublier...). Sans parler non plus de la prédilection plus ou moins consciente du jury pour l'art opératique au détriment du Lied ou de l'oratorio qu'affectionnent davantage certains candidats. La presse musicale belge l'a judicieusement souligné à diverses reprises.

Qu'est-ce qui justifie dans ce cas le succès médiatique et populaire du Reine Elisabeth? :

a. Des raisons commerciales d'abord. Le Concours est, faut-il le rappeler, une entreprise privée qui met tous les moyens nécessaires pour se médiatiser au maximum. Il a comme toute entreprise privée des critères de rentabilité à respecter. Ceci peut expliquer le coût parfois impressionnant des places que le public débourse pour entendre de jeunes inconnus aux finales, alors que les institutions publiques de la Communauté Wallonie-Bruxelles proposent des récitals ou concerts avec les plus grands interprètes d'aujourd'hui à des prix bien plus démocratiques. La sortie du CD du Concours une semaine à peine après la fin de celui-ci (une performance!) est une manière habile (et rentable) de surfer sur la vague commerciale de ce succès médiatique. Une question m’interpelle face à cette mobilisation médiatique : est-il pertinent que des moyens publics colossaux soient mis en œuvre par la presse écrite et la télé pour la valorisation d’une manifestation commerciale au détriment de la visibilité des institutions culturelles publiques pour lesquelles ces mêmes médias décrètent qu’ils n’ont plus de moyens ?

b. Des raisons extra-musicales ensuite à commencer par le caractère sportif de la manifestation. Le concours permet de flatter le goût d'un certain public pour la compétition, les palmarès, les classements, les pronostics. Le concours est une machine à rêve qui engendre des dieux du stade d'un genre nouveau. Point n'est besoin pour ce public de connaître leurs qualités réelles, point n'est besoin non plus d'avoir une connaissance élémentaire du répertoire, de savoir si la performance est digne d'un concert classique traditionnel ou d'une maison d'opéra. Seule la proclamation du jury suffit à légitimer le niveau d'excellence des vainqueurs, célébrés comme des héros à part entière, peu importe leur qualité réelle. Ces palmarès me semblent inutiles et injustes car comment comparer l'incomparable ? Un pianiste qui exécute admirablement le Premier Concerto de Mendelssohn est-il meilleur artiste que celui qui joue très bien un Premier Concerto de Brahms, partition autrement plus redoutable? Une telle confrontation n'a pas de sens. Et c'est encore plus vrai dans le chant. Comment distinguer les qualités d'une mezzo-soprano qui interprète des Lieder de Mahler de celles d'un ténor qui se lance dans le monde passionné de l'opéra verdien. Il faut aimer en réalité l'un et l'autre et pas l'un au détriment de l'autre. La musique est un univers qui fédère les talents, elle ne peut les diviser ou les exclure. Et que dire de ces jeunes artistes qui font des merveilles aux éliminatoires ou aux demi-finales mais qui échouent, épuisés à la dernière ligne droite. Sont-ils moins bon pour autant? Bien sûr que non. Un Gidon Kremer ne s'est pas retrouvé dans le trio de tête du Concours, cela ne l'a pas empêché de faire une carrière immense par la suite.

Faut-il dès lors garder une certaine distance par rapport à toute forme de concours? Un concours peut-il être considéré comme une manifestation culturelle à part entière ? Le lecteur a suffisamment d'éléments ici pour se forger sa propre opinion. Pour ma part, j'ai une nette préférence pour les concerts de lauréats qui suivent le Reine Elisabeth. L'esprit de compétition n'étant plus de mise, les musiciens sont pleinement au coeur de la musique. C'est sans doute là que réside le véritable intérêt de la manifestation.

mardi 27 mai 2008

Une solidarité nécessaire

L’annonce d’un octroi de 200 millions annuels d’aide au Congo par le gouvernement belge choque une partie de la population si l'on en croit les interventions radiophoniques de certains auditeurs de La Première entendues ce matin. Les chômeurs et les retraités qui bénéficient de revenus modestes crient de toute évidence au scandale considérant que cette manne leur revient davantage.

De telles réactions sont inacceptables. Il est indécent de comparer la pauvreté en Belgique à celle qui sévit dans certaines régions du Congo (et d'ailleurs) où la population vit avec moins d’un dollar en poche par jour, où des zones entières sont atteintes par les épidémies et la famine.

La pauvreté et la misère existent chez nous, mais elles doivent être relativisées au regard de la réalité (atroce) que d’autres vivent au quotidien. Il est bel et bien dans les compétences d'un état comme la Belgique d'aider non seulement ses concitoyens mais aussi toute nation touchée par la famine. Cela s'appelle un "devoir d'humanisme".

