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Liège, Belgium
Né à Bruxelles dans une famille d'origine grecque, turque, albanaise et bulgare. Etudes secondaires gréco-latines. Licence en Histoire de l'art, Archéologie et Musicologie de l'Université de Liège. Lauréat de la Fondation belge de la Vocation. Ancien journaliste à La Libre Belgique et La Gazette de Liège. Actuellement chargé de mission à l'Orchestre Philharmonique de Liège-Wallonie-Bruxelles. Artiste plasticien, esthète, apolitique, athée et anticlérical.

mardi 27 mai 2008

Une solidarité nécessaire

L’annonce d’un octroi de 200 millions annuels d’aide au Congo par le gouvernement belge choque une partie de la population si l'on en croit les interventions radiophoniques de certains auditeurs de La Première entendues ce matin. Les chômeurs et les retraités qui bénéficient de revenus modestes crient de toute évidence au scandale considérant que cette manne leur revient davantage.

De telles réactions sont inacceptables. Il est indécent de comparer la pauvreté en Belgique à celle qui sévit dans certaines régions du Congo (et d'ailleurs) où la population vit avec moins d’un dollar en poche par jour, où des zones entières sont atteintes par les épidémies et la famine.

La pauvreté et la misère existent chez nous, mais elles doivent être relativisées au regard de la réalité (atroce) que d’autres vivent au quotidien. Il est bel et bien dans les compétences d'un état comme la Belgique d'aider non seulement ses concitoyens mais aussi toute nation touchée par la famine. Cela s'appelle un "devoir d'humanisme".

Par ailleurs, il est toujours dans notre avantage de lutter contre cette pauvreté : notre intervention permet de toute évidence de faire reculer la violence, les guerres, le terrorisme international dont nous pouvons être un jour ou l’autre nous-mêmes les victimes. Cette pauvreté nous concerne donc à plus d'un titre.

vendredi 23 mai 2008

N°1 le jour de votre naissance

Quelle chanson était n°1 au hit-parade le jour de votre naissance? Si vous êtes né(e) à partir de 1950, cliquez sur ce lien pour le savoir :

http://www.kakophone.com/kakoParade/FR/index.htm

Le 29 mars 1971, c'était Hot Love de T-Rex, en Angleterre, et Je ne veux pas faire la guerre des Poppys, en France. "Faire l'amour, pas la guerre" : une philosophie de vie tout à fait pour moi et que je recommande bien volontiers... D'autres coïcidences?

jeudi 22 mai 2008

Indiana Jones et le Royaume du crâne de cristal

Affirmer qu'Indiana Jones n'a pas pris une ride serait contraire à la réalité. Le 4e volet des aventures du plus célèbres des archéologues, Le Royaume du crâne de cristal, l'un des films les plus attendus de cette année, se déroule en pleine Guerre froide, 19 ans après l'épisode de la Dernière croisade. Jones, qui termine sa carrière de professeur semble avoir perdu quelque peu de sa souplesse et de sa témérité. Et pourtant... Sans rien dévoiler du scénario de cet ultime opus, on peut signaler que cette nouvelle aventure se déroulera une fois encore en famille. Harrison Ford aura désormais les Russes à ses trousses et l'intrigue mènera au coeur d'une ancienne civilisation péruvienne (superbement reconstituée) dont les origines sont directement liées un des dadas récurents de Steven Spielberg, la science-fiction... Pour le reste, énigmes obscures, courses poursuites, souterrains glauques, bestioles répugnantes et trésors fabuleux sont au rendez-vous. Le scenario sent parfois la redite ou la citation gratuite, certaines scènes sont souvent invraisemblables (c'est du reste le propre de Spielberg de faire de l'invraisemblable auquel on a envie de croire), les acteurs ne sont pas toujours très crédibles, mais le plaisir de l'aventure (relativement développée) et la magie du grand spectacle demeurent intacts.

http://www.indianajones.com/intl/fr/site/index.html

mercredi 21 mai 2008

Statira : un chef-d'oeuvre de Cavalli enfin au disque

On évoque toujours Francesco Cavalli comme un simple successeur de Claudio Monteverdi, avec une condescendance idiote parfaitement injustifiée. Le Retour d'Ulysse ou Le Couronnement sont incontestablement des chefs-d'oeuvre du XVIIe, il n'empêche, les opéras de Cavalli, écrits de 1639 à 1673, sont tout autant des créations majeures qui égalent et parfois surpassent en inventivité musicale et dramatique les ouvrages de Monteverdi (de récentes théories stipulent d'ailleurs qu'une bonne partie du manuscrit napolitain du Couronnement de Poppée est due à... Cavalli).

La discographie cavallienne reste jusqu'à présent limitée. Mise à part les enregistrements de René Jacobs (Giasone, Xerse et surtout une somptueuse Callisto, publiée ensuite en DVD dans l'extraordinaire mise en scène qu'Herbert Wernicke avait imaginée pour la Monnaie de Bruxelles), excepté aussi une Didone passable de Thomas Hengelbrock, c'est le néant. L'Ercole amante de Michel Corboz ; l'Egisto de Hans Ludwig Hirsch, l'Ormindo de Raymond Leppard sont les vestiges inaudibles d'un baroque antédiluvien qui font plus de tort que de bien au compositeur vénitien.

Antonio Florio et la Cappella de'Turchini viennent heureusement à la rescousse de cette discographie anémique, avec une Statira (publiée par Naïve) qui fera date. Créé au Teatro San Giovanni e Paolo de Venise, en 1656, ce 21e opéra sur la quarantaine laissée par Cavalli appartient à la période de maturité du compositeur. Il existe plusieurs manuscrits de l'opéra, en raison de reprises successives, notamment à Naples (un nombre important d'opéras de Cavalli a connu une large diffusion dans cette ville durant le XVIIe). La représentation de Statira donnée à Naples, en février 1666, à l'occasion du couronnement du roi Philippe IV d'Espagne, a servi de base à l'enregistrement de Florio.

Particularité intéressante, lors de la reprise de 1666, Cavalli a adapté son ouvrage aux conventions de l'opéra napolitain : il y ajoute des scènes comiques, des rôles travestis, des parties instrumentales, des arias avec violon obligé qu'on ne trouve pas dans l'original vénitien. Restent en revanche des récitatifs et des airs bien distincts (Cavalli n'utilise plus l'arioso mixte du début de sa carrière). D'une incroyable fraîcheur, les airs sont ornementés avec une finesse extrême et conçus, héritage vénitien oblige, sur des rythmes de danse (irrésistibles).

Dramatiquement parlant, l'histoire, basée sur un livret de Busenello, narre l'union tumultueuse, après maintes péripéties, de la fille du roi perse Darius III - Statira - avec Cloridaspe, roi d'Arabie. Florio et ses chanteurs (Roberta Invernizzi, Dionisia di Vico, Giuseppe de Vittorio, Maria Ercolana, etc.) restituent avec beaucoup de verve et d'élégance la saveur sulfureuse et les drôleries de ce dramma per musica servi par une Cappella qui n'a jamais sonné avec une telle suavité. Une partition dont les beautés sonores, la vivacité théâtrale et les rebondissement narratifs méritent amplement les honneurs de nos scènes contemporaines.

mardi 20 mai 2008

Vanity Fair à la National Portrait Gallery

Vanity Fair. La foire aux vanités. Un nom on ne peut plus approprié pour ce magazine américain glamour qui parle de la mode, de la jet-set, de l'actualité politique et culturelle, matières immancablement voués aux machoires du temps et de l'oubli. Créé en 1913 par Condé Nast (qui fut également le patron de Vogue), Vanity Fair a dans le milieu des magazines fashion la réputation de publier les plus beaux portraits photographique au monde.

La superbe rétrospective (150 photos) que propose en ce moment la National Portrait Gallery de Londres fait le point sur cette création. Elle démontre que la photographie de mode a enfin acquis le statut d'oeuvre d'art qui lui a longtemps été refus, qu'elle fait partie de notre histoire culturelle et constitue un fond iconographique primordial pour comprendre l'histoire des mentalités du XXe siècle (certains clichés font d'ailleurs déjà partie de notre inconscient collectif).

L'exposition couvre les deux périodes de Vanity Fair : de 1913 à 1936 (date à laquelle la revue s'interrompt suite à la "Great Depression" qui vit le déclin progressif des revenus de la publicité dans les années trente, Condé Nast décidant alors de ne garder que Vogue) et de 1983 à aujourd'hui. Il est clair que la sélection a dû être difficile.

