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Liège, Belgium
Né à Bruxelles dans une famille d'origine grecque, turque, albanaise et bulgare. Etudes secondaires gréco-latines. Licence en Histoire de l'art, Archéologie et Musicologie de l'Université de Liège. Lauréat de la Fondation belge de la Vocation. Ancien journaliste à La Libre Belgique et La Gazette de Liège. Actuellement chargé de mission à l'Orchestre Philharmonique de Liège-Wallonie-Bruxelles. Artiste plasticien, esthète, apolitique, athée et anticlérical.

lundi 21 avril 2008

En réponse à la victoire du Standard de Liège

Je hais les sports professionnels en général et le football en particulier. C'est sans doute l'instrument d'abrutissement des masses le plus efficace qui ait été inventé. Il brouille les esprits de toute rationalité, il prive les êtres de toute modération, les éloigne de la beauté, de la réflexion, de la sensibilité humaine, il les plonge dans un déluge de brutalité qui trouvent leur paroxysme dans des drames tragiques comme celui du Heysel. Je hais le sport parce qu'il exacerbe à tous âges les violences primaires (la photo de ce petit enfant ci-contre est effrayante!). Il est un moteur de haines tribales, de racisme porté à sa plus fétide expression (les combats de supporters des pays de l'ex-Yougoslavie à la fin d'un match ont montré tout le "pacifisme" du football). Il est l'antidote de l'amitié et du rapprochement entre les peuples...

Le sport n'a jamais entretenu avec l'amitié qu'un rapport dialectique qui confine à la haine : haine de son propre corps à travers la soumission à une pratique physique violente et humiliante. Haine de l'autre, envisagé comme un adversaire qu'il faut dominer en permanence, vaincre, abattre ou "pulvériser" (pour reprendre une expression effrayante entendue à la télévision)... Haine de la femme et des gays nécessairement faibles, sensibles et donc inférieurs, ridicules, inaptes à participer à cette grande messe de la testostérone machiste. Haine de la pensée humaniste dont un cerveau sportif n'a que faire s'il veut se complaire dans sa violence animale. Haine des êtres vivants, objectivés, méprisés, écrasés pour une idéologie de l'anéantissement ou de la mort. Le sport est une apologie inconsciente de la destruction.

Une victoire comme celle du Standard, ce dimanche soir, classé meilleure équipe de football belge de l'année retentit comme un effroyable cri de guerre dans les rues. Elle engendre chez de rares individus des comportements d'une déplorable bassesse humaine : klaxons péremptoires, alcoolisme de masse, hurlements bestiaux, hystéries collectives : telles les Bacchantes d'Euripide, la foule déverse sa fureur avec une rage triomphante. Celui qui ne partage pas la liesse univoque ou, pire, qui s'en désintéresse, est un renégat social, un apostat sportif qui mérite symboliquement l'internement ou la mort.

Absurdité de ces mouvements de foule, de ces barrissements d'un sous-prolétariat intellectuel suscités par la course imbécile d'une quinzaine de joueurs derrière un ballon. Aucun idéal politique, aucun engagement humanitaire ou social, aucun mouvement artistique ne déclencheraient aujourd'hui une telle mobilisation sociale. Déplorable conditionnement des foules, déchéance humaine qui me fait revenir en mémoire les dernières répliques du Rhinocéros de Ionesco : "Contre tout le monde, je me défendrai, contre tout le monde, je me défendrai ! Je suis le dernier homme, je le resterai jusqu'au bout ! Je ne capitule pas !".

J'ai honte pour eux dans des moments pareils et je déplore que cette image avilissante puisse retomber sur les amoureux du sport qui ne partagent pas cet idéal de violence...

samedi 19 avril 2008

Mon utopie 58



Il y a 50 ans, l’Exposition Universelle de Bruxelles faisait l’apologie de la modernité et de la technologie future. On croyait avec ferveur que le progrès et le consumérisme sont la clé des lendemains qui chantent.

Un demi-siècle plus tard, le futur offre des perspectives bien plus sombres et incertaines. Le regard sur l’Expo 58 a complètement changé. Il se fait terriblement nostalgique et conservateur, la modernité d'alors paraît plus réussie, rassurante, en adéquation avec les besoins de l'homme.

Deux espérances en un Âge d’or qui, en réalité, n'a jamais existé...

vendredi 18 avril 2008

Estampies royales

Chaque nouvelle parution discographique de Jordi Savall est un événement. Après le superbe coffret "La route de la soie" qui entraînait l'auditeur à travers un parcours allant jusqu'au Japon, Savall et les musiciens d'Hesperion XXI se plongent dans le Moyen-Âge français pour exhumer les pages du Chansonnier du Roi, un manuscrit de l'époque de Philippe IV "le Bel" (autour de 1300) où figurent une série de huit danses royales, appelées "estampies", livrées pour la première fois dans leur intégralité et complétées par quelques estampies plus ancienne de troubadours comme Giraut de Borneill ou Raimbaut de Vaqueras (le sublime Kalenda Maya, hélas interprété ici sous sa forme instrumentale). Conçue par les ménestrels du XIIe et XIIIe siècles, l'estampie instrumentale est une danse assez simple structurée en puncti (points), autrement dit, en stances dont chacune est jouée deux fois, une première fois avec une formule appelant une reprise, la seconde avec une fin conclusive permettant de passer à la stance suivante.

Daté de la fin du XIIIe siècle ou de la première décennie du XIVe, Le Chansonnier du Roi est une des trois sources principales d'estampies instrumentales conservées au monde, à côté des estampies italiennes du Manuscrit Additional 29987 (XIVe) et des estampies polyphoniques du codex de Robertsbridge (XIVe) conservées à la British Library. Il est étrange qu'un répertoire instrumental d'inspiration populaire ait été transcrit à cette époque. La facilité mélodique de ces danses impliquait une mémorisation aisée et une exécution par cœur. Les interprètes avaient en outre une capacité de mémorisation plus développée qu'aujourd'hui, de sorte que ce répertoire se transmettait oralement de maître à élève, sans qu'il n'y ait de recours à l'écriture. Dans le domaine de la musique instrumentale, le besoin de noter ne fera son apparition qu'au XVe siècle, moment où la complexité de l'écriture dépassait les possibilités d'assimilation de la mémoire. La rédaction de ce Chansonnier à la fin du XIIIe siècle découle dès lors d'une volonté délibérée de conserver un répertoire qui devait être particulièrement estimé par la cour et ses sujets.

Le travail d'interprétation de Savall sur ce Chansonnier n'a pas été sans contraintes puisque, comme dans la plupart des manuscrits musicaux de l'époque, la musique qui y est transcrite ne livre aucune indication de tempo, d'instrumentation, de style ou d'ornementation (il faut ajouter que la 1e estampie ne subsiste que partiellement). Il est clair aussi que les parties conservées présentent à peine quelques secondes de musiques, ces danses faisaient l'objet de développements improvisés, de long préludes et postludes perdus à jamais. Seules les hauteurs (encore que l'on ne sait pas non plus dans quel ton sont exécutées ces danses) ou plutôt le dessin mélodique nous est parvenu, un "presque rien" qui implique de la part des exécutants un travail de réécriture forcément personnel et subjectif.

Si l'on veut garder un certain crédit scientifique, il est impossible d'affirmer que Savall reconstitue à l'identique cette musique vieille de 700 ans : on ne sait strictement pas comment elle pouvait sonner. Force est de reconnaître cependant que l'approche du musicien catalan, bien qu'hypothétique, ne manque pas de pertinence : Savall a compulsé les principales sources théoriques du XIIIe siècle pour résoudre les problèmes rythmiques et d'improvisation, en parallèle, il a analysé l'essentiel de l'iconographie de l'époque afin de se rapprocher de l'instrumentarium en vigueur à l'époque du Chansonnier. Flûtes à bec, flûtes double, cornemuses, chalemies, vièles à archet, vièles à roue, cornemuses, cytara sont au rendez-vous, tout comme une panoplie de percussions indissociables du contexte de la danse. D'une estampie à l'autre, Savall utilise ces instruments avec parcimonie, variant l'univers sonore de chaque pièce avec le talent d'un orfèvre. Ce qui rend pourtant l'enregistrement extrêmement attachant, c'est cette manière de construire chaque danse par un subtil crescendo, soit par adjonction d'instruments, soit en animant progressivement le rythme, techniques qui donnent à ces pièces une fraîcheur et une vivacité irrésistible. Malgré les siècles, elles sont toujours d'une actualité troublante.

jeudi 17 avril 2008

Dusapin sur le site du Collège de France

Ce n’est un secret pour personne, Pascal Dusapin est un des compositeurs les plus passionnants de la scène contemporaine. C’est aussi un pédagogue de haut vol en charge de la chaire de création artistique au Collège de France. En 2007, Dusapin a donné un séminaire sur le thème « Composer : Musique. Paradoxe. Flux », épaulé par des musiciens renommés comme la pianiste Vanessa Wagner, le Quatuor Danel, la soprano Françoise Kübler ou le clarinettiste Armand Angster. Ces huit leçons ont été filmées et peuvent depuis peu être visionnées sur le site du Collège de France :

http://www.college-de-france.fr/default/EN/all/pas_dus/p1207833886739.htm

Les cinq premiers cours répondent à une structuration particulière. Dusapin précise :

« J’ai organisé mes cinq premiers cours sur les notions suivantes : décomposer, recomposer, dériver, courber, relier, détourner greffer. Ces notions exprimées par des infinitifs un peu péremptoires ne relèvent pas d’un programme voire d’un quelconque système de ma musique ni même d’une ambition spéculative ou doctrinale mais se réfèrent à des gestes de construction et de composition musicale ».

Dans ces cinq premières leçons, Dusapin tente de démontrer ce qui l’a poussé à écrire une œuvre, avant d’envisager les techniques de constructions qui précèdent la construction d’une forme ou de définir les décisions qui le mènent à choisir tel timbre, telle vitesse, telle échelle mélodique. Nourri de sciences et de littérature, le compositeur développe aussi des concepts plus inattendus comme le « topos » » où il développe les notions de « lieu de la musique », de « l’espace de sa représentation mentale », de l’« espace du son », d’« espace de la vitesse du son », « l’espace de sa représentation » (l’écriture) qui sont au coeur de ses réflexions.