Par ailleurs, il est toujours dans notre avantage de lutter contre cette pauvreté : notre intervention permet de toute évidence de faire reculer la violence, les guerres, le terrorisme international dont nous pouvons être un jour ou l’autre nous-mêmes les victimes. Cette pauvreté nous concerne donc à plus d'un titre.

vendredi 23 mai 2008

N°1 le jour de votre naissance

Quelle chanson était n°1 au hit-parade le jour de votre naissance? Si vous êtes né(e) à partir de 1950, cliquez sur ce lien pour le savoir :

http://www.kakophone.com/kakoParade/FR/index.htm

Le 29 mars 1971, c'était Hot Love de T-Rex, en Angleterre, et Je ne veux pas faire la guerre des Poppys, en France. "Faire l'amour, pas la guerre" : une philosophie de vie tout à fait pour moi et que je recommande bien volontiers... D'autres coïcidences?

jeudi 22 mai 2008

Indiana Jones et le Royaume du crâne de cristal

Affirmer qu'Indiana Jones n'a pas pris une ride serait contraire à la réalité. Le 4e volet des aventures du plus célèbres des archéologues, Le Royaume du crâne de cristal, l'un des films les plus attendus de cette année, se déroule en pleine Guerre froide, 19 ans après l'épisode de la Dernière croisade. Jones, qui termine sa carrière de professeur semble avoir perdu quelque peu de sa souplesse et de sa témérité. Et pourtant... Sans rien dévoiler du scénario de cet ultime opus, on peut signaler que cette nouvelle aventure se déroulera une fois encore en famille. Harrison Ford aura désormais les Russes à ses trousses et l'intrigue mènera au coeur d'une ancienne civilisation péruvienne (superbement reconstituée) dont les origines sont directement liées un des dadas récurents de Steven Spielberg, la science-fiction... Pour le reste, énigmes obscures, courses poursuites, souterrains glauques, bestioles répugnantes et trésors fabuleux sont au rendez-vous. Le scenario sent parfois la redite ou la citation gratuite, certaines scènes sont souvent invraisemblables (c'est du reste le propre de Spielberg de faire de l'invraisemblable auquel on a envie de croire), les acteurs ne sont pas toujours très crédibles, mais le plaisir de l'aventure (relativement développée) et la magie du grand spectacle demeurent intacts.

http://www.indianajones.com/intl/fr/site/index.html

mercredi 21 mai 2008

Statira : un chef-d'oeuvre de Cavalli enfin au disque

On évoque toujours Francesco Cavalli comme un simple successeur de Claudio Monteverdi, avec une condescendance idiote parfaitement injustifiée. Le Retour d'Ulysse ou Le Couronnement sont incontestablement des chefs-d'oeuvre du XVIIe, il n'empêche, les opéras de Cavalli, écrits de 1639 à 1673, sont tout autant des créations majeures qui égalent et parfois surpassent en inventivité musicale et dramatique les ouvrages de Monteverdi (de récentes théories stipulent d'ailleurs qu'une bonne partie du manuscrit napolitain du Couronnement de Poppée est due à... Cavalli).

La discographie cavallienne reste jusqu'à présent limitée. Mise à part les enregistrements de René Jacobs (Giasone, Xerse et surtout une somptueuse Callisto, publiée ensuite en DVD dans l'extraordinaire mise en scène qu'Herbert Wernicke avait imaginée pour la Monnaie de Bruxelles), excepté aussi une Didone passable de Thomas Hengelbrock, c'est le néant. L'Ercole amante de Michel Corboz ; l'Egisto de Hans Ludwig Hirsch, l'Ormindo de Raymond Leppard sont les vestiges inaudibles d'un baroque antédiluvien qui font plus de tort que de bien au compositeur vénitien.

Antonio Florio et la Cappella de'Turchini viennent heureusement à la rescousse de cette discographie anémique, avec une Statira (publiée par Naïve) qui fera date. Créé au Teatro San Giovanni e Paolo de Venise, en 1656, ce 21e opéra sur la quarantaine laissée par Cavalli appartient à la période de maturité du compositeur. Il existe plusieurs manuscrits de l'opéra, en raison de reprises successives, notamment à Naples (un nombre important d'opéras de Cavalli a connu une large diffusion dans cette ville durant le XVIIe). La représentation de Statira donnée à Naples, en février 1666, à l'occasion du couronnement du roi Philippe IV d'Espagne, a servi de base à l'enregistrement de Florio.

Particularité intéressante, lors de la reprise de 1666, Cavalli a adapté son ouvrage aux conventions de l'opéra napolitain : il y ajoute des scènes comiques, des rôles travestis, des parties instrumentales, des arias avec violon obligé qu'on ne trouve pas dans l'original vénitien. Restent en revanche des récitatifs et des airs bien distincts (Cavalli n'utilise plus l'arioso mixte du début de sa carrière). D'une incroyable fraîcheur, les airs sont ornementés avec une finesse extrême et conçus, héritage vénitien oblige, sur des rythmes de danse (irrésistibles).