De toute évidence, le choix s'est fait à partir de trois critères : ont été retenues, d'une part, les photos qui laissent transparaître pleinement la personnalité de leur modèle (notamment les superbes portraits de Virginia Woolf, Irving Berlin, Igor Stravinsky, Greta Garbo, Sean Connery, Jessye Norman, Nicole Kidman), d'autre part celles signées par des grands noms de l'histoire de l'art (Man Ray, André Kertész, Robert Mapplethorpe), enfin celles des collaborateurs attitrés du magazine dont la griffe artistique est incontestable. Parmi eux, on ne peut manquer de mentionner :

- le Baron de Meyer, premier photographe en chef de Vanity Fair dès 1913 auquel on doit notamment un superbe portrait de Charlie Chaplin, et un de Nijinski;


- Edward Steichen, photographe du magazine durant les années 20 et auteur de merveilleuses photos de Greta Garbo, Anna May Wong, Colette, Isadora Duncan;

- Mario Testino et Harry Benson pour la période contemporaine. Le premier comme portraitiste de Lady Di ou Madonna (en Evita), le second a laissé, entre autres, cette image inoubliable du couple Reagan;


- Last but not least, l'admirable Annie Leibovitz, photographe en chef du magazine depuis 1983, dont les oeuvres extrêmement composées, complexes et néanmoins glamour sont de véritables classiques de la culture américaine contemporaine. Legends of Hollywood (2001, réalisée en trois fois pour une question de disponibilité des actrices) est une des images les plus fortes de cette admirable exposition.

dimanche 18 mai 2008

Le Cantique de Mauthausen

Le Cantique des Cantiques (Aσμα ασμάτων), l'une des plus beaux chants "engagée" de Mikis Theodorakis est conçu à partir du cycle Mauthausen du dramaturge Iakovos Kambanellis, père du théâtre néo-hellénique de l'après-guerre (il est né à Naxos, en 1922). En 1963, Kambanellis écrivit son unique oeuvre en prose Mauthausen, une histoire où il relate son expérience et celle du peuple juif dans ce camp de concentration autrichien où il est emprisonné de 1943 à 1945.

Enregistré en Belgique, en 1985; l'extrait choisi est interprété par la grande Maria Farandouri dont le grain de voix opaque, la pudeur extrême et la douleur intériorisée collent avec les paroles tragiques de la chanson dont je vous livre ma traduction, la plus littérale possible. La concordance des temps peut surprendre dans la phrase "Κανείς δεν ήξερε πως είναι τόσο ωραία" (Personne ne savait qu'elle est si belle). L'emploi de ce passé y est pourtant correct : le narrateur s'écarte de la temporalité du récit et s'adresse directement, à trois reprises, à l'auditeur pour lui déclarer, avec toute la douleur sous-jacente qu'on devine, les qualités physiques de sa compagne disparue.

Τι ωραία που είν’ η αγάπη μου
με το καθημερνό της φόρεμα
κι ένα χτενάκι στα μαλλιά.
Κανείς δεν ήξερε πως είναι τόσο ωραία.

Comme elle est belle, ma bien-aimée
avec son habit de tous les jours
et son petit peigne dans les cheveux.
Personne ne savait qu'elle est si belle.

Κοπέλες του Άουσβιτς,
του Νταχάου κοπέλες,
μην είδατε την αγάπη μου;

Jeunes filles d'Auschwitz
Jeunes filles de Dachau
n'avez-vous pas vu ma bien-aimée ?

Την είδαμε σε μακρινό ταξίδι,
δεν είχε πιά το φόρεμά της
ούτε χτενάκι στα μαλλιά.

Nous l'avons vue lors d'un lointain voyage
Elle ne portait plus son habit
ni son petit peigne dans les cheveux.

Τι ωραία που είν’ η αγάπη μου,
η χαϊδεμένη από τη μάνα της
και τ’ αδελφού της τα φιλιά.
Κανείς δεν ήξερε πως είναι τόσο ωραία.

Comme est belle, ma bien-aimée
Choyée par sa mère
et par les baisers de son frère.
Personne ne savait qu'elle est si belle.

Κοπέλες του Μαουτχάουζεν,
κοπέλες του Μπέλσεν,
μην είδατε την αγάπη μου;

Jeunes filles de Mauthausen
Jeunes filles de Belzec
n'avez-vous pas vu ma bien-aimée ?

Την είδαμε στην παγερή πλατεία
μ’ ένα αριθμό στο άσπρο της το χέρι,
με κίτρινο άστρο στην καρδιά.

Nous l'avons aperçue sur une place gelée
avec un chiffre dans sa main blanche
avec une étoile jaune sur le coeur

Τι ωραία που είν’ η αγάπη μου,
η χαϊδεμένη από τη μάνα της
και τ’ αδελφού της τα φιλιά.
Κανείς δεν ήξερε πως είναι τόσο ωραία.

Comme est belle, ma bien-aimée
Choyée par sa mère
et par les baisers de son frère.
Personne ne savait qu'elle est si belle.

samedi 17 mai 2008

Asimo : les premières images

L'expérience du robot Asimo à l'Orchestre de Detroit, dont nous avons parlé il y a peu, est enfin visible sur le net. Outre le fait que la musique de Yo-Yo Ma est une épouvantable daube (cette pseudo-partition s'intitule de manière prémonitoire The Impossible Dream) qui n'a nullement besoin d'un chef d'orchestre pour être interprétée, la mise en place musicale laisse franchement à désirer. Comment envisager une seule seconde que ce joyau technologique puisse effectuer un travail de restitution de partitions complexes comme celles de Brahms, Mahler, Debussy, Schoenberg ou Bartok. Et que dire d'une interprétation de la musique de Haydn ou de Mozart qui supportent tout sauf une lecture métronomique. On imagine encore moins de prononcer le terme de répétitions.

Le travail musical d'Asimo n'est rien d'autre qu'une démarche ludique et anecdotique qui a eu pour seul avantage la récolte de fonds financiers destinés à l'apprentissage musical des jeunes.

vendredi 16 mai 2008

Ian Fleming For Your Eyes Only


Il y a un siècle, le 28 mai 1908, naissait le romancier britannique Ian Fleming, père du plus célèbre agent secret de Sa Majesté, James Bond. Londres ne pouvait manquer de fêter ce centenaire, proposant jusqu’au 1 mars 2009 au Musée de la guerre impériale une remarquable exposition "For Your Eyes Only : Ian Fleming and James Bond" qui ne séduira pas que les cinéphiles.

L’exposition retrace d’abord la vie de Fleming. Fils d’un député conservateur mort durant la Première Guerre mondiale, élève du prestigieux Eton College (où il brilla surtout dans les disciplines sportives), journaliste à l’agence Reuters (expérience qui influença la concision des phrases de ses romans) avant d’intégrer les services de renseignement de l’armée britannique en 1939. En tant que « planificateur innovant » (il ne sera jamais espion), Fleming obéit aux ordres de l’amiral John Godfrey, qui lui servira de modèle à « M. », le patron de James Bond. Après la guerre Feming travaillera notamment durant une décennie au journal The Times. C’est en 1953 qu’il publie Casino Royale, premier roman bondien d’une série de douze (à laquelle s'ajoute neuf nouvelles) qui prend fin à la mort de l’auteur (en 1964) avec Octopussy And The Living Daylights (édité seulement en 1966). Ses romans se sont vendus à 40 millions d’exemplaires de son vivant, des ventes boostées notamment par le fait que le président Kennedy était un fan de James Bond. Le succès de ses livres permet à Fleming de se retirer dans une maison en Jamaïque qu’il baptisa « Golden Eye ». La première salle de l’exposition en présente le mobilier de bureau.


La suite permet de voir d’autres pièces exceptionnelles : des documents et souvenirs familiaux, des manuscrits et tapuscrits de la série Bond annotés par leur auteur, la bibliothèque de l’écrivain (on y découvre que James Bond emprunte son nom à un ornithologue anglais auteur de Birds of the West Indies, livre très apprécié de Fleming), le manteau porté par Fleming lors du raid de Dieppe en 1942, sa correspondance avec son « impossible » épouse. L’exposition retrace aussi les nombreux parallèles entre l’écrivain et l’agent secret. Ce dernier a beaucoup projeté de lui-même dans l’agent 007. Ses collègues du Times l’ont décrit comme un homme qui aime les voitures de sport, les jolies femmes, les casinos, le golf et le martini. D'autres "modèles" l’ont inspiré, dont son frère, Peter Fleming, écrivain lui aussi et voyageur infatigable en Asie et notamment au Tibet, ou encore une amie proche platoniquement amoureuse de Fleming et qui lui inspirera le personnage de Miss Moneypenny.