Les leçons finales sont axées sur ses opéras. Dusapin montre comment ses trois premières oeuvres lyriques sont des objets opératiques militants éloignés de contingences musicales, autrement dit, des pièces où le travail philosophique et littéraire prime sur la musique. Avec Perelà Uomo di fumo , Dusapin, inverse les codes, le texte d'Aldo Palazzeschi suscitant un désir musical sans précédent, une réflexion artistique inédite.

Qu'il évoque sa musique de chambre, sa musique pour piano ou ses opéras, Pascal Dusapin est toujours passionnant. A la croisée de la musique et de la philosophie, sa pensée est souvent dense mais toujours argumentée avec intelligence et sensibilité. Qualité suprême, elle ne tombe jamais dans cet intellectualisme jargonnant, ce pédantisme incompréhensible que l'on retrouve chez des mandarins de la musicologie ou de l'analyse musicale actuelle comme Danielle Cohen ou Michaël Lévinas. N'est pas génial qui veut...

mercredi 16 avril 2008

Salzbourg, un musée glacé de la mort?

Provocateur misanthrope dont la vie fut émaillée de maints scandales et d'altercations violentes, Thomas Bernhard est sans doute le plus grand écrivain autrichien de la 2e moitié du XXe siècle. Il a laissé une oeuvre obsédée par la maladie, la folie, la hantise de la destruction et la mort. Ses textes sont à jamais marqués par les horreurs de cette Autriche que dominent le parti social-démocrate et le parti populaire (SPÖ et ÖVP), pavant la voie du nazisme le plus écoeurant et du populisme abject. Pour Bernhard, l'écriture est une thérapie qui le purge de ses meurtrissures obsessionnelles et lui ôte le goût du suicide (sa monomanie). Elle est un maelström intellectuel puissant qui cherche à faire tomber le masque des trahisons humaines, des plus mesquines aux plus abjectes.

Outre ses poèmes - dans la lignée de son compatriote salzbourgeois Georg Trakl -, outre ses romans et son théâtre, Bernhard a produit cinq proses autobiographiques dont L'Origine (1975) est le premier volet. Ce premier tome, totalement captivant, ne commence pas par un exposé des antécédents familiaux. L’origine qui y est décrite est celle du mal que le narrateur contracte à l'âge de treize ans, à Salzbourg, en 1943, lorsque ses parents l'inscrivent à l’internat national-socialiste de la Schrannengasse. A partir de ce moment, une relation destructrice avec la ville commence, elle le réduit à un « état maladif » extrême dans la mesure où Salzbourg "s'est ingéniée à maltraiter son esprit et son âme" car son atmosphère est "un musée glacé de la mort". Dans cet internat, Bernhard ressent un état d'abandon et une forte rancune à l'égard de ses parents qui l'ont plongé dans un enfer dirigé par Grünkranz, un infâme nazi.

S'il narre sa souffrance face à l'inhumanité de cette expérience, s'il décrit son désarroi et ses tentatives avortées de suicide, l'auteur s'épanche également sur l'angoisse collective provoquée par la guerre notamment lors de ces alertes et ces raids aériens qui poussent les habitants vers les galeries creusées dans les collines de la ville, parfois le tombeau de ceux qui y meurent par asphyxie ou par peur. Il rappelle aussi que l'Eglise, dans sa charité universelle, s'obstine à refuser une sépulture aux cadavres des familles athées. Bernhard évoque encore les effondrements architecturaux qui éventrent la cité et qui exercent chez lui une fascination esthétique étrange ("une monstruosité ressentie comme une beauté"), comme s'il y avait une jubilation ou un goût de la destruction. Il parle enfin du sentiment d'amour à l'égard des Salzbourgeois, sentiment qui ne naît que parce que ces êtres, en temps normal abhorrés, souffrent devant la machine à broyer l'humain qu'est la guerre : "au comble de la détresse, cette ville était soudainement ce qu'elle n'avait jamais été : une nature vivante bien que désespérée en tant qu'organisme urbain".

Cet amour inédit ne durera pas. A la sortie de la guerre, la ville se reconstruit, panse ses plaies. Bernhard a quinze ans. L'internat nazi fait place désormais au lycée catholique, le portrait d'Hitler a été remplacé par le crucifix, l'horrible Grünkranz est devenu l'abbé Franz (Oncle Franz), aux chants nazis se sont substitués des hymnes de louange à Dieu. Mais la "machine à dévaster le sentiment et le caractère est restée la même" car existent toujours "les crimes capitaux commis sur des êtres en croissance", à savoir, les enseignements ennemis de l'esprit, conçus par des professeurs corrompus pour abêtir le peuple. Avant, il y avait les mensonges de la propagande nazie, à présent il y a ceux de l'histoire catholique. Et de terminer sur l'idée que le lycée est une entreprise "catastrophale destinée à mutiler" la société, non à l'éclairer, car "éclairer la société serait anéantir ses gouvernements".

Gonflé à bloc, Thomas Bernhard quitte le lycée pour s'inscrire comme apprenti dans un atelier. Commence un exil volontaire de plusieurs années loin de Salzbourg. A son retour, il constate que les citoyens n'ont plus souvenance des atrocités de la guerre, qu'ils ont pratiqué la plus criminelle des lâchetés, le devoir d'oubli. Salzbourg a beau se doter d'un prestigieux festival, ce n'est qu'une imposture supplémentaire : "Cette ville a l'hypocrisie pour fondement, c'est l'ineptie qui est sa plus grande passion, et l'on extermine l'imagination, partout où elle peut apparaître. Salzbourg est une façade perfide sur laquelle le monde peint sans interruption sa mystification et derrière laquelle l'esprit (ou l'individu) créateur doit nécessairement s'étioler, dépérir ou mourir à petit feu". Un constat virulent qui rappelle, mutatis mutandis, les récriminations d'un Mozart sur sa ville natale, deux siècles plus tôt.

L'Histoire comme éternel recommencement...?

mardi 15 avril 2008

De Gilgamesh à Zénobie : quand les musées bruxellois se moquent du public

Les Musées Royaux d'Art et d'Histoire de Bruxelles possèdent une des plus importantes collections d'art du Proche-Orient au monde (près de 10.000 pièces). Des trésors que le public de ne peut plus admirer depuis la fermeture des salles orientales en 2002, en raison de travaux de rénovation qui n'ont d'ailleurs toujours pas vu le jour. L'exposition De Gilgamesh à Zénobie, est du coup une bonne occasion de retrouver l'ensemble des plus belles pièces de la collection, que complète une dizaine d'œuvres prêtées par le Musée du Louvre.

Les pièces les plus anciennes datent du Néolithique, l'essentiel pour ce qui est des périodes historiques s’étend du règne de Gilgamesh, légendaire roi d’Uruk (2652-2602 av. J.-C.), à la victoire de l’empereur romain Aurélien sur la reine de Palmyre, Zénobie (272 apr. J.-C.). Parmi les incontournables figurent la célèbre plaque votive de Gilgamesh, des bas-reliefs de Nimroud, des ivoires et des statues votives de Phénicie, des idoles anatoliennes, des sceaux-cylindres et des tablettes mésopotamiennes, de superbes bijoux iraniens et babyloniens et surtout, la plus belle collection au monde de bronzes du Luristan (Iran) dont les formes et la décoration fantastiques sont influencés par les arts de la steppe.

La qualité des objets exposés est indiscutable. A l'inverse, la scénographie est totalement incompréhensible et l'on se demande quelle est l'approche didactique la présentation part dans tous les sens. Toutes les civilisations de Mésopotamie (de Sumer à l’Empire néo-Babylonien), de la Syrie, la Phénicie, la Transjordanie sans oublier celles plus périphériques d'Iran, d'Arabie du Sud (le royaume de la Reine de Saba), d'Anatolie (les Hittites) sont exposées comme s'il n'y avait pas la moindre différence entre elles. Pas de parcours chronologique distinct, pas de clarté quant à la répartition géographique (mis à part pour l'Iran), pas de présentation didactique des diverses cultures qui semblent appartenir à une unique civilisation, enfin pas de thèmes mis en valeur (excepté pour l'écriture) pour comprendre l'apport du Proche-Orient en matière de mathématiques, d'astronomie, d'agriculture, de législation, de médecine, de navigation. Juste de superbes objets classés au hasard d'une inspiration douteuse.

La première salle (mais faut-il parler de salle dans cet espace unique qui n'est balisé d'aucun parcours logique) présente des documents rassemblés par les premiers conservateurs du Musée (du moins on le devine). On s'attend ensuite à quelques mots sur Gilgamesh, l'alpha supposé de l'exposition et c'est une grande macédoine de cultures qui s'offre au spectateur, dans une pénombre générale que ne semblent pas dicter les besoins de conservation des pièces. Le règne de Zénobie, l'oméga de ce non-parcours, est quelque part au milieu de l'exposition (à moins que ce ne soit effectivement à la fin), sans qu'on ne comprenne en quoi cette femme a été une redoutable statège et femme politique, maîtresse d'une civilisation qui contrôla sous son règne l'Egypte et l'Anatolie, qui tenta de faire de son fils un empereur romain avant que le véritable empereur n'en décide autrement. Son évocation tient plus du ragot de magazine féminin que d'une véritable initiation didactique.

Côté explication, les différents textes de présentation s'attardent sur des points spécialisés qui dépassent le cadre d'une initiation à l'art du Proche-Orient. Ils sont rédigés par un personnel scientifique qui ne se soucie nullement de savoir ce qu'attend ou comprend le public. Les étiquettes sont pour leur part approximatives, le cas le plus flagrant étant celui d'une vitrine sans datation et dont le village mentionné ne permet pas d'identifier si les pièces proviennent d'Iran, d'Irak, de Syrie ou d'ailleurs. La plupart des vitrines sont encerclées par de longs fils noirs de plusieurs mètres de haut, assez laids, qu'il faut chaque fois soulever avant de pouvoir admirer les pièces, à condition toutefois qu'elles ne soient pas dans un noir complet, ce qui fut le cas de cinq ou six vitrines d'entre elles. Au grand mépris de ses visiteurs, le Musée ne se soucie visiblement pas de remplacer les ampoules mortes.