Dramatiquement parlant, l'histoire, basée sur un livret de Busenello, narre l'union tumultueuse, après maintes péripéties, de la fille du roi perse Darius III - Statira - avec Cloridaspe, roi d'Arabie. Florio et ses chanteurs (Roberta Invernizzi, Dionisia di Vico, Giuseppe de Vittorio, Maria Ercolana, etc.) restituent avec beaucoup de verve et d'élégance la saveur sulfureuse et les drôleries de ce dramma per musica servi par une Cappella qui n'a jamais sonné avec une telle suavité. Une partition dont les beautés sonores, la vivacité théâtrale et les rebondissement narratifs méritent amplement les honneurs de nos scènes contemporaines.

mardi 20 mai 2008

Vanity Fair à la National Portrait Gallery

Vanity Fair. La foire aux vanités. Un nom on ne peut plus approprié pour ce magazine américain glamour qui parle de la mode, de la jet-set, de l'actualité politique et culturelle, matières immancablement voués aux machoires du temps et de l'oubli. Créé en 1913 par Condé Nast (qui fut également le patron de Vogue), Vanity Fair a dans le milieu des magazines fashion la réputation de publier les plus beaux portraits photographique au monde.

La superbe rétrospective (150 photos) que propose en ce moment la National Portrait Gallery de Londres fait le point sur cette création. Elle démontre que la photographie de mode a enfin acquis le statut d'oeuvre d'art qui lui a longtemps été refus, qu'elle fait partie de notre histoire culturelle et constitue un fond iconographique primordial pour comprendre l'histoire des mentalités du XXe siècle (certains clichés font d'ailleurs déjà partie de notre inconscient collectif).

L'exposition couvre les deux périodes de Vanity Fair : de 1913 à 1936 (date à laquelle la revue s'interrompt suite à la "Great Depression" qui vit le déclin progressif des revenus de la publicité dans les années trente, Condé Nast décidant alors de ne garder que Vogue) et de 1983 à aujourd'hui. Il est clair que la sélection a dû être difficile.

De toute évidence, le choix s'est fait à partir de trois critères : ont été retenues, d'une part, les photos qui laissent transparaître pleinement la personnalité de leur modèle (notamment les superbes portraits de Virginia Woolf, Irving Berlin, Igor Stravinsky, Greta Garbo, Sean Connery, Jessye Norman, Nicole Kidman), d'autre part celles signées par des grands noms de l'histoire de l'art (Man Ray, André Kertész, Robert Mapplethorpe), enfin celles des collaborateurs attitrés du magazine dont la griffe artistique est incontestable. Parmi eux, on ne peut manquer de mentionner :

- le Baron de Meyer, premier photographe en chef de Vanity Fair dès 1913 auquel on doit notamment un superbe portrait de Charlie Chaplin, et un de Nijinski;


- Edward Steichen, photographe du magazine durant les années 20 et auteur de merveilleuses photos de Greta Garbo, Anna May Wong, Colette, Isadora Duncan;

- Mario Testino et Harry Benson pour la période contemporaine. Le premier comme portraitiste de Lady Di ou Madonna (en Evita), le second a laissé, entre autres, cette image inoubliable du couple Reagan;


- Last but not least, l'admirable Annie Leibovitz, photographe en chef du magazine depuis 1983, dont les oeuvres extrêmement composées, complexes et néanmoins glamour sont de véritables classiques de la culture américaine contemporaine. Legends of Hollywood (2001, réalisée en trois fois pour une question de disponibilité des actrices) est une des images les plus fortes de cette admirable exposition.

dimanche 18 mai 2008

Le Cantique de Mauthausen

Le Cantique des Cantiques (Aσμα ασμάτων), l'une des plus beaux chants "engagée" de Mikis Theodorakis est conçu à partir du cycle Mauthausen du dramaturge Iakovos Kambanellis, père du théâtre néo-hellénique de l'après-guerre (il est né à Naxos, en 1922). En 1963, Kambanellis écrivit son unique oeuvre en prose Mauthausen, une histoire où il relate son expérience et celle du peuple juif dans ce camp de concentration autrichien où il est emprisonné de 1943 à 1945.

Enregistré en Belgique, en 1985; l'extrait choisi est interprété par la grande Maria Farandouri dont le grain de voix opaque, la pudeur extrême et la douleur intériorisée collent avec les paroles tragiques de la chanson dont je vous livre ma traduction, la plus littérale possible. La concordance des temps peut surprendre dans la phrase "Κανείς δεν ήξερε πως είναι τόσο ωραία" (Personne ne savait qu'elle est si belle). L'emploi de ce passé y est pourtant correct : le narrateur s'écarte de la temporalité du récit et s'adresse directement, à trois reprises, à l'auditeur pour lui déclarer, avec toute la douleur sous-jacente qu'on devine, les qualités physiques de sa compagne disparue.

Τι ωραία που είν’ η αγάπη μου
με το καθημερνό της φόρεμα
κι ένα χτενάκι στα μαλλιά.
Κανείς δεν ήξερε πως είναι τόσο ωραία.

Comme elle est belle, ma bien-aimée
avec son habit de tous les jours
et son petit peigne dans les cheveux.
Personne ne savait qu'elle est si belle.