Après la partie biographique, on trouve une série d’objets liés aux livres et aux films : les maquettes originales des premières couvertures, les éditions princeps, la plupart des premières traductions, une série de très belles affiches cinématographiques (à l’esthétique souvent sulfureuse), les répliques de gadgets utilisés par 007, voire des objets originaux des films comme le maillot sexy d’Halle Berry dans Die Another Day ou la chemise ensanglantée de Bond dans Casino royale qui clôt l’exposition.

Outre la qualité des pièces, L’exposition a le mérite d’offrir une présentation intelligente, ludique et variée, à l’aide de supports technologiques ingénieux que n’aurait pas reniés Bond lui-même. Rien que pour vos yeux...

jeudi 15 mai 2008

Le Palazzo Labia de Venise en vente

Les caisses de la Rai sont vides. Afin de trouver un ballon d'oxygène financier, la télévision publique italienne vient de décider de vendre certains de ses biens immobiliers, à commencer par le fameux Palazzo Labia de Venise, siège de l'antenne locale de la Rai. L'annonce laisse visiblement les dirigeants locaux dans un silence de marbre alors que les responsables culturels, relayés par la presse locale, craignent de ne plus avoir une présence télévisée nationale, quand bien même il reste une autre antenne de la Rai localisée à Mestre (ville sur le continent, à 10 km de Venise). Il reste aussi à définir le sort des journalistes, des techniciens et du personnel administratif de la "Rai del Veneto". Le quotidien Il Gazzettino évoque sur son site un futur éventuel dans le parc scientifique et technologique de Venise (le "Vega"), à Porto Marghera (sur la Terraferma). Cette reconversion est-elle pour autant réaliste?

La vente du Palazzo Labia, un des joyaux de la culture vénitienne, plonge la population dans une certaine consternation. Ce superbe palais baroque de la fin du XVIIe qui jouxte l'église de San Geremia (à quelques minutes à pied de la gare), est situé à l'extrémité de la Lista di Spagna (à Venise, une "lista" est une rue où est implanté le siège d'une ambassade), autrement dit dans l'ancien quartier espagnol de la Sérénissime. Les Labia sont d'ailleurs des marchands d'origine catalane. Bien que difficilement accessible, le Palazzo Labia est ouvert quelques heures par semaine au public, qui peut y admirer un architecture baroque très virtuose et surtout le fameux cycle de fresques d'Antoine et Cléopâtre peint dans la salle de bal par Giambattista Tiepolo, de 1747 à 1750.


Une trentaine de sociétés se sont présentées pour l'achat du palais, estimé à quelques 55 à 60 millions d'euros. Les offres sérieuses seront étudiées à partir du mois de juillet, le choix de l'acheteur sera décidé en août 2008.

L'an dernier, lorsque cette vente était encore à l'état de rumeur, le maire de Venise, Massimo Cacciari, avait fait savoir qu'il souhaitait que le Labia devienne un grand centre culturel. Il serait disposé à ce que la vente se fasse au bénéfice de Guido Angelo Terruzzi, financier et collectionneur d'art, dont le patrimoine privé est un des plus importants au monde, est à la recherche d'un siège permanent pour ses trésors. Parmi les autres acheteurs potentiels : quelques maisons de couture de renom, des fondations et institutions américaines, des entrepreneurs liés au monde de l'art et des expositions. Des amateurs parmi les lecteurs de ce blog?

mercredi 14 mai 2008

Le Séquestré de Venise

Sartre a laissé quelques pages admirables encore trop peu connues sur Venise. Outre La Reine Albemarle ou le dernier touriste, chroniques de ses journées italiennes en octobre 1951, Sartre a rédigé Le Séquestré de Venise (repris dans le recueil de portraits Situations IV), un essai inachevé sur la peinture du Tintoret, d'une incroyable modernité. Le Séquestré de Venise propose une analyse de l'oeuvre fondée sur les rapports du peintre aux us et coutumes de la cité et de ses contemporains, anticipant fortement sur une discipline qui deviendra l'histoire sociale de l'art. Pour Sartre, la Venise du Tintoret n'est pas celle des fastes exubérants, des familles nobles reçues en audience par des saints, des marchands riches qui ont foi en l'humanisme, des putains voluptueuses élevées au rang de poètes, de ce beau indestructible dont le Titien s'est fait le héraut. Tout cela n'est que propagande, images d'un "Mythe de Venise" cultivées par une République qui se croit invulnérable. Tintoretto prend le contrepied du "Mythe de Venise", rongé par les invisibles déchirements d’une société au bord du déséquilibre à la suite de la prise de Constantinople, de la découverte de l'or des Amériques (qui fait exploser les prix en Europe), de l'épuisement des métaux précieux dans le nord de l'Afrique, du contrôle récent de la route des épices par les Portugais, de l'alliance des puissances continentales contre la Sérénissime (Ligue de Cambrai, en 1508). Sartre est catégorique : la peinture Tintoret anticipe l'agonie prochaine de la ville. Ces "tourments" historiques sont complétés par de nouvelles interrogations religieuses. Au XVIe siècle, Venise est marquée par les thèses de la Réforme, les imprimeries de la ville aident à la diffusion d'idées nouvelles et subversives. Pour Sartre, les murs et les plafonds de la Scuola di San Rocco - institution caritative qui renferme un cycle de 50 peintures du Tintoret dont la sublime Crucifixion, conservent la mémoire de ces textes interdits. Exemples picturaux à l'appui, Sartre suggère un Tintoret hérétique, sans doute influencé par les prédications de "gauchistes" protestants, les anabaptistes.

En 1983, Didier Baussy-Oulianoff s'est appuyé sur Le Séquestré de Venise pour réaliser un film de 53 minutes sur Le Tintoret d'après Jean-Paul Sartre. La déchirure jaune, réédité en DVD par Gallimard en 2005. Malgré des images un peu vieillies, le film prend l'optique de présenter quelques toiles majeures du peintre associées aux textes sartriens qui s'y rapportent, un mariage pertinent, complété par la voix profonde et intelligente de Michel Bouquet et par de longs travellings d'une réelle beauté.

Pour ce qui est des tableaux, Baussy-Oulianoff s'est limité au Miracle de l'esclave pour la scuola di San Marco à l'Accademia (avec une très convainquante confrontation au travail du Titien auquel Baussy-Oulianoff a également consacré un documentaire), au cycle de San Rocco et aux toiles gigantesques de la Madonna del Orto, L'Adoration du veau d'or, Le Jugement dernier et la Présentation de Marie au temple, près desquelles repose le Tintoret.

lundi 12 mai 2008

Londres l'avant-gardiste

Tout comme Berlin et Barcelone, Londres, dans sa démesure, est à la mesure de l'homme. Son modèle urbanistique a toujours réservé aux citoyens une part importante d'espaces culturels et de loisirs ; ces espaces restent aujourd'hui une priorité, ils conditionnent l'aménagement de chaque nouveau quartier ou la réhabilitation de zones peu reluisantes. Il est étonnant de voir par exemple comment, en quelques années, des coins peu fréquentables comme Southbank ou Bankside sont devenus des espaces culturels et lieux ludiques à la mode, grâce au développement de musées (la Tate Modern n'est pas le moindre), de galeries, de circuits de promenades, de cinémas (dont l'Imax), de restaurants où toutes les ethnies et classes sociales se rencontrent. Il est clair que Londres, bien que capitale de la finance, se développe comme une ville-espace d'émulation et d'intégration qui n'a rien en commun avec les villes-machines de l'ère industrielle (imaginées notamment par Le Corbusier) ou avec les mégapoles impersonnelles vouées au "tout à l'économie" du continent asiatique lesquelles occasionnent généralement les ségrégations sociospatiales, la ghettoïsation, le développement de "prisons dorées" pour les classes aisées. Les frontières entre lieux de cultures et lieu de détente sont dans certains cas remarquablement abolies, les Anglais n'ont aucun scrupule à mélanger les genres. L'une des expériences les plus marquantes a été réalisée à la Tate Britain, ouverte le vendredi et le samedi jusqu'à 22h, une nocturne qui permet d'entendre (assez fort) dans tout le musée une musique électronique d'avant-garde proposée par deux dj's. Dans une des salles de la Tate, un bar à alcool est aménagé au milieu des tableaux du XIXe à l'avant d'un écran géant qui diffuse des clips branchés. D'autres salles, éclairées la journée, sont plongées dans l'obscurité, seule une discrète lumière illumine les sculptures exposées, d'autres encore sont garnies de fauteuils confortables et conviviaux qui invitent à la rêverie comme à la conversation. Cette conception, inimaginable sur le continent, a le mérite d'attirer une quantité impressionnante de jeunes (dans un quartier, Pimlico, pourtant austère) qui passe sans complexe du divertissement à la culture et fait de la culture un divertissement.