Ce n'est pas un secret, les moyens financiers manquent à cette institution qui possède pourtant une des plus belles collections historiques au monde. Faute de moyens, il est toujours possible, comme d'autres l'ont montré, de mettre à contribution son imagination, de faire preuve de didactisme, de rigueur scientifique, de clarté et de séduction afin de monter que l'on respecte son public et qu'on l'encourage à revenir. Les Musées Royaux d'Art et d'Histoire de Bruxelles suscitent une envie contraire ; ils donnent une image déplorable aux visiteurs étrangers (le reste des collections est tout aussi mal valorisé). Un passionné de l'art du Proche-Orient pourra vaille que vaille reconstituer mentalement le puzzle de ce capharnaüm et se réjouir de la beauté de certaines pièces. Il en ira autrement des non-initiés qui passeront leur chemin pour privilégier les musées de Paris, Londres, Berlin, Istanbul ou de Damas.

lundi 14 avril 2008

Deux rendez-vous à ne pas manquer...



1. Le 2e numéro d'interMédias, diffusé ce lundi 14 avril à 22h20 sur La Une. Le sommaire est expliqué en images par Alain Gerlache sur la page d'accueil du site :

http://www.intermedias.be/

Pour ceux qui n'auraient pas l'occasion d'être au rendez-vous, l'émission est visible intégralement, dès le lendemain, sur le site de l'émission.

2. La présentation publique de la saison 2008-2009 de l'Orchestre Philharmonique de Liège, ce mardi 15 avril, à 20h, à la Salle Philharmonique de Liège. Une soirée gratuite lors de laquelle Jean-Pierre Rousseau et Pascal Rophé dévoileront toutes les nouveautés (et elles sont nombreuses) de la prochaine saison. Quelques invités surprises sont attendus, en plus de l'Orchestre et de Rophé qui ouvriront et clôtureront la soirée avec des oeuvres de Wagner et Beethoven.

La saison 2008-2009 sera également consultable sur le site de l'Orchestre : http://www.opl.be/

samedi 12 avril 2008

Le missel des futilités indispensables

Succès de librairie en Angleterre comme en France, Les Miscellanées de Mr. Schott (littéralement les "mélanges") peinent à s'imposer en Belgique. Ce petit livre de 160 pages rédigé par un photographe londonien, né en 1974, qui collectionne les boutons de manchettes et roule dans une Mercedes de 1967, est un bréviaire du superflu, un couteau suisse en forme de livre qui rassemble une incroyable quantité d'informations inutiles, saugrenues, étonnantes qui permettront aux dandys et mondaines de briller en société, aux esprits épris de classifications d'accéder à mille et une informations qu'on a souvent du mal à dénicher du premier coup.

Petit aperçu : les tailles du soutien-gorge (de A à F) ou des gants, les techniques d'homicide dans les Miss Marple, les gagnants de l'Eurovision, les nombres premiers (jusqu'à 1013), la denture humaine, les pays de la zone Euro, les apparitions d'Hitchkock dans ses films, les 27 pseudonymes utilisés par Henri Beyle (Stendhal), la chronologie intégrale et le genre des pièces de Shakespeare, le nom des divinités grecques, romaines, égyptiennes, japonaises, hindoues, nordiques, le mot le plus long de la langue anglaise (1185 lettres, reproduit intégralement à l'intérieur d'un cercle), les symphonies à titre de Haydn, la recette du bloody mary, les sept sages de la Grèce antique, les douze travaux d'Hercule, les dix commandements, les capitales du monde, les polygones (du triangle au myriagone), les noms et années des James Bond, les 1275 premiers chiffres qui suivent la virgule du chiffre pi, l'alphabet braille, morse ou en langage des signes, le menu du Titanic, la manière de draper un sari ou de nouer une cravate, les principales expressions de l'argot bruxellois, les québécismes (la débarbouillette pour le gant de toilette) les neufs muses, les pays membres de l'Otan, les indications musicales, la valeur énergétique du Big Mac (492 calories) et sa composition, le système de classification de Linné, le tableau de conversion des tailles de vêtements, les émoticônes, les sept pêchés capitaux, les quatre cavaliers de l'Apocalypse, les trente-trois degrés de la franc-maçonnerie, les systèmes de gouvernements (avec la kakitocratie, état composé des pires individus), l'échelle de Beaufort, le langage des fleurs ou des coquillages, le nom des années de mariage (les noces de palissandre à 65 ans), quarante traductions de "je t'aime" (obicham te en bulgare), le nom des présidents américains sur les différents billets de banque, les causes de décès des popstars les plus célèbres, les lieux où traverser la Tamise, les signes de guidage des avions sur les pistes, les arcanes majeurs du tarot, les sept collines de Rome, l'ordre des colonnes antiques, les clubs de Londres, les années du zodiaque chinois, les différentes sortes de sushis, la compatibilité des groupes sanguins, le nom des différents types de collectionneurs, les douze César, les tailles d'icebergs, les chiffres romains, les symboles d'entretien du linge, les pays où l'on conduit à gauche, les abréviations sms, toutes les données relatives aux planètes du système solaire, la rose des vents, la hiérarchie de l'armée ou de la fauconnerie, les saints patrons, les techniques divinatoires (skiamancie, divination par les ombres), les épreuves du décathlon, les mensurations de la statue de la liberté, les rois et reines de la monarchie anglaise, les locutions latines, les formats des enveloppes, les poids, dimensions, matières des différentes pièces européennes, les époux d'Élisabeth Taylor, les sept merveilles du monde antique, les cercles de L'Enfer de Dante, les types de nuages, les noms, nombres de stations, années de mise en fonction et couleurs de chaque ligne du métro de Londres, etc., etc., etc. Loin d'avoir épuisé son sujet, l'auteur a publié deux ouvrages du même type, l'un sur les jeux, l'autre sur la cuisine.

Par la richesse des informations compilées, parfois non exhaustives, souvent amusantes en raison des rapprochements incongrus (les infos de la ménagère croisent celles de l'aristocratie British), et par la présentation originale de chaque page (Ben Schott est aussi graphiste), ces Miscellannées, loin d'être un recueil de choses inutiles, sont un magnifique compendium des petites choses de la vie.

vendredi 11 avril 2008

Blake et Mortimer percent le mystère des origines

Exception faite de Tintin ou Blake et Mortimer, je n'ai jamais été un grand dévoreur de bandes dessinées occidentales. Leur qualité esthétique me laisse souvent indifférent ; je les trouve relativement brouillonnes, simplistes ou vulgaires, pas assez intellos, pas assez poétiques non plus et surtout plastiquement en retard en comparaison des tendances graphiques développées dans l'art contemporain. Quand bien même les codes narratifs de la B.D. occidentale peuvent être originaux et recherché (From Hell de Moore et Campbell), l'imaginaire mis à contribution (les Norbert de Vadot), l'émotion portée à son comble (Maus de Spiegelman), l'inventivité et la qualité artistique d'auteurs du Proche-Orient (Satrapi ou Abirached) et surtout les dessinateurs de mangas japonais (Tezuka, Toriyama, Urasawa, Umezu et Taniguchi) m'intéressent diablement plus. Il y a des exceptions, les Blake et Mortimer en font partie.

Même si elle est ancrée dans une vague nostalgique un peu réactionnaire, la reprise des personnages de E.P. Jacobs par Yves Sente et André Juilliard est une réussite. Après La Machination Voronov et les deux volumes des Sarcophages du 6e continent, Blake et Mortimer explorent cette fois Le Sanctuaire du Gondwana, une nouvelle aventure tirée à 550.000 exemplaires, déjà un succès en librairie depuis sa sortie le 28 mars. Il faut dire que Sente et Juilliard (bien plus que Van Hamme et Benoît, les premiers à avoir exhumé les personnages d'origine) ont parfaitement assimilé les ingrédients qui font la griffe narrative de Jacobs : une histoire scientifique où peuvent intervenir des éléments fantastiques, une histoire policière sur fond de crise politique, une aventure archéologique dans des mondes perdus. Le Sanctuaire du Gondwana fait clairement partie de cette dernière tendance.

Dans leurs albums, le Sanctuaire n'échappe pas à la règle, Sente et Juilliard parviennent à déjouer remarquablement la contrainte d'époque : les codes graphiques n'ont pas évolué depuis La Marque jaune (Jacobs était pourtant favorable à une transformation esthétique de ses personnages en cas de reprise), les reprises se déroulent dans les années 50, une période totalement inconnues pour les jeunes lecteurs d'aujourd'hui, mais les épigones de Jacobs parviennent à susciter l'intérêt en raccrochant la narration à des thèmes actuels. La Machination Voronov abordait le problème des bactéries venues de l'espace, réalité relatée dans les revues scientifiques d'aujourd'hui. Les Sarcophages évoquaient une menace terroriste (sur l'Expo 58), thème tristement contemporain. Le Sanctuaire du Gondwana se rattache quant à lui à la vogue pour la préhistoire et à l'étude des origines de l'homme. L'album tire son nom du Gondwanaland, ce supercontinent qui, il y a 600 millions d'années était constitué de l'Inde, de l'Antartique et de l'Afrique avant que les trois ne se séparent il y a 160 millions d'années.