Κοπέλες του Άουσβιτς,
του Νταχάου κοπέλες,
μην είδατε την αγάπη μου;

Jeunes filles d'Auschwitz
Jeunes filles de Dachau
n'avez-vous pas vu ma bien-aimée ?

Την είδαμε σε μακρινό ταξίδι,
δεν είχε πιά το φόρεμά της
ούτε χτενάκι στα μαλλιά.

Nous l'avons vue lors d'un lointain voyage
Elle ne portait plus son habit
ni son petit peigne dans les cheveux.

Τι ωραία που είν’ η αγάπη μου,
η χαϊδεμένη από τη μάνα της
και τ’ αδελφού της τα φιλιά.
Κανείς δεν ήξερε πως είναι τόσο ωραία.

Comme est belle, ma bien-aimée
Choyée par sa mère
et par les baisers de son frère.
Personne ne savait qu'elle est si belle.

Κοπέλες του Μαουτχάουζεν,
κοπέλες του Μπέλσεν,
μην είδατε την αγάπη μου;

Jeunes filles de Mauthausen
Jeunes filles de Belzec
n'avez-vous pas vu ma bien-aimée ?

Την είδαμε στην παγερή πλατεία
μ’ ένα αριθμό στο άσπρο της το χέρι,
με κίτρινο άστρο στην καρδιά.

Nous l'avons aperçue sur une place gelée
avec un chiffre dans sa main blanche
avec une étoile jaune sur le coeur

Τι ωραία που είν’ η αγάπη μου,
η χαϊδεμένη από τη μάνα της
και τ’ αδελφού της τα φιλιά.
Κανείς δεν ήξερε πως είναι τόσο ωραία.

Comme est belle, ma bien-aimée
Choyée par sa mère
et par les baisers de son frère.
Personne ne savait qu'elle est si belle.

samedi 17 mai 2008

Asimo : les premières images

L'expérience du robot Asimo à l'Orchestre de Detroit, dont nous avons parlé il y a peu, est enfin visible sur le net. Outre le fait que la musique de Yo-Yo Ma est une épouvantable daube (cette pseudo-partition s'intitule de manière prémonitoire The Impossible Dream) qui n'a nullement besoin d'un chef d'orchestre pour être interprétée, la mise en place musicale laisse franchement à désirer. Comment envisager une seule seconde que ce joyau technologique puisse effectuer un travail de restitution de partitions complexes comme celles de Brahms, Mahler, Debussy, Schoenberg ou Bartok. Et que dire d'une interprétation de la musique de Haydn ou de Mozart qui supportent tout sauf une lecture métronomique. On imagine encore moins de prononcer le terme de répétitions.

Le travail musical d'Asimo n'est rien d'autre qu'une démarche ludique et anecdotique qui a eu pour seul avantage la récolte de fonds financiers destinés à l'apprentissage musical des jeunes.

vendredi 16 mai 2008

Ian Fleming For Your Eyes Only


Il y a un siècle, le 28 mai 1908, naissait le romancier britannique Ian Fleming, père du plus célèbre agent secret de Sa Majesté, James Bond. Londres ne pouvait manquer de fêter ce centenaire, proposant jusqu’au 1 mars 2009 au Musée de la guerre impériale une remarquable exposition "For Your Eyes Only : Ian Fleming and James Bond" qui ne séduira pas que les cinéphiles.

L’exposition retrace d’abord la vie de Fleming. Fils d’un député conservateur mort durant la Première Guerre mondiale, élève du prestigieux Eton College (où il brilla surtout dans les disciplines sportives), journaliste à l’agence Reuters (expérience qui influença la concision des phrases de ses romans) avant d’intégrer les services de renseignement de l’armée britannique en 1939. En tant que « planificateur innovant » (il ne sera jamais espion), Fleming obéit aux ordres de l’amiral John Godfrey, qui lui servira de modèle à « M. », le patron de James Bond. Après la guerre Feming travaillera notamment durant une décennie au journal The Times. C’est en 1953 qu’il publie Casino Royale, premier roman bondien d’une série de douze (à laquelle s'ajoute neuf nouvelles) qui prend fin à la mort de l’auteur (en 1964) avec Octopussy And The Living Daylights (édité seulement en 1966). Ses romans se sont vendus à 40 millions d’exemplaires de son vivant, des ventes boostées notamment par le fait que le président Kennedy était un fan de James Bond. Le succès de ses livres permet à Fleming de se retirer dans une maison en Jamaïque qu’il baptisa « Golden Eye ». La première salle de l’exposition en présente le mobilier de bureau.


La suite permet de voir d’autres pièces exceptionnelles : des documents et souvenirs familiaux, des manuscrits et tapuscrits de la série Bond annotés par leur auteur, la bibliothèque de l’écrivain (on y découvre que James Bond emprunte son nom à un ornithologue anglais auteur de Birds of the West Indies, livre très apprécié de Fleming), le manteau porté par Fleming lors du raid de Dieppe en 1942, sa correspondance avec son « impossible » épouse. L’exposition retrace aussi les nombreux parallèles entre l’écrivain et l’agent secret. Ce dernier a beaucoup projeté de lui-même dans l’agent 007. Ses collègues du Times l’ont décrit comme un homme qui aime les voitures de sport, les jolies femmes, les casinos, le golf et le martini. D'autres "modèles" l’ont inspiré, dont son frère, Peter Fleming, écrivain lui aussi et voyageur infatigable en Asie et notamment au Tibet, ou encore une amie proche platoniquement amoureuse de Fleming et qui lui inspirera le personnage de Miss Moneypenny.