Autre élément fascinant à Londres, sa manière de concilier admirablement modernité et patrimoine ancien, la ville intègre dans ses zones historiques, des architectures contemporaines de qualité dont la variété esthétique doit certes heurter les adeptes de l'unitarisme stylistique mais qui permet à la ville d'être constamment dans le train de la modernité. Chaque nouvelle visite de Londres réserve d'excellentes surprises, et cela ne semble pas près de s'arrêter compte tenu du nombre de chantiers en cours. Le dernier chef-d'oeuvre en date est incontestablement le "bureau Palestra" conçu par l'architecte britannique William Alsop au coin de Union Street et de Blackfriars Roadface (près de la station de métro Southwark).


La capitale anglaise reste à l'avant-garde des gratte-ciel les plus fous et ne se prive pas d'exposer avec fierté le projet des six grandes réalisations architecturales à venir :

1. la Bishopsgate Tower (288 m), par le bureau d'architectes new-yorkais Kohn Pedersen Fox Associates, immeuble à bureaux doté de 2 000 m² de panneaux solaires.

2. la London Bridge Tower (surnommée "The Shard London Bridge") (306 m), par Renzo Piano.

3. la Colombus Tower (237 m), par le bureau d'architectes DMWR (Douglas Marriott, Worby et Robinson ).

4. le Cheesegrater (225 m), par Richard Rogers.

5. le Minerva Building (surnommé "The Razor") (217 m), par Nicholas Grimshaw.

6. la Heron Tower (208 m), par Kohn Pedersen Fox Associates.



L'un des ingrédients de la réussite londonienne est certainement à mettre sur le compte d'une gestion administrative plus autonome : en 2000, la création de la "Greater London Authority" (l'administration en charge des 32 districts du "Grand Londres") et l'instauration de la fonction de "Maire de Londres" a montré que les collectivités locales affranchies de l'autorité de l'Etat ont fait preuve d'une meilleure gouvernance. La décentralisation engendre des capacités stratégiques plus fortes sur les territoires.

Enfin, il est surprenant de voir comment Londres a anticipé sur d'autres villes en matière de mobilité. Le péage urbain instauré pour les véhicules en 2003 (dans un périmètre central de 13 km) à de réelles vertus : la circulation est plus fluide, plus calme, le trafic entrant a diminué de 20 %. Dès sa création, ce péage a encouragé cinq millions de personnes à prendre les transports en commun quotidiennement (soit 10% d'usagers en plus). Les retards causés par les embouteillages ont diminué de 50 %, un résultat plutôt encourageant, sans parler de la diminution du taux de pollution. Une raison parmi beaucoup d'autres d'aller profiter des belles journées du printemps dans la City.

vendredi 9 mai 2008

A méditer...

... cette phrase lue chez Spinoza :

"Ce n'est pas la folie qui est capable de bouleverser le monde, c'est la conscience."

jeudi 1 mai 2008

In London Town

Quatre jours de vacances à Londres pour profiter des bons restaurants exotiques (dont le célèbre Khan's) et m'adonner à quelques promenades architecturales combinées à la visite des grandes expositions du moment : Cranach à la Royal Academy of Arts, Haendel and the divas au Musée Haendel, Richard Rogers au Design Museum, James Bond For your eyes only à l'Imperial War Museum Thomas Hope ainsi que China Design Now au Victoria & Albert Museum, Duchamp, Man Ray, Picabia à la Tate Modern et enfin Pompeo Battoni à la National Gallery.

See you next week!

Hazel Scott, Charles Mingus & Rudy Nichols :
A Foggy Day in London Town

mercredi 30 avril 2008

Une Chronique de trop pour Maupin

Les six premières Chroniques de San Francisco d'Armistead Maupin font partie de ces ouvrages que l'on dévore d'une traite, ébloui par la fraîcheur narrative, la liberté sexuelle, l'extravagance des situations, l'amitié indestructible qui règnent chez les différents locataires du 28 Barbary Lane, maison tenue par la "logeuse" Madame Madrigal, une transsexuelle qui cultive quelques drogues planantes dans son jardin. Radioscopie fidèle du San Francisco des années 70-80, les Chroniques ont pour personnage principal Michael Tolliver (sorte de double de Maupin), jeune gay idéaliste en quête du grand amour qu'il finit par trouver à la fin du 6e tome tout en contractant le virus du sida.

Le 7e tome, Michael Tolliver est vivant, prolonge un peu inutilement la série. Nous sommes en 2005, la communauté des seventies est éclatée. Anna Madrigal est une vieille dame de 85 ans qui se prépare toujours ses joints ; Michael accuse une bonne cinquantaine et vit avec un fringant jeunot parfaitement lice, Ben, totalement épris de son "daddy". Cette relation artificielle qui donne l'impression que l'auteur essaye constamment de se dédouaner de sa propre liaison avec un homme plus jeune que lui, convainc aussi peu que les mises en scène poussives imaginées pour prouver la vigueur sexuelle crépusculaire du héros.

Pour le reste, l'intrigue est mince : Michael apprend que sa "mère biologique", homophobe de base et tyran domestique, est malade, il lui rend visite en Floride et doit se confronter à son frère Irwin un ultraconservateur d'une niaiserie bien républicaine. Au moment où la mère est sur le point de passer l'arme à gauche, Anna Madrigal, la "mère logique" de Michael, est victime d'une attaque cardiaque. Michael décide d'être aux côtés de cette dernière, relayé par les rares survivants des six premiers volumes, Maupin ne nous épargnant pas l'éloge de la "vraie famille", celle de l'amitié. Une partie du roman est construite sur cette opposition entre devoir conventionnel et instinct affectif, entre lien du sang et lien du cœur.

Après 20 ans d'interruption, l'exercice de la reprise ne pouvait qu'être périlleux. Transposées dans la sinistrose puritaine et le politiquement correcte des années Bush, les Chroniques perdent leur antique saveur contestataire, Maupin s'englue facilement dans des préoccupations trop terre à terre ; il n'est plus qu'un pâle baba enfermé dans son passé. Quelques personnages - la délicieuse Shawna, Jake Greenleaf, une trans FtM (female to male), « non opéré », qui accepte difficilement son physique - sortent du lot et posent des questions pertinentes sur l'identité du corps et la sexualité aujourd'hui, mais ces deux pôles déjantés des années 2000 ne sont que de faibles contrepoids dans le roman.

Maupin nous réserve un 8e tome, L'automne de Mary Ann, qui, espérons-le, sera moins morose et ennuyeux.

mardi 29 avril 2008

Asimo, le robot chef d'orchestre

Le 13 mai prochain, l’Orchestre Symphonique de Detroit tentera une expérience inédite : il sera dirigé par Asimo (prononcé Achimo en japonais, ce qui signifie « les jambes »), un robot humanoïde créé par Honda dont le nom est l’acronyme de « Advanced Step in Innovative Mobility». Le concert aura lieu dans le cadre d’activités organisées par le service éducatif de l’OSD, avec la participation du violoncelliste Yo-Yo Ma.

Depuis 1986, période où les prototypes d'Asimo découvraient la bipédie, les nouvelles générations de ce robot ont fait d’incroyables progrès : Asimo peut se déplacer à une vitesse de 6 km par heure, la mobilité de ses bras est totale, il peut remplir des fonctions d’hôte d’accueil, et, à terme, il viendra en aide aux personnes handicapées ou effectuera des tâches dangereuses pour l'homme. Les "compétences" musicales sont une option supplémentaire : après programmation, Asimo parvient en effet à reproduire avec souplesse les gestes et la battue d’un chef d’orchestre.