Ce même Gondwana fait l'objet d'une redécouverte par Mortimer et ses amis (notamment Nastasia, l'agréable touche féministe de la nouvelle série), après qu'un archéologue allemand a ramené du Tanganyika une bague d'une communauté inconnue. Au coeur de l'Afrique Noire, Mortimer va découvrir la première civilisation humaine, vieille de... 350 millions d'année (!) et surtout ses descendants. Mystère des origines tournant au fantastique, fable moralisatrice sur notre société cupide et avant tout une histoire captivante qui se termine sur un coup de théâtre auquel l'infâme Olrik, qui n'en finit pas de ressusciter d'album en album, n'est évidemment pas étranger. Les couleurs sont superbes, parfois délicieusement criardes, les dessins soignés et réalistes. Les tintinophiles repéreront une allusion au Sceptre d'Ottokar ; les amoureux d'archéologie reconnaîtront Mary et Louis Leaky, anthropologues auxquels ont doit la découverte de nombreux australopithèques, notamment à Olduvai en Tanzanie ; les âmes romantiques plongeront dans le passé de Mortimer et feront connaissance avec son grand amour, l'artiste Sarah Summertown, une autre touche d'humanité dans l'univers viril des deux héros. Un délice, "old chap"...

jeudi 10 avril 2008

Patty Pravo : une bambola de 60 ans

La pop star vénitienne Patty Pravo, de son vrai nom Nicoletta Strambelli, vient de fêter ses 60 ans ce 9 avril. Véritable icône de l'Italie contemporaine, Pravo est pour les Italiens le prototype de l'artiste d'avant-garde contestataire.

Il faut dire que son enfance vénitienne y est pour beaucoup. Ses parents fréquentent les personnalités de la ville, à commencer par l'écrivain Ezra Pound et le Cardinal Roncalli (le futur Pape Jean XXIII), des modèles de conservatisme qui l'ennuient. Jeune fille turbulente allergique à l'atmosphère de son pensionnat catholique, elle se sauve à trois reprises optant de son chef, à la fin des années 50, pour un enseignement dans une école publique. En parallèle, elle suit une formation musicale (piano, direction d'orchestre!) au Conservatoire Benedetto Marcello. Indépendante et excentrique, elle aime la compagnie des artistes et passe son temps chez Peggy Guggenheim (en y faisant souvent ses devoirs) aux côtés des artistes de la Biennale.

Souhaitant apprendre l'anglais, elle quitte brutalement Venise pour Londres et se fait engager comme danseuse dans une boîte de Piccadilly. Elle part ensuite pour Rome où elle est engagée au Piper Club, la boîte à la mode décorée par Andy Warhol, haut lieu de la beat italienne. Elle y entame dès 1966 ses débuts comme chanteuse, devenant dans l'imaginaire collectif la "Figlia" ou la "Ragazza del Piper". C'est à ce moment-là qu'elle prend comme nom d'artiste Patty Pravo, une référence volontaire à la Divine Comédie de Dante et à ses "anime prave", les âmes corrompues, perverses de L'Enfer auxquelles elle s'identifie (quant à Patty, le prénom était très à la mode à l’époqueà.

Le disque de ses débuts, Ragazzo triste (Jeune homme triste), obtient un immense succès au point d'être même la première chanson pop transmise sur les ondes de Radio Vatican. Cependant, sa carrière explose en 1968 (Pravo a tout juste 20 ans) avec La bambola (la poupée), un succès planétaire, repris notamment par Sylvie Vartan, où elle clame de sa voix grave et veloutée son refus d'une instrumentalisation des femmes. Le disque se vend dès le début à 9 millions de copies et se trouve en première place dans les palmarès en Italie et en France, en Espagne, au Japon, en France, en Allemagne et en Amérique du Sud.

Dans les années 70, Pravo se tourne vers les chansons des Beatles, de Jacques Brel, Léo Ferré, Lucio Battisti, Vinicius de Moraes et Neil Diamond. Une décennie plus tard, agacée par la pop formatée des années 80 aux antipodes de son goût pour la musique rock, elle part quelques temps aux Etats-Unis et épouse le guitariste américain Jack Johnson (un cas fameux de trigamie : ses deux précédents mariages n'avaient pas été annulés)! Elle revient en Italie aux milieux des années 80, pour se produire entre autres au Festival de San Remo avec une reprise de La bambola dans une tenue orientale dessinée par Versace. Arrêtée pour détention de stupéfiants en 1992 (les détenues qui la virent débarquer dans la prison romaine de Rebibbia entamèrent Ragazzo triste en la voyant), elle part dès sa libération en Chine où à partir de 1994, elle obtient un succès énorme. En 1997, elle reçoit le prix de la Critique au Festival de San Remo. Toujours très présente sur la scène italienne, elle touche un public de trois générations qui lui est très fidèle. Elle vit depuis deux ans à Rome. Son dernier album, Spero che ti piaccia...Pour toi, paru fin 2007, est un superbe hommage à Dalida à l'occasion des 20 ans de sa disparition. Outre les trois chansons ci-dessous, je recommande l'album Gli anni '70 sur Itunes pour découvrir cette voix sombre au vibrato si caractéristique.

Ragazzo triste(1966)


La bambola (1968)


La spada nel cuore (1970)

mercredi 9 avril 2008

La Préhistoire au service d'un nouvel humanisme

Il est des livres qui transforment en profondeur notre pensée. La Nouvelle histoire de l'homme (Perrin, 2005-2007) du paléoanthropologue français Pascal Picq, collègue et collaborateur au Collège de France du très médiatisé Yves Coppens (L'Odyssée de l'espèce), fait partie de ces ouvrages majeurs. Armé des méthodes rigoureuses de l'anthropologie évolutive contemporaine, Picq tente de comprendre ce qu'est l'homme et quel est son avenir en partant de cette perspective en apparence improbable qu'est... la Préhistoire. A l'inverse des créationnistes qui tentent de mettre à profit leurs capacités scientifiques pour démontrer la véracité de leur cosmologie religieuse, le mode d'explication du monde de Picq ne repose sur aucun dogme, seulement sur les quelques vérités révélées par la science. Et de démontrer avec une intelligence extrême comment cette histoire d'avant l'âge de l'écriture a justifié la construction de manipulations, de schémas de pensée corrompus, issus de ce qu'il appelle "l'anthropocentrisme occidental viscéral", et qui sont toujours d'actualité dans les systèmes de représentation de certains scientifiques du XXIe siècle.

Dans son approche déconstructiviste, Picq commence par régler ses comptes avec le "principe anthropique" (très en vigueur chez beaucoup de physiciens contemporains), cette idée qui considère que l'univers a pour inévitable finalité l'apparition de l'homme. Puisque l'homme existe c'est que des lois cosmiques ont fait en sorte qu'il puisse exister et qu'il ne pouvait en être autrement... Pour Picq, l'apparition de la vie n'est rien d'autre qu'une succession de hasards, un accident de l'Histoire qu'il serait impossible de recréer une seconde fois parce que "l’évolution pas plus que l’Histoire “ne repasse les plats” car elle est contingente. À une glaciation près, il y aurait peut-être plus d’hommes ou encore plusieurs espèces d’hommes. Il n’en reste qu’une." Ce déterminisme que dénonce l'auteur mène fatalement à l’anthropocentrisme parce que "l'homme s'invente des questions trop grandes pour lui dans un cosmos dépourvu de toute ontologie". A partir de la "scala natura" d'Aristote (ce positionnement de l'homme au-dessus des autres espèces), l'anthropocentrisme a justifié les pires abominations perpétrées sur l'animal. Dans de nombreuses sociétés, l'homme rabaisse ou diabolise l'animal, il refuse de lui reconnaître toute âme ou dignité pour affirmer sa supériorité et se positionner entre lui et dieu. En démontrant les origines animales de l'espèce humaine, la parenté avec les grands singes, au grand scandale des scientifiques créationnistes, la paléoanthropologie - épaulée par la biologie évolutionniste d'un Darwin et l'éthologie (l'étude du comportement animal) - a démontré que l'homo sapiens n'est pas l'aboutissement de l'évolution des espèces, le dernier maillon d'un modèle "fixiste" où toutes les espèces sont définitivement figées dans un stade de développement déterminé ; il y a au contraire une arborescence conjointe, toutes les espèces animales continuent d'évoluer de leur côté, l'homme y compris, il n'est donc pas l'aboutissement d'un processus créationnel dont il serait le stade ultime.

Picq rappelle par ailleurs que les hommes ne sont pas les seuls êtres vivants à construire des communautés aux rapports sociaux codifiés, autre argument à la source de leur hégémonie : on retrouve chez les chimpanzés des pratiques sociales codifiées propres à chaque clan, clan au sein desquels se modifient et se différencient la place des mâles et des femelles, des jeunes et des aînés. La parenté biologique avec l'animal, la similarité des comportements justifient pour l'auteur la nécessité d'accorder des droits aux bêtes, idée qui nous plonge par exemple au coeur des débats récents sur la question des droits des grands singes, droits courageusement défendus par une poignée de scientifiques éclairés.

Picq détruit aussi le concept de primauté de l’homo faber, ce mâle occidental à l'origine de notre lignée humaine, qui maîtrisa l'outil et inventa le modèle du "barbare", du "sauvage", de l'"esclave" pour justifier son culturo-centrisme et sa prétendue supériorité. La paléoanthropologie déconstruit ce mythe d'une hégémonie unique, en démontrant que plusieurs types d’hommes - l'homo neandertalis, homo floresiensis, homo soloensis -, ont coexisté durant plusieurs millénaires avec l'homo sapiens sans que cela n'impliquât des différences de niveaux de développement culturel et social entre ces genres, même si les trois premiers se sont éteints avec le temps. La création d’outils ne relève sans doute pas originellement des nécessités de la chasse et donc de la créativité des mâles. Ainsi, la thèse d'une domination de l'homme par l'outil ne relève à l'époque préhistorique d'aucun fondement scientifique valable. Il s'agit de spéculations de préhistoriens du XIXe siècle qui ont permis de justifier toutes les dérives du colonialisme. En affirmant la supériorité de l'homme occidental, descendant direct des premiers hominidés dotés d'outils, sur les autres peuples au nom de l'idéologie du progrès, ces mêmes préhistoriens ont été à la base des abominables fondements théoriques du nazisme : "Attentions et attitudes ambivalentes d'un Occident rongé tout à la fois par le racisme et fasciné par la diversité des hommes. Aujourd'hui encore, ce même progrès "s'assimile à un évolutionnisme culturel, avec au sommet la société occidentale et à des échelons intermédiaires les autres peuples dont les plus démunis figurent juste au-dessus du singe. Toute la problématique du développement durable interroge ce paradigme d'un progrès devenu de moins en moins supportable pour la Terre, si ce n'est pour quelques sociétés."