Après la partie biographique, on trouve une série d’objets liés aux livres et aux films : les maquettes originales des premières couvertures, les éditions princeps, la plupart des premières traductions, une série de très belles affiches cinématographiques (à l’esthétique souvent sulfureuse), les répliques de gadgets utilisés par 007, voire des objets originaux des films comme le maillot sexy d’Halle Berry dans Die Another Day ou la chemise ensanglantée de Bond dans Casino royale qui clôt l’exposition.

Outre la qualité des pièces, L’exposition a le mérite d’offrir une présentation intelligente, ludique et variée, à l’aide de supports technologiques ingénieux que n’aurait pas reniés Bond lui-même. Rien que pour vos yeux...

jeudi 15 mai 2008

Le Palazzo Labia de Venise en vente

Les caisses de la Rai sont vides. Afin de trouver un ballon d'oxygène financier, la télévision publique italienne vient de décider de vendre certains de ses biens immobiliers, à commencer par le fameux Palazzo Labia de Venise, siège de l'antenne locale de la Rai. L'annonce laisse visiblement les dirigeants locaux dans un silence de marbre alors que les responsables culturels, relayés par la presse locale, craignent de ne plus avoir une présence télévisée nationale, quand bien même il reste une autre antenne de la Rai localisée à Mestre (ville sur le continent, à 10 km de Venise). Il reste aussi à définir le sort des journalistes, des techniciens et du personnel administratif de la "Rai del Veneto". Le quotidien Il Gazzettino évoque sur son site un futur éventuel dans le parc scientifique et technologique de Venise (le "Vega"), à Porto Marghera (sur la Terraferma). Cette reconversion est-elle pour autant réaliste?

La vente du Palazzo Labia, un des joyaux de la culture vénitienne, plonge la population dans une certaine consternation. Ce superbe palais baroque de la fin du XVIIe qui jouxte l'église de San Geremia (à quelques minutes à pied de la gare), est situé à l'extrémité de la Lista di Spagna (à Venise, une "lista" est une rue où est implanté le siège d'une ambassade), autrement dit dans l'ancien quartier espagnol de la Sérénissime. Les Labia sont d'ailleurs des marchands d'origine catalane. Bien que difficilement accessible, le Palazzo Labia est ouvert quelques heures par semaine au public, qui peut y admirer un architecture baroque très virtuose et surtout le fameux cycle de fresques d'Antoine et Cléopâtre peint dans la salle de bal par Giambattista Tiepolo, de 1747 à 1750.


Une trentaine de sociétés se sont présentées pour l'achat du palais, estimé à quelques 55 à 60 millions d'euros. Les offres sérieuses seront étudiées à partir du mois de juillet, le choix de l'acheteur sera décidé en août 2008.

L'an dernier, lorsque cette vente était encore à l'état de rumeur, le maire de Venise, Massimo Cacciari, avait fait savoir qu'il souhaitait que le Labia devienne un grand centre culturel. Il serait disposé à ce que la vente se fasse au bénéfice de Guido Angelo Terruzzi, financier et collectionneur d'art, dont le patrimoine privé est un des plus importants au monde, est à la recherche d'un siège permanent pour ses trésors. Parmi les autres acheteurs potentiels : quelques maisons de couture de renom, des fondations et institutions américaines, des entrepreneurs liés au monde de l'art et des expositions. Des amateurs parmi les lecteurs de ce blog?

mercredi 14 mai 2008

Le Séquestré de Venise

Sartre a laissé quelques pages admirables encore trop peu connues sur Venise. Outre La Reine Albemarle ou le dernier touriste, chroniques de ses journées italiennes en octobre 1951, Sartre a rédigé Le Séquestré de Venise (repris dans le recueil de portraits Situations IV), un essai inachevé sur la peinture du Tintoret, d'une incroyable modernité. Le Séquestré de Venise propose une analyse de l'oeuvre fondée sur les rapports du peintre aux us et coutumes de la cité et de ses contemporains, anticipant fortement sur une discipline qui deviendra l'histoire sociale de l'art. Pour Sartre, la Venise du Tintoret n'est pas celle des fastes exubérants, des familles nobles reçues en audience par des saints, des marchands riches qui ont foi en l'humanisme, des putains voluptueuses élevées au rang de poètes, de ce beau indestructible dont le Titien s'est fait le héraut. Tout cela n'est que propagande, images d'un "Mythe de Venise" cultivées par une République qui se croit invulnérable. Tintoretto prend le contrepied du "Mythe de Venise", rongé par les invisibles déchirements d’une société au bord du déséquilibre à la suite de la prise de Constantinople, de la découverte de l'or des Amériques (qui fait exploser les prix en Europe), de l'épuisement des métaux précieux dans le nord de l'Afrique, du contrôle récent de la route des épices par les Portugais, de l'alliance des puissances continentales contre la Sérénissime (Ligue de Cambrai, en 1508). Sartre est catégorique : la peinture Tintoret anticipe l'agonie prochaine de la ville. Ces "tourments" historiques sont complétés par de nouvelles interrogations religieuses. Au XVIe siècle, Venise est marquée par les thèses de la Réforme, les imprimeries de la ville aident à la diffusion d'idées nouvelles et subversives. Pour Sartre, les murs et les plafonds de la Scuola di San Rocco - institution caritative qui renferme un cycle de 50 peintures du Tintoret dont la sublime Crucifixion, conservent la mémoire de ces textes interdits. Exemples picturaux à l'appui, Sartre suggère un Tintoret hérétique, sans doute influencé par les prédications de "gauchistes" protestants, les anabaptistes.