Au-delà de l’innovation technologique réellement fascinante, Asimo est un instrument à double facette. Expérimenté dans le cadre d’un projet pédagogique auprès de jeunes publics, il peut susciter un attachement ou une écoute plus active de la musique. Les enfants auront tendance à s’identifier plus facilement à un robot qui prolonge leur univers de jouets qu’à un chef d’orchestre associé au monde des adultes. L’Orchestre de Detroit conçoit d’ailleurs l’expérience du 13 mai en ce sens, il s’agit d’un premier tremplin avant une découverte plus approfondie de l’univers classique aux côtés cette fois d’adultes.

En dehors du cercle scolaire, Asimo risque de donner une image assez caricaturale du métier de chef d'orchestre. Régulièrement, un public qui ne connaît pas l'orchestre symphonique ignore à quoi sert un chef. Il lui sera aisé d'imaginer qu'un robot peut parfaitement se substituer à un humain ou de considérer qu'une partition donne lieu à une lecture purement objective et métronomique. Or, ce sont précisément la subjectivité d'un chef d'orchestre, ses choix stylistiques, sa conception architecturale, ses tempos, ses coups d'archets, sa conception de l'image spatiale, ses couleurs et équilibres sonores, qui font la spécificité et le naturel d'une interprétation ; la subtile variation d'un de ces ingrédients transforme une partition, lui donne un caractère différent et renouvelé. Aucune machine ne sera jamais en mesure de doser ces paramètres selon des critères artistiques réfléchis. Aucune machine ne sera non plus capable de donner du plaisir à des musiciens, de partager ses émotions, d'inciter à se surpasser comme le fait un véritable maestro. Il manquera toujours le côté aventureux, les prises de risques, les trajectoires aléatoires qui font toute la magie d'un concert. Encore un rare domaine où l'homme sera supérieur à la machine.

lundi 28 avril 2008

Waterloo, idyllique plaine

Immortalisée par la défaite de Napoléon en 1815, la commune de Waterloo (où Wellington avait ses quartiers généraux) est une des premières destinations touristiques de Belgique. Son célèbre lion et son champ de bataille attirent les curieux du monde même si, administrativement parlant, ils sont aujourd'hui situés sur la commune de Braine-l'Alleud. A quelques encablures du Chenois, loin du tumultueux centre marchand et de la belle Chapelle Reine Elisabeth, s'étend la véritable campagne waterlootoise ; je loge à deux pas du "Chemin des cochons" que j'aime tout particulièrement car il me rappelle les paysages de Marie Gevers dans Paix sur les champs. Il est permis d'y flâner des heures sans rencontrer personne si ce n'est le fermier du coin perché sur son tracteur. Quelques belles bâtisses centenaires agrémentent cette première balade bucolique de l'année. Oies et cygnes voguent paisiblement sur les eaux limpides du petit étang voisin tandis que les pommiers et les cerisiers exposent leurs plus belles fleurs. Les murmures du vent sont l'unique musique de cette détente pastorale. Une quiétude réconfortante, loin des vanités humaines qui empoisonnent le cours de l'existence.















samedi 26 avril 2008

Constantin ou le génie du christianisme

Dernier ouvrage de l'historien de l'Antiquité Paul Veyne, Quand notre monde est devenu chrétien (312-394) est la réflexion passionnante et pertinente d'un incroyant qui cherche à comprendre l'expansion du christianisme dans le monde gréco-romain. Il est courant de lire que le basculement du paganisme vers le christianisme est du ressort de l'empereur Constantin, converti en 312 à la religion du Christ par opportunisme politique et cynisme calculateur. Veyne s'attaque d'emblée à cette idée reçue : la conversion de Constantin est celle d'un homme profondément convaincu que le christianisme peut changer la face de l'humanité. Le raisonnement de Veyne est d'ailleurs assez logique : Constantin n'aurait pas pris le risque de mécontenter 90% de son Empire pour satisfaire 10% de la population convertie au christianisme (soit seulement 67 millions d'habitants) si ses convictions personnelles n'avaient été aussi fortes.

Le pari du christianisme a plusieurs avantages. Il permet d'instaurer une paix totale au sein d'un empire déchiré depuis plusieurs décennies par les persécutions religieuses. Mégalomane, Constantin estime ensuite qu'un grand empereur comme lui à besoin d'une grande religion : comme beaucoup d'intellectuels de son époque, il est séduit par toute les recettes philosophiques qui font du christianisme une religion atypique, un chef-d'œuvre dont la force tient à l'universalisme de son message, un "best seller" de la foi éloigné de l'intellectualisme exclusif des philosophes de l'Antiquité tardive. Imposer cette pensée religieuse d'avant-garde à une population qui s'en méfie parce que "son discours ne ressemble à rien de connu" présente un incroyable défi qu'il se sent prêt à relever. Constantin se sait homme politique et missionnaire du Christ. Contrairement aux empereurs romains qui priaient Apollon ou d'autres dieux pour obtenir leurs suffrages à l'occasion de bataille ou conquêtes territoriales, prières purement destinées à des fins personnelles, Constantin a la conviction d'agir d'abord au nom du christianisme, il n'utilise pas l'Église mais il a le devoir de la servir.

Lorsqu'il prend le pouvoir à Rome, en 312 en destituant Maxence, Constantin proclame le christianisme "religion de l'empereur". Il prône une égalité totale entre les adeptes de sa foi et ceux du paganisme sans être pour autant l'instigateur de cette tolérance. A cet égard, Veyne remet les pendules historiques à l'heure : le fameux "édit de Milan" (313) qui autorise les chrétiens à pratiquer leur culte librement, n'est pas, contrairement à ce qu'on lit partout, le premier acte de tolérance à l'encontre des chrétiens. En 311, l'édit de Galère instaure déjà cette paix religieuse. L'édit de Milan ne représente en réalité qu'une série de compléments à l'édit de Galère, proposés par Constantin et l'empereur Licinius (pour rappel depuis la fin du IIIe siècle, l'empire est partagé entre quatre empereurs, les fameux Tétrarques, puis deux, Constantin et Licinius, ce dernier règne en Orient, jusqu'à ce qu'en 324 Constantin le combatte à Andrinopole et devienne l'unique souverain de l'Empire).

S'il estime que l'essentiel de l'Empire vibre au rythme de "basses superstitions", jamais Constantin ne tente de convertir les païens au christianisme ou de les défavoriser au sein de l'état. En légalisant l'Église, il va à l'inverse encourager la construction de lieux de culte, de monastères, de réseaux prosélytes et diffuser une propagande orale, des sacrements, des livres "saints", une morale, des dogmes et un ascétisme "qui se désintéresse de ce bas monde". Pour l'historien Eusèbe, contemporain de l'empereur, Constantin passe pour "le nouveau Moïse du nouvel Israël".

En 325, Constantin convoque le célèbre Concile de Nicée (Turquie actuelle) afin de rétablir l'unité en Orient, troublée par les nombreuses dissensions au sein de l'Église, principalement à propos de la nature de la "Trinité". Avec ce Concile, Constantin parvient à reconnaître la prééminence des diocèses d'Alexandrie, d'Antioche et de Rome, il instaure l'anathème (sorte d'excommunication suprême pour les dissidents religieux) et la notion fondamentale de confession de foi. Cette dernière montre que le changement de mentalité dans l'Empire est radical. Le christianisme pose en effet la question de la "vraie religion", problématique inconnue des cultes gréco-romains, très tolérants à l'égard de tout "dieu".

Le phénomène de christianisation progressive des masses, qui s'étend au-delà du règne de Constantin (mort en 337) est pour Veyne dû ni à des persécutions ni à une évangélisation massive mais "à un conformisme dicté par une autorité maintenant reconnue, celle des évêques : le poids d'une autorité morale et le vertueux devoir de "faire comme tout le monde". La population devient chrétienne moins par conviction que par imitation et conformisme social. Alors le christianisme est-il une idéologie? un instrument politique? un instrument de propagande? De manière nuancée, Veyne montre qu'il s'agit d'un peu tout à la fois.