La domination phallocrate et les thèses misogynes qui prétendent expliquer les différences de comportement hommes-femmes par celui de nos ancêtres aux âges glaciaires (les femmes au foyer et les hommes à la chasse, les femmes préparant les pigments tandis que les hommes peignent ou gravent les parois des grottes) sont littéralement pulvérisées. Le paléoanthropologue dénonce avec vigueur des assertions sans fondement parce que rien dans les fossiles ne nous révèle le mode de vie des âges glaciaires. Au contraire, les différents stigmates liés à des activités comme la chasse ou le maniement des outils s'observent tant sur les squelettes d'hommes que de femmes ce qui laisse supposer que leur rôle social était tout aussi important que celui des hommes. Si l'on opère des rapprochements avec les femelles chimpanzés, il s'avère que ces dernières sont plus habiles que les mâles à créer et à manier des outils indispensables à l’ouverture d’un fruit et qu'elles participent à la chasse, quand bien même leur existence est mobilisée par le cycle des naissances et les devoirs de la maternité. La domination masculine est apparue dans le bassin méditerranéen à une époque plus tardive, l'apparition de l'écriture ne fera que figer cet état de fait machiste pour des siècles et des siècles, alors que son règne représente à peine 1/1000 de l'histoire de la lignée humaine.

A travers ces quelques exemples, on aura compris que Pascal Picq s'oppose à cette Histoire étriquée qui s'arroge le droit de manipuler la Préhistoire à sa guise. Il démontre l'impact de mythes séculaires sur les politiques scientifiques actuelles, il se lève contre une idéologie du progrès consacrée à la domination masculine occidentale par la technologie pour proposer à la place un humanisme (inspiré par Michel Serres), qui part de l'unité des origines pour aboutir à la diversité des cultures et à l'égalité des différents types d'humanité : "Toutes les espèces actuelles sont aussi évoluées que nous, aussi récentes et issues d'une même histoire. Il en est de même pour toutes les cultures humaines ; aucune n'est plus archaïque que l'autre. Une seule population ne peut assurer l'avenir de l'espèce humaine ; aucune culture ne peut prétendre assumer seule l'avenir de l'humanité".

mardi 8 avril 2008

If you could read my mind



On ne se lasse pas d'écouter en boucle If you could read my mind (1970) du Canadien Gordon Lightfoot. Chanteur et guitariste actif en Amérique du Nord dès 1962, Lightfoot a écrit de nombreux succès folk qui ont considérablement influencé l'esthétique de la musique populaire des années 60, notamment Bob Dylan très marqué stylistiquement. If you could read my mind, douloureuse narration en musique du divorce de l'artiste, a fait l'objet de nombreuses reprises dans des genres divers : bluegrass, country, folk, pop, disco ou dance, entre autres par Tori Amos, Glen Campbell, Johnny Cash, Cilla Black, Don McLean, Olivia Newton-John, Barbra Streisand, Viola Wills, Star on 54... Rien que du beau monde.

If you could read my mind love
What a tale my thoughts could tell
Just like an old time movie
'Bout a ghost from a wishin' well
In a castle dark or a fortress strong
With chains upon my feet
You know that ghost is me
And I will never be set free
As long as I'm a ghost that you can't see

If I could read your mind love
What a tale your thoughts could tell
Just like a paperback novel
The kind that drugstores sell
When you reach the part where the heartaches come
The hero would be me
But heroes often fail
And you won't read that book again
Because the ending's just too hard to take

I'd walk away like a movie star
Who gets burned in a three way script
Enter number two
A movie queen to play the scene
Of bringing all the good things out in me
But for now love, let's be real
I never thought I could act this way
And I've got to say that I just don't get it
I don't know where we went wrong
But the feelin's gone
And I just can't get it back

If you could read my mind love
What a tale my thoughts could tell
Just like an old time movie
'Bout a ghost from a wishin' well
In a castle dark or a fortress strong
With chains upon my feet
But stories always end
And if you read between the lines
You'll know that I'm just tryin' to understand
The feelings that you lack
I never thought I could feel this way
And I've got to say that I just don't get it
I don't know where we went wrong
But the feeling's gone
And I just can't get it back


lundi 7 avril 2008

Portrait d'une autre Venise

Parler d'une ville en déversant ses états d'âme et ses impressions nous limite souvent à une approche superficielle. Rien de tel que de s'intégrer au tissu social et de partager l’expérience quotidienne des habitants, réalités qui relativisent la rêverie dilettante du promeneur amoureux. A Venise, la réalité de tous les jours est aux antipodes de ce qu’une ville aussi exceptionnelle laisse imaginer. Les habitants - majoritairement composés de travailleurs dans le monde de la restauration, de l’hôtellerie, des transports maritimes, de la pêche, du tourisme, du verre, de l’artisanat, de la mode, de l’agro-alimentaire - ont des préoccupations bien plus terre à terre. A moins de disposer d’une fortune considérable, ce qui est le cas d’une faible minorité d’industriels issus de l’ancienne aristocratie vénitienne, le quotidien des habitants est loin d’être rose. La hausse considérable des loyers, le coût exorbitant de la vie font de Venise la ville la plus chère d’Italie. La lenteur des déplacements (il faut parfois plus d'une heure pour traverser la ville d'un bout à l'autre et plus d'une heure et demi pour aller à Mestre acheter un produit de première nécessité), la mobilité réduite (un déménagement peut prendre plusieurs semaines), l'envahissement des rues par les touristes en été, les embarras de circulation causés par l'aqua alta, l'impossibilité d'avoir des infrastructures modernes à domicile (tous les immeubles sont classés et donc intouchables) contribuent à rendre la ville plus inhospitalière que jamais. L’approvisionnement peu varié dans les magasins, l’absence d’activités sociales pour les jeunes, la fermeture de services comme les écoles ou les hôpitaux auxquels font désormais place des activités autrement plus rentables comme les fast-foods ou les boutiques de souvenirs entraînent depuis plusieurs années un exode vers la terraferma : la ville ne compte plus que 64.000 habitants contre 180.000 en 1950. Il faut ajouter à ce sombre tableau des phénomènes sociaux plus récents : le développement important d’un trafic de drogue et l'augmentation du nombre de travailleurs clandestins (principalement des illégaux africains et chinois) qui, aux yeux des Vénitiens sont de véritables "privilégiés" exempts des lourdes taxes que doivent payer les habitants.

Ces dernières semaines, les sujets de conversations étaient des plus variés. 2008 est considérée par les Vénitiens comme une année noire pour le tourisme. Le Carnaval, tombé très tôt dans la saison, a attiré moins de monde que les autres années. L’euro fort prive la ville d’une grosse partie des touristes américains sans compter que le prix des restaurants et des hôtels atteint des sommets inégalés : une enquête récente du « Codacons » (l'association pour la protection des consommateurs) a montré qu’une nuitée dans une chambre double d’un hôtel 3 étoiles, petit déjeuner compris, revient à 181,48 euros à Venise contre 150,2 à Florence, 101,50 à Milan, 88,38 à Naples ou 75,52 à Bologne ! La même enquête montre que les restaurants de la Sérénissime sont les plus chers d’Italie. Un repas avec une entrée (antipasti), un plat de pâtes (primo), un plat de viande avec légumes (secondo) un café et un litre de vin revient à 55 euros à Venise contre 45 à Florence, 39 à Milan, 35 à Rome et à Bologne, 31 à Naples. Un touriste doit dès lors prévoir un budget minimal de 250 euros par jour s’il compte en plus le coût prohibitif du vaporetto (6 euros pour un trajet d'une heure trente), les entrées aux expositions et musées (entre 10 et 15 euros par manifestation, audioguide et catalogue non compris), le second repas du jour, la boisson ou le café éventuels pris en terrasse (6 euros au minimum). Ces coûts prohibitifs expliquent que les touristes séjournent seulement 2 ou 3 journées à Venise, au lieu de 5 ou 6 jours il y a encore deux ans.

Autre problème, celui de la lagune actuellement contaminée par une concentration importante de dioxine provenant du site industriel voisin de Porto Marghera. La moyenne lagunaire est de 0,121 pictogramme de dioxine par litre, avec des pics allant jusqu'à 0,345 pg à Fusina, taux largement supérieur à la norme de 0,013 pictogramme tolérée. Les vongole et les mollusques pêchés quotidiennement sont également contaminés sans être toxiques pour autant : les scientifiques relèvent 0,5 pg par gramme, quantité bien au dessous de la limite de 4 pg imposée par l'Union européenne. Une telle pollution reste cependant inacceptable aux yeux de la commune qui va faire son possible pour ramener les chiffres à la normale.

Dans les discussions qui divisent la population, il y toujours le projet Mosè, le fameux barrage en cours de construction sur la lagune que les écologistes essayent d'interdire parce qu'il va dénaturer fortement la faune et la flore locale, perturbation de l'écosystème dont l'ensemble des Vénitiens n'a cure compte tenu des dégâts et des incommodités causés aux hommes par l'aqua alta.

Egalement sujet à controverse : la construction du pont que Santiago Calatrava a conçu pour Venise. Quatrième pont à enjamber le Grand Canal, après celui des Scalzi, du Rialto et de l'Accademia, cette construction qui relie la gare de Santa Lucia au terminal des bus de Piazzale Roma est décriée pour sa ligne esthétique futuriste, choquante pour les Vénitiens, majoritairement hostiles à l'architecture contemporaine qui jugent la réalisation inutile compte tenu de l'existence du pont des Scalzi à quelques centaines de mètres de là. Achevé à plus de 80%, le pont de Calatrava comprend des parapets de verre posés sur une structure en pierre d'Istrie. Un dallage central en verre divise le pont en deux, afin de réguler le flux de ceux qui partent vers la gare et de ceux qui en viennent.