En 1983, Didier Baussy-Oulianoff s'est appuyé sur Le Séquestré de Venise pour réaliser un film de 53 minutes sur Le Tintoret d'après Jean-Paul Sartre. La déchirure jaune, réédité en DVD par Gallimard en 2005. Malgré des images un peu vieillies, le film prend l'optique de présenter quelques toiles majeures du peintre associées aux textes sartriens qui s'y rapportent, un mariage pertinent, complété par la voix profonde et intelligente de Michel Bouquet et par de longs travellings d'une réelle beauté.

Pour ce qui est des tableaux, Baussy-Oulianoff s'est limité au Miracle de l'esclave pour la scuola di San Marco à l'Accademia (avec une très convainquante confrontation au travail du Titien auquel Baussy-Oulianoff a également consacré un documentaire), au cycle de San Rocco et aux toiles gigantesques de la Madonna del Orto, L'Adoration du veau d'or, Le Jugement dernier et la Présentation de Marie au temple, près desquelles repose le Tintoret.

lundi 12 mai 2008

Londres l'avant-gardiste

Tout comme Berlin et Barcelone, Londres, dans sa démesure, est à la mesure de l'homme. Son modèle urbanistique a toujours réservé aux citoyens une part importante d'espaces culturels et de loisirs ; ces espaces restent aujourd'hui une priorité, ils conditionnent l'aménagement de chaque nouveau quartier ou la réhabilitation de zones peu reluisantes. Il est étonnant de voir par exemple comment, en quelques années, des coins peu fréquentables comme Southbank ou Bankside sont devenus des espaces culturels et lieux ludiques à la mode, grâce au développement de musées (la Tate Modern n'est pas le moindre), de galeries, de circuits de promenades, de cinémas (dont l'Imax), de restaurants où toutes les ethnies et classes sociales se rencontrent. Il est clair que Londres, bien que capitale de la finance, se développe comme une ville-espace d'émulation et d'intégration qui n'a rien en commun avec les villes-machines de l'ère industrielle (imaginées notamment par Le Corbusier) ou avec les mégapoles impersonnelles vouées au "tout à l'économie" du continent asiatique lesquelles occasionnent généralement les ségrégations sociospatiales, la ghettoïsation, le développement de "prisons dorées" pour les classes aisées. Les frontières entre lieux de cultures et lieu de détente sont dans certains cas remarquablement abolies, les Anglais n'ont aucun scrupule à mélanger les genres. L'une des expériences les plus marquantes a été réalisée à la Tate Britain, ouverte le vendredi et le samedi jusqu'à 22h, une nocturne qui permet d'entendre (assez fort) dans tout le musée une musique électronique d'avant-garde proposée par deux dj's. Dans une des salles de la Tate, un bar à alcool est aménagé au milieu des tableaux du XIXe à l'avant d'un écran géant qui diffuse des clips branchés. D'autres salles, éclairées la journée, sont plongées dans l'obscurité, seule une discrète lumière illumine les sculptures exposées, d'autres encore sont garnies de fauteuils confortables et conviviaux qui invitent à la rêverie comme à la conversation. Cette conception, inimaginable sur le continent, a le mérite d'attirer une quantité impressionnante de jeunes (dans un quartier, Pimlico, pourtant austère) qui passe sans complexe du divertissement à la culture et fait de la culture un divertissement.

Autre élément fascinant à Londres, sa manière de concilier admirablement modernité et patrimoine ancien, la ville intègre dans ses zones historiques, des architectures contemporaines de qualité dont la variété esthétique doit certes heurter les adeptes de l'unitarisme stylistique mais qui permet à la ville d'être constamment dans le train de la modernité. Chaque nouvelle visite de Londres réserve d'excellentes surprises, et cela ne semble pas près de s'arrêter compte tenu du nombre de chantiers en cours. Le dernier chef-d'oeuvre en date est incontestablement le "bureau Palestra" conçu par l'architecte britannique William Alsop au coin de Union Street et de Blackfriars Roadface (près de la station de métro Southwark).