A la fin du IVe siècle, l'Empire est à nouveau gouverné par deux dirigeants. Théodose règne en Orient ; Eugène à le titre d'empereur à Rome même si, en réalité, le pouvoir est aux mains d'un chef germain, Arbogast (tout le Ve siècle connaîtra cette soumission des derniers empereurs par des Germains, de Stilicon à Ricimer). En 392, Théodose proclame l'interdiction des cultes gréco-romains. C'est pourtant moins cette interdiction qui met fin au paganisme que la défaite du parti païen lors de la bataille de la Rivière froide (394, près de l'actuelle Goriza) lors de laquelle l'empereur Eugène est décapité tandis qu'Arbogast se donne la mort. Les cultes sacrilèges n'ont plus de chef de file tandis que le christianisme devient l'unique religion de l'état. Les païens auront beau pratiquer pendant deux siècles encore leurs anciennes croyances, à titre totalement privé, celles-ci disparaîtront de leur belle mort, réduites à néant par l'idéologie du silence, l'insignifiance volontaire des chrétiens qui affectent de les ignorer.

vendredi 25 avril 2008

Les vendeurs de graines désormais interdits à Venise

A partir du 30 avril prochain, les vendeurs de maïs seront interdits sur la Place Saint-Marc de Venise. Cette décision du TAR (Tribunal administratif régional de Venise) vient d'être votée afin de réduire la présence des pigeons dans la ville, estimée à 40.000 volatiles (pour 64.000 habitants). Le TAR estime en effet que leur contact présente de réels dangers pour la santé de la population, sans parler des dégats que les fientes occasionnent sur le patrimoine architectural, sans parler non plus des coûts de nettoyage et de restauration que cela engendre pour la Commune.

Venise organise régulièrement des rafles de pigeons, des empoisonnements collectifs, l'extermination des volatiles malades, l'introduction de contraceptifs dans la nourriture, mais ces mesures ne semblent pas avoir d'effet notable sur la diminution de leur nombre. La méthode la plus efficace a été proposée par l'organisation de défense des animaux LAV : il est possible de réduire la quantité de volatiles en réduisant drastiquement leur alimentation. Pour cela, il faut donc interdire les vendeurs de maïs qui forment pourtant un puissant lobby dans la ville. Une longue bataille, menée depuis deux ans, vient d'aboutir à l'interdiction de ces étalages de maïs. La mesure touche dix-neuf familles qui vivent de cette activité relativement lucrative (elle rapporte quotidiennement à chaque vendeur un peu plus de 80 euros).

Lundi prochain, une comission du Conseil communal sera chargée de décider du sort de ces vendeurs. Deux positions s'affrontent : soit leur concession sera transformée en licence de vente de souvenirs (à San Marco) ; soit alors, ces vendeurs recevront d'importantes indemnités, solution que préconise une grande majorité du Conseil communal de la ville... Leur concession révoquée, certains vendeurs se disent prêts à copier les marchands ambulants de Venise (souvent des illégaux africains) : ils travailleront une couverture à même le sol et, dès l'arrivée de la police, ils prendront la poudre d'escampette...

P.S. : A propos, c'est la San Marco aujourd'hui : l'une des grandes fêtes de Venise...

jeudi 24 avril 2008

O Giorgos einai poniros (Kyra Giorgaina)



Petite parenthèse musicale avec cette chanson de Giorgos Katsaros interprétée par Giannis Kalatzis et Litsa Diamanti, dédiée à un ami proche (qui l'adore) et à tous les amoureux de la Grèce. En voici le texte grec et sa traduction :

Κυρα-Γιώργαινα ο Γιώργος σου πού πάει
για πού το 'βαλε και πού το ξενυχτάει
έβαλε το σκούρο του, άναψε το πούρο του
μπήκε στο αμάξι του και εντάξει του

Ο Γιώργος είναι πονηρός
κι αυτά που λέει μην τα τρως
κι από τις έντεκα και μπρος
κυκλοφοράει για γαμπρός

Κυρα-Γιώργαινα στο λέω υπευθύνως
ο Γιωργάκης σου ειν' ένας θεατρίνος
για δουλειά σου μίλησε, πονηρά σε φίλησε
η αυγούλα μύρισε και δεν γύρισε

Ο Γιώργος είναι πονηρός
κι αυτά που λέει μην τα τρως
κι από τις έντεκα και μπρος
κυκλοφοράει για γαμπρός

Dame Georgette, où s'en va ton Georges ?
Où a-t-il filé? Où passe-t-il la nuit?
Il a mis son habit sombre, a allumé son cigare,
Est monté dans sa voiture. Tout est en ordre pour lui!

Georges est un petit malin,
Il ne faut pas gober tout ce qu'il te dit,
Et dès onze heure voire même avant,
Il défile tel un noceur.

Dame Georgette, je prends la responsabilité de te le dire,
Ton petit Georges est un sacré comédien,
Il t'a dit avoir du travail, il t'a embrassé avec malice,
Il a senti le parfum de l'aube mais il n'est pas revenu!

Georges est un petit malin,
Il ne faut pas gober tout ce qu'il te dit,
Et dès onze heure voire même avant,
Il défile tel un noceur.

mercredi 23 avril 2008

Jan Fabre métamorphose le Louvre

Après le Musée des Beaux-Arts d'Anvers, c'est au tour du Louvre de confronter l'oeuvre de l'artiste anversois Jan Fabre aux collections permanentes du musée français (salle des Peintures de l'école du Nord, aile Richelieu). Le dialogue a d'autant plus de sens que les créations de Fabre s'inscrivent directement dans la tradition picturale flamande ou hollandaise. Fabre confronte ses thèmes de prédilection (le mysticisme, la folie, la mort, la résurrection, la putréfaction, la métamorphose, l'argent, le carnaval, la guerre, le sommeil, le corps) aux chefs-d'oeuvre de Van Eyck, Bosch, Rubens ou encore Rembrandt, aux moyens de figures récurrentes comme le scarabée (son insecte fétiche), le hibou (animal de la sagesse visionnaire), le chevalier, les cheveux d'ange et de matériaux comme les rondelles d'os, le sang ou le sperme de l'artiste (ces deux derniers afin de laisser une trace postmortem).

Composée de sculptures, de dessins (dont les fameux Noctures au bic!), d'installations et de vidéos, l'exposition s'ouvre par une statue de Fabre se vidant de son sang la tête écrasée contre une reproduction de Roger Van der Weyden : allégorie remarquable d'un artiste qui, confronté aux grands maîtres de l'histoire, laisse sa vanité à l'entrée de l'exposition.

Les juxtapositions imaginées par Fabre fonctionnent dans l'ensemble remarquablement, les oeuvres du passé sont comme réactualisées par la présence des créations de Fabre. Parmi celles-ci, on ne peut manquer de citer :

Pièce de viande (1997) : une masse de viande dévorée par des centaines de scarabées garde le souvenir de sa forme par le seul attroupement des carapaces d'insectes. Ce jeu subtil de la métamorphose, un des procédés habituels de Fabre est en relation directe avec le Boeuf écorché de Rembrandt qui lui fait face.

Autoportrait en plus grand ver du monde (2008) : l'artiste transformé en ver de terre rampe sur des pierres tombales où sont gravés, en néerlandais, les noms d'instectes et les dates de vie et de mort de grandes personnalités (Sartre, etc.) en clamant dans son plus pur accent anversois que l'artiste est étranglé par la corde de l'histoire. Le ver, symbole de putréfaction et de régénération de la terre, est confronté au cycle de Marie de Médicis de Rubens. Le contraste avec la vanité et l'opulence des tableaux du XVIIe siècle est troublant.



- Sarcofago conditus (2003) : le corps de Fabre allongé à la manière d'un gisant médiéval est intégralement couvert de punaises dorées, sorte de manteau protecteur surnaturel du mort, trône au milieu d'une salle, sous le regard implorant de diverses Vierge. La salle prend l'allure d'une chapelle où l'idée de recueillement et de méditation.



Sanguis sum (2001) : deux agneaux dorés, l'un mort, couché sur une poudre d'os, l'autre vivant, observateur du premier et affublé d'un chapeau pointu et d'un noeud papillon (métamorphosé en un personnage de Carnaval) forment une mise en abîme étonnante avec la splendide Déposition de croix qui les jouxte.



A voir encore, les pigeons en verre de murano, les têtes décapitées de hiboux, le mur de croix et de crânes dévorant de petits animaux, le moine en os, les collages à partir de billets de banque...