Cela fait quelques semaines aussi que la Commune de Venise discute de l'utilité de maintenir un cinéma en plein air sur le Campo San Polo. L'entreprise, vieille de plusieurs décennies, n'attire plus aujourd'hui que quelques rares touristes durant les mois d'été et est largement déficitaire. Un financement de 70.000 euros, sur les 150.000 espérés a été voté in extremis pour sauver l'une des très rares contributions de la ville au 7e art. La Commune espère que les promoteurs trouveront le moyen de créer un nouveau public en 2008. Mise à part les lieux de projections de la Mostra en septembre, il ne reste qu'une seule salle de cinéma active à Venise, le Giorgione, à deux pas de l'église des Santi Apostoli et de la Strada Nova, un cinéma d'art et d'essai qui passe la plupart des blockbusters américains pour survivre, les Vénitiens sont plutôt accros à la location de films en DVD.

Au rayon des nouveautés, Venise a renoué durant les fêtes de Pâques 2008 avec une tradition vieille de 800 ans, suspendue en 1970, après la réforme liturgique qui a suivi le Concile de Vatican II, à savoir la translation de sept reliques de la Passion du Christ, portée en lente procession à l'intérieur de la Basilique San Marco vers l'iconostase de l'autel majeur, aux sons de chants antiphoniques exécutés dans une pénombre totale. Une influence manifeste de l'ancien rituel byzantin sur le culte local dont le charme aura séduit tant les croyants que les incrédules.

Last but not least, cette annonce pour le moins spectaculaire : afin d'éviter que l'aqua alta n'envahisse les palais de Venise à l'avenir, deux entreprises italiennes, Soles (basée à Forlì) et Mattioli (de Padoue) ont présenté la semaine dernière au maire de la ville, le poète communiste Massimo Cacciari - qui fut, entre autres, le librettiste du Prometeo de Luigi Nono - un projet révolutionnaire permettant de soulever les bâtiments historiques menacés par les marées. Cette technologie consiste à couler une plaque de béton sous les fondations d'un bâtiment tout en l'élevant d'un mètre au-dessus du niveau de l'eau et en le renforçant au moyen de poteaux en acier. Le soulèvement se ferait en une dizaine de mois, sept pour l'élévation, trois pour la finition. Le projet coûterait 2.500 euros (plus TVA) par mètre carré pour un édifice de trois ou quatre étages. Il faudra compter 800 euros en plus pour tout étage supplémentaire. Le Palais des Camerlenghi (la cour des comptes de Venise), un superbe édifice Renaissance du XVIe siècle maniériste, aux pieds du pont de Rialto, serait le "cobaye" idéal puisqu'il n'est encadré par aucun bâtiment mitoyen et souffre actuellement d'une constante pénétration des eaux. Son élévation coûterait entre deux et trois millions d'euros. Massimo Cacciari a déclaré dans la presse sa foi en cette technologie tout en précisant que l'argent public ne viendra pas à bout d'une telle entreprise. L'unique possibilité serait d'impliquer les comités privés pour la sauvegarde de Venise. Des moyens financiers qui sont finalement bien peu de choses au regard du patrimoine culturel mondial de la cité. Le futur de Venise est-il assuré pour autant?

dimanche 6 avril 2008

Les alternatives au téléchargement gratuit



En matière de nouvelles technologies, le groupe de rock alternatif Radiohead a toujours eu une longueur d’avance. Après avoir proposé le téléchargement de son dernier album In Rainbows, à un prix que chaque acheteur était libre de fixer (seul 30% des internautes a estimé ne rien de voir payer), Radiohead permet cette fois d’acheter séparément sur Itunes les cinq parties qui composent la chanson Nude (la voix de Thom Yorke, la ligne de basse, la guitare, la percussion et la partie électronique). Par l’intermédiaire de logiciels de mixage payants (Garageband dans le cas d'Apple), l’internaute peut ensuite combiner une ou plusieurs de ces parties à de sons nouveaux. Il produit en conséquence des versions remixées ou des œuvres nouvelles et devient un créateur à part entière.

Cette nouvelle manière de s'approprier la musique aura des conséquences évidente sur l'avenir économique de la musique. Face à la standardisation massive du téléchargement gratuit, le droit d’auteur, on le sait, a tendance à complètement disparaître. Alors qu’ils rechignent à mettre quelques euros dans l’acquisition de disques, les adolescents d’aujourd’hui consacrent un budget important à l'achat d’Ipod, de téléphones portables et d’ordinateurs permettant une écoute partout, à toute occasion, de la musique. La gratuité, déjà de mise dans le cas du podcasting radio ou vidéo, a pour effet le développement de toute une économie marchande des objets qui, à la longue, est en train de devenir la source de rémunération principale des artistes. L’entreprise Nokia sera la première à montrer l’exemple puisqu’elle prévoit de lancer dans les mois qui viennent un téléphone portable qui permettra à chaque acheteur, via son abonnement, d’accéder gratuitement, pendant un an, aux titres de tous les artistes du label Universal. Face à cette offensive sans précédent, Itunes prépare une riposte similaire sur son site. Il est clair que les enjeux économiques liés à l'achat de ces supports sont tels qu’ils incitent stratégiquement à couvrir l’indispensable rémunération des artistes. Le développement de logiciels de mixage et, avec Radiohead, la commercialisation des parties séparées d’une œuvre vont non seulement contribuer à faire de chaque consommateur un artiste en acte mais surtout engranger, par l’achat de ces logiciels, une masse d’argent nouvelle qui compensera l’effondrement du marché du disque.

On peut ainsi se dire que dans les années qui viennent, le téléchargement gratuit de la musique ne sera bientôt plus un problème : le développement de sources de financement alternatives permettra une résolution juridique du téléchargement illégal, il signifiera une libre circulation totale de la musique, démocratiquement mise à la portée de tous sans que cela n'affecte les artistes, il brisera le commerce illicite de la copie pirate.

Reste à savoir comment le monde de la musique classique peut trouver ses repères dans cette évolution technologique. Si les impératifs de vente disparaissent au profit d’une plus grande diversité des répertoires et de l’exhumation d’œuvres jugées trop pointues, ce sera un gain évident pour le consommateur. Les grandes majors n'auront plus d'excuses pour faire preuve d'une audace artistique qui leur fait actuellement défaut.

vendredi 4 avril 2008

Esquisse vénitienne



Il est surprenant de constater qu’un même lieu géographique offre des catégories de représentation diverses. A Venise, un campo ou une ruelle peuvent être aussi bien un coin de promenade pour les touristes, un centre religieux, un cadre de la mémoire historique, une résidence privée, une bâtisse commerciale, un objet de contemplation esthétique, un espace politique, un désert culturel voire un trou mortel… Ces jeux de métamorphoses s’enchaînent ou se superposent au fur et à mesure que l’on s'approprie la ville. Une maîtrise approfondie de ces strates permet de dépasser l’insupportable imagerie de carte postale que le tourisme de masse débine à longueur d'année.

Dire de Venise qu'elle est la cité des amoureux, du Carnaval, de la verroterie kitsch et des canaux nauséabonds, c'est cultiver des lieux communs bien éloignés de la réalité. Cette dernière est pourtant difficilement perceptible car Venise, plus que n'importe quelle ville d'art, se révèle difficilement. L'essentiel de son patrimoine, autrement dit la plupart des grands palais patriciens qui renferment des trésors artistiques insoupçonnés, est aux mains de particuliers et donc inaccessible au commun des mortels. Ce circuit très fermé mis à part, on peut même affirmer avec un brin de provocation que Venise n’est pas une ville touristique : il faudrait au minimum cinq semaines pour voir l’essentiel de ses richesses publiques, or le touriste d'aujourd'hui ne prolonge pas sa visite au-delà deux ou trois jours, sans parler de ces groupes qui débarquent le matin à Piazzale Roma et plient bagage avant la tombée de la nuit... Ce sont les mêmes lieux - San Marco, Rialto, la Salute et leurs abords immédiats - qui sont investis ; s'éloigner de ces grands axes, c'est risquer de sombrer dans les structures irrationnelles du labyrinthe citadin, passe-temps inconfortable pour celui dont le séjour est compté, quand bien même son sens de l'orientation serait particulièrement aiguisé. Seuls les dilettantes curieux, les explorateurs dans l'âme ont le privilège de découvrir les secrets de la cité et de sentir battre son cœur.

Au cours de ce séjour, le 47 ou 48e depuis que je fréquente la ville, je me suis consacré à quelques travaux scientifiques à la Biblioteca Marciana, avant de parcourir les grandes expositions en cours, notamment la superbe rétrospective du Palazzo Grassi sur "Rome et les Barbares" (j’y reviendrai ultérieurement) ou de lire sur les campi préférés (Santa Maria Formosa, San Giovanni in Bragora) et dans les églises appropriées, notamment dans le beau cloître roman de San Francesco della Vigna, havre de paix inconnu du public, où circulent ponctuellement quelques vieux frères franciscains en robe de bure, sous le regard complice de leur saint patron.

Mes ballades architecturales m'ont amené à découvrir cette fois-ci l'ensemble du patrimoine du quartier de San Vio (non loin du Palazzo Venier, l’actuel Musée Guggenheim), à admirer le pont de Calatrava (quasi achevé), à l'entrée du Grand Canal, à explorer l'Ospedale degli Incurabili, célèbre conservatoire de musique transformé depuis peu en Académie des Beaux-Arts, qui avait été au centre d'une de mes conférences l'an dernier.

Mes plus beaux moments, je les dois à ces flâneries répétées, toujours après deux heures du matin, sur une place San Marco totalement vide. Assis à la terrasse du Café Quadri, je passe une partie de la nuit à contempler, seul, le ciel étoilé du plus beau salon du monde.

jeudi 3 avril 2008

I giardini di marzo



Lorsque l'on aime Venise, on est disposé à commettre toutes les transgressions. Inconditionnel des Giardini, siège de la Biennale d’art contemporain, un lieu interdit au public en dehors de la manifestation, je me suis illégalement faufilé dans ce sanctuaire de la création. Sans le soleil d’été qui en cuivre les surfaces, sans le va-et-vient des visiteurs, sans la diversité chatoyante des œuvres d’art, dispersés dans une nature revenue à son état broussailleux, les pavillons d’exposition ont des allures de tombeaux. Unique promeneur dans cet environnement fantomatique, j'ai réalisé une série de photos, intitulée I giardini di marzo (en hommage à la chanson de Lucio Battisti), à la recherche de surfaces abstraites et de plans géométriques systématiquement combinés à des détails de la flore ambiante. Le choix du noir et blanc, outre qu'il renforce les jeux de lignes, est volontaire pour exprimer la froideur hivernale et la tranquillité endormie du lieu, en contraste avec les couleurs et l'agitation que l'on connaît durant la Biennale. A titre personnel, j'aime la photo du pavillon de l'ancienne Tchécoslovaquie, avec ces deux arbres qui déchirent l'image principale à la manière de ce pays qui s'est scindé en 1993.