La capitale anglaise reste à l'avant-garde des gratte-ciel les plus fous et ne se prive pas d'exposer avec fierté le projet des six grandes réalisations architecturales à venir :

1. la Bishopsgate Tower (288 m), par le bureau d'architectes new-yorkais Kohn Pedersen Fox Associates, immeuble à bureaux doté de 2 000 m² de panneaux solaires.

2. la London Bridge Tower (surnommée "The Shard London Bridge") (306 m), par Renzo Piano.

3. la Colombus Tower (237 m), par le bureau d'architectes DMWR (Douglas Marriott, Worby et Robinson ).

4. le Cheesegrater (225 m), par Richard Rogers.

5. le Minerva Building (surnommé "The Razor") (217 m), par Nicholas Grimshaw.

6. la Heron Tower (208 m), par Kohn Pedersen Fox Associates.



L'un des ingrédients de la réussite londonienne est certainement à mettre sur le compte d'une gestion administrative plus autonome : en 2000, la création de la "Greater London Authority" (l'administration en charge des 32 districts du "Grand Londres") et l'instauration de la fonction de "Maire de Londres" a montré que les collectivités locales affranchies de l'autorité de l'Etat ont fait preuve d'une meilleure gouvernance. La décentralisation engendre des capacités stratégiques plus fortes sur les territoires.

Enfin, il est surprenant de voir comment Londres a anticipé sur d'autres villes en matière de mobilité. Le péage urbain instauré pour les véhicules en 2003 (dans un périmètre central de 13 km) à de réelles vertus : la circulation est plus fluide, plus calme, le trafic entrant a diminué de 20 %. Dès sa création, ce péage a encouragé cinq millions de personnes à prendre les transports en commun quotidiennement (soit 10% d'usagers en plus). Les retards causés par les embouteillages ont diminué de 50 %, un résultat plutôt encourageant, sans parler de la diminution du taux de pollution. Une raison parmi beaucoup d'autres d'aller profiter des belles journées du printemps dans la City.

vendredi 9 mai 2008

A méditer...

... cette phrase lue chez Spinoza :

"Ce n'est pas la folie qui est capable de bouleverser le monde, c'est la conscience."

jeudi 1 mai 2008

In London Town

Quatre jours de vacances à Londres pour profiter des bons restaurants exotiques (dont le célèbre Khan's) et m'adonner à quelques promenades architecturales combinées à la visite des grandes expositions du moment : Cranach à la Royal Academy of Arts, Haendel and the divas au Musée Haendel, Richard Rogers au Design Museum, James Bond For your eyes only à l'Imperial War Museum Thomas Hope ainsi que China Design Now au Victoria & Albert Museum, Duchamp, Man Ray, Picabia à la Tate Modern et enfin Pompeo Battoni à la National Gallery.

See you next week!

Hazel Scott, Charles Mingus & Rudy Nichols :
A Foggy Day in London Town

mercredi 30 avril 2008

Une Chronique de trop pour Maupin

Les six premières Chroniques de San Francisco d'Armistead Maupin font partie de ces ouvrages que l'on dévore d'une traite, ébloui par la fraîcheur narrative, la liberté sexuelle, l'extravagance des situations, l'amitié indestructible qui règnent chez les différents locataires du 28 Barbary Lane, maison tenue par la "logeuse" Madame Madrigal, une transsexuelle qui cultive quelques drogues planantes dans son jardin. Radioscopie fidèle du San Francisco des années 70-80, les Chroniques ont pour personnage principal Michael Tolliver (sorte de double de Maupin), jeune gay idéaliste en quête du grand amour qu'il finit par trouver à la fin du 6e tome tout en contractant le virus du sida.

Le 7e tome, Michael Tolliver est vivant, prolonge un peu inutilement la série. Nous sommes en 2005, la communauté des seventies est éclatée. Anna Madrigal est une vieille dame de 85 ans qui se prépare toujours ses joints ; Michael accuse une bonne cinquantaine et vit avec un fringant jeunot parfaitement lice, Ben, totalement épris de son "daddy". Cette relation artificielle qui donne l'impression que l'auteur essaye constamment de se dédouaner de sa propre liaison avec un homme plus jeune que lui, convainc aussi peu que les mises en scène poussives imaginées pour prouver la vigueur sexuelle crépusculaire du héros.

Pour le reste, l'intrigue est mince : Michael apprend que sa "mère biologique", homophobe de base et tyran domestique, est malade, il lui rend visite en Floride et doit se confronter à son frère Irwin un ultraconservateur d'une niaiserie bien républicaine. Au moment où la mère est sur le point de passer l'arme à gauche, Anna Madrigal, la "mère logique" de Michael, est victime d'une attaque cardiaque. Michael décide d'être aux côtés de cette dernière, relayé par les rares survivants des six premiers volumes, Maupin ne nous épargnant pas l'éloge de la "vraie famille", celle de l'amitié. Une partie du roman est construite sur cette opposition entre devoir conventionnel et instinct affectif, entre lien du sang et lien du cœur.