P.S. : merci à JPW pour ses photos!

mardi 22 avril 2008

Palettes : l'Intégrale

L'émission "Palettes", sur Arte est incontestablement la série sur l'art la plus passionnante de l'histoire de la télévision. Créée en 1984 par le journaliste scientifique Alain Jaubert, "Palettes" est une synthèse subtile entre les apports de l'animation vidéo, l'étude iconologique, l'analyse stylistique et technologique de pointe. Ce week-end, nous avons trouvé à l'extraordinaire librairie du Louvre, l'intégrale de l'émission en 18 DVD, reprenant cinquante oeuvres depuis l'art des grottes de Lascaux au Pop Art. Le coffret offre quelques émissions inédites (dont une sur la célèbre Tapisserie de la dame à la licorne) ainsi qu'un film de 52 minutes où Jaubert explique l'historique de la série. Un travail pédagogique immense publié à un prix extrêmement modique (6,5 euros le DVD)!

lundi 21 avril 2008

En réponse à la victoire du Standard de Liège

Je hais les sports professionnels en général et le football en particulier. C'est sans doute l'instrument d'abrutissement des masses le plus efficace qui ait été inventé. Il brouille les esprits de toute rationalité, il prive les êtres de toute modération, les éloigne de la beauté, de la réflexion, de la sensibilité humaine, il les plonge dans un déluge de brutalité qui trouvent leur paroxysme dans des drames tragiques comme celui du Heysel. Je hais le sport parce qu'il exacerbe à tous âges les violences primaires (la photo de ce petit enfant ci-contre est effrayante!). Il est un moteur de haines tribales, de racisme porté à sa plus fétide expression (les combats de supporters des pays de l'ex-Yougoslavie à la fin d'un match ont montré tout le "pacifisme" du football). Il est l'antidote de l'amitié et du rapprochement entre les peuples...

Le sport n'a jamais entretenu avec l'amitié qu'un rapport dialectique qui confine à la haine : haine de son propre corps à travers la soumission à une pratique physique violente et humiliante. Haine de l'autre, envisagé comme un adversaire qu'il faut dominer en permanence, vaincre, abattre ou "pulvériser" (pour reprendre une expression effrayante entendue à la télévision)... Haine de la femme et des gays nécessairement faibles, sensibles et donc inférieurs, ridicules, inaptes à participer à cette grande messe de la testostérone machiste. Haine de la pensée humaniste dont un cerveau sportif n'a que faire s'il veut se complaire dans sa violence animale. Haine des êtres vivants, objectivés, méprisés, écrasés pour une idéologie de l'anéantissement ou de la mort. Le sport est une apologie inconsciente de la destruction.

Une victoire comme celle du Standard, ce dimanche soir, classé meilleure équipe de football belge de l'année retentit comme un effroyable cri de guerre dans les rues. Elle engendre chez de rares individus des comportements d'une déplorable bassesse humaine : klaxons péremptoires, alcoolisme de masse, hurlements bestiaux, hystéries collectives : telles les Bacchantes d'Euripide, la foule déverse sa fureur avec une rage triomphante. Celui qui ne partage pas la liesse univoque ou, pire, qui s'en désintéresse, est un renégat social, un apostat sportif qui mérite symboliquement l'internement ou la mort.

Absurdité de ces mouvements de foule, de ces barrissements d'un sous-prolétariat intellectuel suscités par la course imbécile d'une quinzaine de joueurs derrière un ballon. Aucun idéal politique, aucun engagement humanitaire ou social, aucun mouvement artistique ne déclencheraient aujourd'hui une telle mobilisation sociale. Déplorable conditionnement des foules, déchéance humaine qui me fait revenir en mémoire les dernières répliques du Rhinocéros de Ionesco : "Contre tout le monde, je me défendrai, contre tout le monde, je me défendrai ! Je suis le dernier homme, je le resterai jusqu'au bout ! Je ne capitule pas !".

J'ai honte pour eux dans des moments pareils et je déplore que cette image avilissante puisse retomber sur les amoureux du sport qui ne partagent pas cet idéal de violence...

samedi 19 avril 2008

Mon utopie 58



Il y a 50 ans, l’Exposition Universelle de Bruxelles faisait l’apologie de la modernité et de la technologie future. On croyait avec ferveur que le progrès et le consumérisme sont la clé des lendemains qui chantent.

Un demi-siècle plus tard, le futur offre des perspectives bien plus sombres et incertaines. Le regard sur l’Expo 58 a complètement changé. Il se fait terriblement nostalgique et conservateur, la modernité d'alors paraît plus réussie, rassurante, en adéquation avec les besoins de l'homme.

Deux espérances en un Âge d’or qui, en réalité, n'a jamais existé...

vendredi 18 avril 2008

Estampies royales

Chaque nouvelle parution discographique de Jordi Savall est un événement. Après le superbe coffret "La route de la soie" qui entraînait l'auditeur à travers un parcours allant jusqu'au Japon, Savall et les musiciens d'Hesperion XXI se plongent dans le Moyen-Âge français pour exhumer les pages du Chansonnier du Roi, un manuscrit de l'époque de Philippe IV "le Bel" (autour de 1300) où figurent une série de huit danses royales, appelées "estampies", livrées pour la première fois dans leur intégralité et complétées par quelques estampies plus ancienne de troubadours comme Giraut de Borneill ou Raimbaut de Vaqueras (le sublime Kalenda Maya, hélas interprété ici sous sa forme instrumentale). Conçue par les ménestrels du XIIe et XIIIe siècles, l'estampie instrumentale est une danse assez simple structurée en puncti (points), autrement dit, en stances dont chacune est jouée deux fois, une première fois avec une formule appelant une reprise, la seconde avec une fin conclusive permettant de passer à la stance suivante.

Daté de la fin du XIIIe siècle ou de la première décennie du XIVe, Le Chansonnier du Roi est une des trois sources principales d'estampies instrumentales conservées au monde, à côté des estampies italiennes du Manuscrit Additional 29987 (XIVe) et des estampies polyphoniques du codex de Robertsbridge (XIVe) conservées à la British Library. Il est étrange qu'un répertoire instrumental d'inspiration populaire ait été transcrit à cette époque. La facilité mélodique de ces danses impliquait une mémorisation aisée et une exécution par cœur. Les interprètes avaient en outre une capacité de mémorisation plus développée qu'aujourd'hui, de sorte que ce répertoire se transmettait oralement de maître à élève, sans qu'il n'y ait de recours à l'écriture. Dans le domaine de la musique instrumentale, le besoin de noter ne fera son apparition qu'au XVe siècle, moment où la complexité de l'écriture dépassait les possibilités d'assimilation de la mémoire. La rédaction de ce Chansonnier à la fin du XIIIe siècle découle dès lors d'une volonté délibérée de conserver un répertoire qui devait être particulièrement estimé par la cour et ses sujets.

Le travail d'interprétation de Savall sur ce Chansonnier n'a pas été sans contraintes puisque, comme dans la plupart des manuscrits musicaux de l'époque, la musique qui y est transcrite ne livre aucune indication de tempo, d'instrumentation, de style ou d'ornementation (il faut ajouter que la 1e estampie ne subsiste que partiellement). Il est clair aussi que les parties conservées présentent à peine quelques secondes de musiques, ces danses faisaient l'objet de développements improvisés, de long préludes et postludes perdus à jamais. Seules les hauteurs (encore que l'on ne sait pas non plus dans quel ton sont exécutées ces danses) ou plutôt le dessin mélodique nous est parvenu, un "presque rien" qui implique de la part des exécutants un travail de réécriture forcément personnel et subjectif.

Si l'on veut garder un certain crédit scientifique, il est impossible d'affirmer que Savall reconstitue à l'identique cette musique vieille de 700 ans : on ne sait strictement pas comment elle pouvait sonner. Force est de reconnaître cependant que l'approche du musicien catalan, bien qu'hypothétique, ne manque pas de pertinence : Savall a compulsé les principales sources théoriques du XIIIe siècle pour résoudre les problèmes rythmiques et d'improvisation, en parallèle, il a analysé l'essentiel de l'iconographie de l'époque afin de se rapprocher de l'instrumentarium en vigueur à l'époque du Chansonnier. Flûtes à bec, flûtes double, cornemuses, chalemies, vièles à archet, vièles à roue, cornemuses, cytara sont au rendez-vous, tout comme une panoplie de percussions indissociables du contexte de la danse. D'une estampie à l'autre, Savall utilise ces instruments avec parcimonie, variant l'univers sonore de chaque pièce avec le talent d'un orfèvre. Ce qui rend pourtant l'enregistrement extrêmement attachant, c'est cette manière de construire chaque danse par un subtil crescendo, soit par adjonction d'instruments, soit en animant progressivement le rythme, techniques qui donnent à ces pièces une fraîcheur et une vivacité irrésistible. Malgré les siècles, elles sont toujours d'une actualité troublante.

jeudi 17 avril 2008

Dusapin sur le site du Collège de France

Ce n’est un secret pour personne, Pascal Dusapin est un des compositeurs les plus passionnants de la scène contemporaine. C’est aussi un pédagogue de haut vol en charge de la chaire de création artistique au Collège de France. En 2007, Dusapin a donné un séminaire sur le thème « Composer : Musique. Paradoxe. Flux », épaulé par des musiciens renommés comme la pianiste Vanessa Wagner, le Quatuor Danel, la soprano Françoise Kübler ou le clarinettiste Armand Angster. Ces huit leçons ont été filmées et peuvent depuis peu être visionnées sur le site du Collège de France :

http://www.college-de-france.fr/default/EN/all/pas_dus/p1207833886739.htm

Les cinq premiers cours répondent à une structuration particulière. Dusapin précise :

« J’ai organisé mes cinq premiers cours sur les notions suivantes : décomposer, recomposer, dériver, courber, relier, détourner greffer. Ces notions exprimées par des infinitifs un peu péremptoires ne relèvent pas d’un programme voire d’un quelconque système de ma musique ni même d’une ambition spéculative ou doctrinale mais se réfèrent à des gestes de construction et de composition musicale ».