I giardini di marzo, Pavillon de l'Italie (2008)

I giardini di marzo, Pavillon de la Serbie (2008)

I giardini di marzo, Pavillon des Etats-Unis (2008)


I giardini di marzo, Pavillon du Japon (2008)


I giardini di marzo, Pavillon du Venezuela (2008)

I giardini di marzo, Pavillon de la Tchéquie (2008)


I giardini di marzo, Pavillon de la Finlande (2008)

I giardini di marzo, Pavillon d'Israël (2008)


I giardini di marzo, Pavillon de l'Espagne (2008)

I giardini di marzo, Pavillon de la Suisse (2008)
I giardini di marzo, Pavillon de la Hongrie (2008)

I giardini di marzo, Pavillon de la Russie (2008)

I giardini di marzo, Pavillon de la France (2008)

mercredi 2 avril 2008

Un "Safari" de la maturité pour Jovanotti

Dans la génération des jeunes chanteurs italiens, Jovanotti (Lorenzo Cherubini de son vrai nom) est un des plus populaires. Représentant depuis les années 90 d'un style à la croisée de la musique funk, de la disco et du rap (genre qu'il est l'un des premiers à avoir développé dans la langue de Dante), son ultime opus, l'album Safari, d'une grande maturité artistique, s'oriente vers des sonorités plus pop-rock. En parallèle, Jovanotti renoue avec la grande tradition de la chanson italienne à texte comme le montrent la ballade Fango, avec Ben Harper, et surtout A te, "le" hit du dernier Festival de San Remo (29 février 2008) où l'artiste apparaît dans un nouveau look nettement moins grunge (les cheveux sont courts, la barbe bien taillée).

Une troisième chanson de l'album Safari passe pour l'instant à longueur de journée sur les radios italiennes, Mezzogiorno, un tube au rythme irrésistible, à la mélodie captivante, sur un fond de guitares américaines extrêmement soignées qui montre que la chanson italienne a encore de beaux jours devant elle.

Mezzogiorno


A te

mardi 1 avril 2008

Atenaide vue par ses inteprètes

De quoi savourer la perfection musicale de l'enregistrement (insurpassable!) et la beauté suprême de l'ouvrage. Initialement écrite pour l'Orlando paladino, l'aria "Del profondo cieco mondo", évoquée il y a peu, est largement citée dans ce court reportage :

lundi 31 mars 2008

Nel profondo cieco mondo

Cela fait quelques jours que je parcours Venise bercé par l'Atenaide de Vivaldi, oeuvre créée en 1728, dernier né du cycle opératique vivaldien entrepris par Naïve, incontestablement la plus importante exhumation dans le genre de ces dernières années. Dirigé par Federico Maria Sardelli à la tête d'un Modo Antiquo survolté et ébouriffant, l'ouvrage, servi qui plus est par une distribution de rêve (Piau, Genaux, Laurens, Stutzmann, Agnew), se place, avec L'Olimpiade et Tito Manlio à la tête des plus belles réussites lyriques du compositeur vénitien. Cette qualité musicale est directement tributaire d'un libretto dont la beauté, la fluidité, la concision et la construction irréprochable sont dus au choix de scènes, d'arias et de récitatifs bien calibrés, dynamiques, d'une grande élégance, partagés entre l'ardeur héroïque, la joie sentimentale ou les fureurs belliqueuses propres à l'opéra seria. Rien d'étonnant à cela lorsqu'on sait que le texte (vieux d'une vingtaine d'année lorsque Vivaldi le met en musique), est dû à la plume du Vénitien Apostolo Zeno, célèbre poète arcadien avec lequel le compositeur était pourtant peu en phase. Membre de l'Accademia degli animosi, Zeno réforma le mélodrame italien du début du XVIIIe siècle, en l'adaptant aux principes de la tragédie racinienne : Atenaide n'échappe pas à la règle puisqu'on y trouve le traditionnel découpage en trois actes, l'unité de temps et de lieu des tragédies de Racine, la suppression des rôles comiques, la réduction du nombre de personnages, les grands élans héroïques, éléments qui intégreront quelques années plus tard les drames d'un Metastasio, le langage fleuri en plus.

Avec Atenaide, Zeno et Vivaldi se replongent dans le passé byzantin de Venise : l'action se déroule sous le règne de l'empereur Théodose II (Ve siècle) qui, après de nombreux rebondissements, épouse Athénaïs (la future impératrice Eudoxie, nom qu'elle prendra après sa conversion au christianisme).

Logeant à deux pas des Zattere, cette superbe rive qui jouxte le canal de la Giudecca, je ne peux manquer de me rendre au numéro 782, à côté du Ponte de la calzina (Pont de la chaux), là où se dresse encore la maison d'Apostolo Zeno, occupée aujourd'hui par un restaurant. Le poète y mourut en 1750. Quelques décennies plus tard, la maison voisine, la Calcina, sera habitée par John Ruskin et André Suarès, d'illustres voisins qui, comme Zeno disserteront, l'un sur Byzance, l'autre sur la mort.

Je contemple ces deux demeures, imprégné par la gravité de l'aria "Nel profondo cieco mondo". Effectivement, Venise n'a pas fini de se partager entre les icônes byzantines et l'imagerie funèbre.

samedi 29 mars 2008

Encore sept d'arrivées - après trente - des années!

Le jour de mes 37 ans, je ne peux manquer de citer ce poème (entièrement de circonstance) du philosophe épicurien Philodème de Gadara, grand représentant de la vie littéraire du 1er siècle A.C.N., dont l'oeuvre a été préservée dans la fameuse Villa des papyrus de Pompéi par une gangue de lave épaisse issue de l'éruption du Vésuve en l'an 79 :

Encore sept d'arrivées - après trente - des années!
désormais, dans ma vie, des pages arrachées...
désormais, à la volée, me voilà semé de crins
gris, Xanthippê, m'annonçant l'âge d'être sage.
Mais la lyre me plaît toujours, le bavardage,
les fêtes : le feu couve dans mon coeur sans l'assouvir.
Allons, les Muses, vite ! écrivez le mot de la fin,
le fin mot - ô maîtresses - de nos délires.

dimanche 23 mars 2008

Le syndrome de Venise



Il est des jours où je suis progressivement envahi par un inexplicable malaise. Je sens alors la nécessité de fuir le bitume des villes, le béton de nos tristes architectures. Le mouvement des voitures qui éventrent en tous sens la cité, leur vacarme et leur vitesse me deviennent insupportables, les gens me paraissent plus gris et ennuyeux que jamais. Tout est pourtant pareil et la seule transformation qui soit est dans ma tête.... Une sorte de dépression lente. A moins qu'il ne s'agisse d'un manque... Car à ces idées noires s'opposent toujours les mêmes images : celles de Venise. Avec le temps, j'ai fini par comprendre que cette crise naissante, n'était pas insurmontable et qu'elle se produit chaque fois que je suis un peu trop longtemps éloigné de cette ville. Je pense alors aux très nombreux souvenirs accumulés dans la Sérénissime, ils me font l'effet de cataplasmes apaisants et de potions euphorisantes mais, très vite, ces subterfuges n'ont plus d'effets sur ma prison mentale. La nécessité du départ s'impose. Je me sens en exil. Rien de très grave en somme mais il m'est impossible de résister à cet appel. Cette curieuse pathologie chronique, je l'ai surnommée le "syndrome de Venise". Nous sommes quelques rares atteints par cette douce folie. Elle a repris il y a deux semaines. Je m'en vais dès cet après-midi la soigner quelques jours.

Sans routes et sans voitures, Venise est hostile à toute idée de migration. Sa configuration géographique en fait un port d'arrivée ou port d'attache, mais jamais un lieu de transit souillé par la frénésie du monde urbain. L'arrivée à Piazzale Roma est un dépouillement. C'est le moment où tout homme se défait de la vitesse propulsive des transports modernes, où le corps se purge de l'élan du train, de la course des voitures, de l'envol de l'avion. Un jour ou deux suffisent pour renouer avec son centre de gravité et retrouver le doux rythme de la marche. Ensuite, il faut s'habituer au chaloupement somnolant des vaporetti et réapprendre à contempler, extatiquement et immobile, les subtilités chromatique d'une œuvre d'art, la beauté d'un campiello, l'éclat des rayons du soleil sur la coupole de la Salute, les bancs de sable inertes de la lagune avec ces centaines d'îlots spongieux qui affleurent, ventre en l'air, tels des animaux de terre crevés.

Venise n'a pas de points cardinaux. Quelques lieux vectoriels comme Saint-Marc ou le Rialto, la Pointe de la Douane, la Ferrovia. Mais aucune logique hypodamienne. Et c'est tant mieux, car j'aime ces rues artisanales, qui ne mènent à rien, qui finissent en cul-de-sac ou sur la rive d'un canal, qui filent, jamais droites, toujours tordues comme si leur concepteur avait voulu gommer tout horizon lointain. La ville est un énorme ventre maternel qui protège contre le trop plein de ciel qui éblouit et distend les épanouissements irisés de sa lumière, et contre le trop plein d'eau, élément complice du ciel, qui le dédouble, à l'envers. A moins que cela ne soit l'inverse. Car, à Venise, les miroitements du ciel et de l'eau finissent toujours par se confondre.

Il n'y a pas de perspective dans une ruelle de Venise. Et c'est comme s'il n'y avait pas d'avenir ou de passé. Venise est un repli de pierres, un marécage d'architectures sophistiquées qui se contemplent narcissiquement dans le miroitement des eaux stagnantes. Cette eau vaseuse, cette eau morte qui murmure sa menace et pousse ses bras entres les palais, cette eau sur laquelle les Vénitiens ont construit leurs églises et leurs salons, leurs boudoirs et leurs tombeaux, est une inertie aux pouvoirs apaisants. Dans les rues et les eaux de Venise, le silence est comme exacerbé. Le sentiment de finitude est à son paroxysme, propice à une mue de l'âme et à une renaissance de l'esprit.