Après 20 ans d'interruption, l'exercice de la reprise ne pouvait qu'être périlleux. Transposées dans la sinistrose puritaine et le politiquement correcte des années Bush, les Chroniques perdent leur antique saveur contestataire, Maupin s'englue facilement dans des préoccupations trop terre à terre ; il n'est plus qu'un pâle baba enfermé dans son passé. Quelques personnages - la délicieuse Shawna, Jake Greenleaf, une trans FtM (female to male), « non opéré », qui accepte difficilement son physique - sortent du lot et posent des questions pertinentes sur l'identité du corps et la sexualité aujourd'hui, mais ces deux pôles déjantés des années 2000 ne sont que de faibles contrepoids dans le roman.

Maupin nous réserve un 8e tome, L'automne de Mary Ann, qui, espérons-le, sera moins morose et ennuyeux.

mardi 29 avril 2008

Asimo, le robot chef d'orchestre

Le 13 mai prochain, l’Orchestre Symphonique de Detroit tentera une expérience inédite : il sera dirigé par Asimo (prononcé Achimo en japonais, ce qui signifie « les jambes »), un robot humanoïde créé par Honda dont le nom est l’acronyme de « Advanced Step in Innovative Mobility». Le concert aura lieu dans le cadre d’activités organisées par le service éducatif de l’OSD, avec la participation du violoncelliste Yo-Yo Ma.

Depuis 1986, période où les prototypes d'Asimo découvraient la bipédie, les nouvelles générations de ce robot ont fait d’incroyables progrès : Asimo peut se déplacer à une vitesse de 6 km par heure, la mobilité de ses bras est totale, il peut remplir des fonctions d’hôte d’accueil, et, à terme, il viendra en aide aux personnes handicapées ou effectuera des tâches dangereuses pour l'homme. Les "compétences" musicales sont une option supplémentaire : après programmation, Asimo parvient en effet à reproduire avec souplesse les gestes et la battue d’un chef d’orchestre.

Au-delà de l’innovation technologique réellement fascinante, Asimo est un instrument à double facette. Expérimenté dans le cadre d’un projet pédagogique auprès de jeunes publics, il peut susciter un attachement ou une écoute plus active de la musique. Les enfants auront tendance à s’identifier plus facilement à un robot qui prolonge leur univers de jouets qu’à un chef d’orchestre associé au monde des adultes. L’Orchestre de Detroit conçoit d’ailleurs l’expérience du 13 mai en ce sens, il s’agit d’un premier tremplin avant une découverte plus approfondie de l’univers classique aux côtés cette fois d’adultes.

En dehors du cercle scolaire, Asimo risque de donner une image assez caricaturale du métier de chef d'orchestre. Régulièrement, un public qui ne connaît pas l'orchestre symphonique ignore à quoi sert un chef. Il lui sera aisé d'imaginer qu'un robot peut parfaitement se substituer à un humain ou de considérer qu'une partition donne lieu à une lecture purement objective et métronomique. Or, ce sont précisément la subjectivité d'un chef d'orchestre, ses choix stylistiques, sa conception architecturale, ses tempos, ses coups d'archets, sa conception de l'image spatiale, ses couleurs et équilibres sonores, qui font la spécificité et le naturel d'une interprétation ; la subtile variation d'un de ces ingrédients transforme une partition, lui donne un caractère différent et renouvelé. Aucune machine ne sera jamais en mesure de doser ces paramètres selon des critères artistiques réfléchis. Aucune machine ne sera non plus capable de donner du plaisir à des musiciens, de partager ses émotions, d'inciter à se surpasser comme le fait un véritable maestro. Il manquera toujours le côté aventureux, les prises de risques, les trajectoires aléatoires qui font toute la magie d'un concert. Encore un rare domaine où l'homme sera supérieur à la machine.

lundi 28 avril 2008

Waterloo, idyllique plaine

Immortalisée par la défaite de Napoléon en 1815, la commune de Waterloo (où Wellington avait ses quartiers généraux) est une des premières destinations touristiques de Belgique. Son célèbre lion et son champ de bataille attirent les curieux du monde même si, administrativement parlant, ils sont aujourd'hui situés sur la commune de Braine-l'Alleud. A quelques encablures du Chenois, loin du tumultueux centre marchand et de la belle Chapelle Reine Elisabeth, s'étend la véritable campagne waterlootoise ; je loge à deux pas du "Chemin des cochons" que j'aime tout particulièrement car il me rappelle les paysages de Marie Gevers dans Paix sur les champs. Il est permis d'y flâner des heures sans rencontrer personne si ce n'est le fermier du coin perché sur son tracteur. Quelques belles bâtisses centenaires agrémentent cette première balade bucolique de l'année. Oies et cygnes voguent paisiblement sur les eaux limpides du petit étang voisin tandis que les pommiers et les cerisiers exposent leurs plus belles fleurs. Les murmures du vent sont l'unique musique de cette détente pastorale. Une quiétude réconfortante, loin des vanités humaines qui empoisonnent le cours de l'existence.