Commencent alors une frénésie de visites, une chasse intense de photographies, un flot continu de pensées, sans oublier les nombreuses conversations avec ma soeur et sa famille, dans son bel appartement à l'arrière de la Piéta, les bavardages avec les autochtones, dans la rue, pour m'étourdir de la musique du dialecte vénitien, voire même avec certains touristes qui ont fait comme moi de la beauté leur religion. Tous ces moments me ressourcent... Le sentiment de bonheur n'est jamais très loin... Et si c'était justement cela le bonheur?

Il me tarde d'aller y goûter une nouvelle fois...

Barbara, Gare de Lyon. Une variante musicale du "syndrome de Venise".

samedi 22 mars 2008

Fumer comme un Turc? Un mythe qui part en fumée au pays d'Atatürk

Après l'Irlande, l'Italie, l'Espagne, la Belgique et la France, la Turquie est le 6e pays au monde à interdire le tabac dans les lieux publics. Avec ce paradoxe : la Turquie, considérée comme le plus grand consommateur de cigarettes au monde, objet intimement associé à son imagerie nationale, est désormais l'état qui édicte les interdictions les plus nombreuses et qui applique les mesures prohibitives les plus drastiques. On ne peut évidemment que saluer et encourager cette avancée sanitaire.

Quels sont les lieux touchés par la mesure? Y aura-t-il des conséquences sur la publicité sur le tabac? Que va devenir le célèbre portrait à la cigarette d'Atatürk dans les ministères? Que risque-t-on si l'on vent du tabac à un mineur? L'avenir du narguilé est-il définitivement compromis? Toutes les réponses dans cet excellent article du Courrier des Balkans : http://balkans.courriers.info/article10058.html

Madonna downloaded : 7.000 titres en ligne



Le dernier album de Madonna, Hard Candy, qui abandonne la ligne disco de Confessions on the Dance floor pour un style plus hip hop, tarde à venir. Annoncé pour l'automne 2007, il devrait paraître à la fin du mois d'avril de cette année. Plusieurs de ses chansons, dont The Beat Goes On, Candy Shop et le tout récent single 4 minutes avec Justin Timberlake, sont toutefois déjà disponibles sur le site de Ben, collectionneur bruxellois passionné par la pop star américaine, qui a conçu un blog gigantesque où peuvent être téléchargés pas moins de 7.000 (!) morceaux alternatifs, versions longues, remixes, inédits de la chanteuse, totalement indisponibles sur le marché officiel du disque.

http://www.madonnadownloaded.blogspot.com/

Ce blog est méticuleusement organisé par albums d'abord, du plus récent au plus ancien, par chansons ensuite, parfois plus de 100 propositions par titre, souvent d'une très grande qualité artistique et sonore. Chaque semaine de nouveaux remixes de tubes anciens ou récents sont ajoutés à la liste. Notons encore que le site reprend les premiers essais de l'artiste, composés à New York à la fin des années 70, avant la sortie de son premier album officiel Madonna, en 1983.


















Détail pratique, lorsqu'on clique sur un titre, on est aussitôt redirigé vers la plateforme Megaupload qui permet de télécharger gratuitement deux chansons par jour. Un payement (sécurisé) de 14,99 euros offre un accès illimité à l'ensemble de cette incroyable collection.

Le single 4 minutes avec Justin Timberlake

vendredi 21 mars 2008

The Lied and Art Song Texts Page

Les amoureux des lieder, des mélodies, des canzoni et autres chansons "savantes" à texte trouveront leur bonheur avec le site "The Lied and Art Song Texts Page". Une base de donnée qui contient plus de 27.500 textes classés par poètes (ca 5.000), par compositeurs (ca 6.480), par titres ou incipit de poèmes ou encore par langues (48!). Cette mine permet de retrouver :

- tous les textes mis en musique par un compositeur, classé par cycle ou par ordre alphabétique
- des traductions des textes originels en anglais, allemand, espagnol, italien, russe et plus rarement en français (ex : pour Erlkönig de Schubert, on trouve des traductions italienne, anglaise ou espagnole).
- le cycle auquel une mélodie isolée appartient (ex. en tapant "Canción" de Falla, on découvre que c'est la 6e chanson des Siete canciones populares espanolas) .
- tous les compositions à partir d'un texte donné (ex : Un grand soleil noir de Verlaine a été mis en musique par Varèse, Honegger, Ravel, Stravinsky et Vierne).



Mahler, Kindertotenlieder, In diesem Wetter, in diesem Braus (Kathleen Ferrier, contralto)

jeudi 20 mars 2008

Le nouveau chagrin des Belges



En pleine répétition de l'Orchestre Philharmonique de Liège, à Essen, je reçois un SMS m'annonçant le décès, ce mecredi, dans un hôpital d'Anvers, du plus grand écrivain flamand, Hugo Claus. Âgé de 78 ans, Claus souffrait de la maladie d'Alzheimer. Il avait demandé à subir une euthanasie, comme la loi l'y autorise afin de mourir dans la dignité, droit que la France, moins progressiste sur la question que la Belgique, n'aura pas accordé à Chantal Sébire, morte également ce mercredi dans son appartement de Plombières-les-Dijon. Etrange et douloureuse coïncidence !

Comme beaucoup d'étudiants, j'ai lu Le chagrin des Belges (1983) trop tôt, sans en mesurer l'importance ou la portée politique. Ce n'est que plus tard que j'ai compris combien Claus était l'ennemi des traditionnalismes et combien il s'était acharné à combattre le provincialisme de la société flamande. Ce n'est que plus tard également que j'ai savouré la flamboyance de sa langue, extravagante et baroque à la manière d'un Michel de Ghelderode, souvent crue, parfois obscène, et d'un rire grotesque digne de Bruegel l'Ancien.

Son théâtre est sans doute la partie de son oeuvre la plus passionnante tant Claus est parvenu à y développer un naturalisme contemporain revisité dans un style burlesque et décapant : La fiancée du matin se penche sur un ton acide sur les amours incestueux de deux adolescents. Sucre conte, à la manière d'un Zola sevré à l'humour noir, la dure réalité du monde du travail. Vendredi, remarquablement interprété il y a un an ou deux au Théâtre le Public, narre avec un cynisme sans égal la sortie de prison d'un ancien pédophile.

Les références au catholicisme sont constantes dans les pièces de ce chrétien sans dieu. La religion est un arrière-fond qui les fait briller de l'éclat des enluminures à moins qu'elle ne devienne source d'iconoclasme comme au Festival de théâtre expérimental de Knokke, en 1967, lors duquel le dramaturge fit paraître trois hommes nus comme incarnation de la Sainte Trinité, ce qui lui valut une condamnation de 4 mois de prison avec sursis.

Ancien membre du groupe Cobra, ce "flamingant francophone", comme il se définissait, avait écrit avec Le chagrin des Belges, le roman qui, selon une enquête menée en 1999 par l'hebdomadaire flamand "Knack" et une association de promotion du livre flamand, est le plus important du XXe siècle en langue néerlandaise. Claus avait été nominé à plusieurs reprises pour le Prix Nobel de Littérature, distinction suprême qu'il aurait amplement méritée, tant son oeuvre est d'une portée universelle, mais dont il n'aura pas eu l'honneur.

mercredi 19 mars 2008

Le dragon parle à saint Georges

Dans un recueil de poèmes de Yànnis Kondos, je tombe sur un très beau texte qui incarne tout l'esprit de la "Genia to 70", la génération des écrivains grecs dont les premiers livres furent publiés en pleine dictature des Colonels (1967-1974). C'est en Kondos que cette "Génération des années 70", qui comprend entre autres Giorgos Markopoulos, Christoforos Leontakis ou Yiannis Patilis, s'est incarnée le mieux. En pleine junte militaire, il parle de l'aliénation du monde moderne, du morcellement de l'être humain, du corps souffrant. Sa langue est tour à tour épique ou tragique, avec de délectables pointes d'humour noir. Sa révolte contre toute dictature et sa haine des armes persistent bien après la chute du régime, notamment dans D'un moine anonyme (1985), recueil qui comprend Le dragon parle à saint Georges. L'animal, incarnation de l'humanisme pacifiste, de la poésie, de l'initiation aux mystères de la vie, succombe sous les coups barbares du guerrier chrétien.

"Toutes les icônes le montrent, tu vas me tuer.
C'est l'après-midi, mes écailles brillent.
Je ne mange que l'herbe de la lune.
Le sang m'est inconnu.
Je réchauffe les yeux de la cité,
les habitants font des cauchemars.
C'est tout ce que je fais -
le reste est mensonge.
Quant à la jeune fille,
quant aux eaux que je tiens prisonnières, vois :
ceci est un jardin avec des pommiers nains
et des fraises que je n'ai pas goûtées.

A présent seuls et face à face.
C'est vendredi, dans la nuit soudain,
les porcelaines de nos visages sombrent.
Je vois ma pensée : une épine dans le ciel.
Je vois encore ta noire pèlerine
s'ouvrir et me recouvrir,
tandis que se lève ta main tenant l'épieu.
Dans d'autres circonstances,
j'aurais pu être un chien dans ta cour.

Sur les tableaux, j'ai des ailes aux membranes vertes.
Je n'ai jamais volé.
Je traîne mon ventre enflé sur le sol
en déplaçant la mer vers la montagne.
A ce moment-là, le verre de ta vois s'est brisé
plantant l'épieu dans mes poumons, jusqu'au coeur.
Un sang épais a jailli,
teignant les chaussures d'argent
des anges, derrière toi,
sur deux rangs, qui riaient.

J'ai lancé le dernier sifflement -
fil de nickel de la terreur.
Les pommes du jardin ont mûri,
sont tombées à mes pieds.
Levant les yeux au ciel,
tu es devenu saint.
Mes griffes plantées dans le sol
répandent musiques et parfums.
J'ai fermé les yeux et j'ai vu."