Dans ces cinq premières leçons, Dusapin tente de démontrer ce qui l’a poussé à écrire une œuvre, avant d’envisager les techniques de constructions qui précèdent la construction d’une forme ou de définir les décisions qui le mènent à choisir tel timbre, telle vitesse, telle échelle mélodique. Nourri de sciences et de littérature, le compositeur développe aussi des concepts plus inattendus comme le « topos » » où il développe les notions de « lieu de la musique », de « l’espace de sa représentation mentale », de l’« espace du son », d’« espace de la vitesse du son », « l’espace de sa représentation » (l’écriture) qui sont au coeur de ses réflexions.

Les leçons finales sont axées sur ses opéras. Dusapin montre comment ses trois premières oeuvres lyriques sont des objets opératiques militants éloignés de contingences musicales, autrement dit, des pièces où le travail philosophique et littéraire prime sur la musique. Avec Perelà Uomo di fumo , Dusapin, inverse les codes, le texte d'Aldo Palazzeschi suscitant un désir musical sans précédent, une réflexion artistique inédite.

Qu'il évoque sa musique de chambre, sa musique pour piano ou ses opéras, Pascal Dusapin est toujours passionnant. A la croisée de la musique et de la philosophie, sa pensée est souvent dense mais toujours argumentée avec intelligence et sensibilité. Qualité suprême, elle ne tombe jamais dans cet intellectualisme jargonnant, ce pédantisme incompréhensible que l'on retrouve chez des mandarins de la musicologie ou de l'analyse musicale actuelle comme Danielle Cohen ou Michaël Lévinas. N'est pas génial qui veut...

mercredi 16 avril 2008

Salzbourg, un musée glacé de la mort?

Provocateur misanthrope dont la vie fut émaillée de maints scandales et d'altercations violentes, Thomas Bernhard est sans doute le plus grand écrivain autrichien de la 2e moitié du XXe siècle. Il a laissé une oeuvre obsédée par la maladie, la folie, la hantise de la destruction et la mort. Ses textes sont à jamais marqués par les horreurs de cette Autriche que dominent le parti social-démocrate et le parti populaire (SPÖ et ÖVP), pavant la voie du nazisme le plus écoeurant et du populisme abject. Pour Bernhard, l'écriture est une thérapie qui le purge de ses meurtrissures obsessionnelles et lui ôte le goût du suicide (sa monomanie). Elle est un maelström intellectuel puissant qui cherche à faire tomber le masque des trahisons humaines, des plus mesquines aux plus abjectes.

Outre ses poèmes - dans la lignée de son compatriote salzbourgeois Georg Trakl -, outre ses romans et son théâtre, Bernhard a produit cinq proses autobiographiques dont L'Origine (1975) est le premier volet. Ce premier tome, totalement captivant, ne commence pas par un exposé des antécédents familiaux. L’origine qui y est décrite est celle du mal que le narrateur contracte à l'âge de treize ans, à Salzbourg, en 1943, lorsque ses parents l'inscrivent à l’internat national-socialiste de la Schrannengasse. A partir de ce moment, une relation destructrice avec la ville commence, elle le réduit à un « état maladif » extrême dans la mesure où Salzbourg "s'est ingéniée à maltraiter son esprit et son âme" car son atmosphère est "un musée glacé de la mort". Dans cet internat, Bernhard ressent un état d'abandon et une forte rancune à l'égard de ses parents qui l'ont plongé dans un enfer dirigé par Grünkranz, un infâme nazi.

S'il narre sa souffrance face à l'inhumanité de cette expérience, s'il décrit son désarroi et ses tentatives avortées de suicide, l'auteur s'épanche également sur l'angoisse collective provoquée par la guerre notamment lors de ces alertes et ces raids aériens qui poussent les habitants vers les galeries creusées dans les collines de la ville, parfois le tombeau de ceux qui y meurent par asphyxie ou par peur. Il rappelle aussi que l'Eglise, dans sa charité universelle, s'obstine à refuser une sépulture aux cadavres des familles athées. Bernhard évoque encore les effondrements architecturaux qui éventrent la cité et qui exercent chez lui une fascination esthétique étrange ("une monstruosité ressentie comme une beauté"), comme s'il y avait une jubilation ou un goût de la destruction. Il parle enfin du sentiment d'amour à l'égard des Salzbourgeois, sentiment qui ne naît que parce que ces êtres, en temps normal abhorrés, souffrent devant la machine à broyer l'humain qu'est la guerre : "au comble de la détresse, cette ville était soudainement ce qu'elle n'avait jamais été : une nature vivante bien que désespérée en tant qu'organisme urbain".

Cet amour inédit ne durera pas. A la sortie de la guerre, la ville se reconstruit, panse ses plaies. Bernhard a quinze ans. L'internat nazi fait place désormais au lycée catholique, le portrait d'Hitler a été remplacé par le crucifix, l'horrible Grünkranz est devenu l'abbé Franz (Oncle Franz), aux chants nazis se sont substitués des hymnes de louange à Dieu. Mais la "machine à dévaster le sentiment et le caractère est restée la même" car existent toujours "les crimes capitaux commis sur des êtres en croissance", à savoir, les enseignements ennemis de l'esprit, conçus par des professeurs corrompus pour abêtir le peuple. Avant, il y avait les mensonges de la propagande nazie, à présent il y a ceux de l'histoire catholique. Et de terminer sur l'idée que le lycée est une entreprise "catastrophale destinée à mutiler" la société, non à l'éclairer, car "éclairer la société serait anéantir ses gouvernements".

Gonflé à bloc, Thomas Bernhard quitte le lycée pour s'inscrire comme apprenti dans un atelier. Commence un exil volontaire de plusieurs années loin de Salzbourg. A son retour, il constate que les citoyens n'ont plus souvenance des atrocités de la guerre, qu'ils ont pratiqué la plus criminelle des lâchetés, le devoir d'oubli. Salzbourg a beau se doter d'un prestigieux festival, ce n'est qu'une imposture supplémentaire : "Cette ville a l'hypocrisie pour fondement, c'est l'ineptie qui est sa plus grande passion, et l'on extermine l'imagination, partout où elle peut apparaître. Salzbourg est une façade perfide sur laquelle le monde peint sans interruption sa mystification et derrière laquelle l'esprit (ou l'individu) créateur doit nécessairement s'étioler, dépérir ou mourir à petit feu". Un constat virulent qui rappelle, mutatis mutandis, les récriminations d'un Mozart sur sa ville natale, deux siècles plus tôt.

L'Histoire comme éternel recommencement...?

mardi 15 avril 2008

De Gilgamesh à Zénobie : quand les musées bruxellois se moquent du public

Les Musées Royaux d'Art et d'Histoire de Bruxelles possèdent une des plus importantes collections d'art du Proche-Orient au monde (près de 10.000 pièces). Des trésors que le public de ne peut plus admirer depuis la fermeture des salles orientales en 2002, en raison de travaux de rénovation qui n'ont d'ailleurs toujours pas vu le jour. L'exposition De Gilgamesh à Zénobie, est du coup une bonne occasion de retrouver l'ensemble des plus belles pièces de la collection, que complète une dizaine d'œuvres prêtées par le Musée du Louvre.

Les pièces les plus anciennes datent du Néolithique, l'essentiel pour ce qui est des périodes historiques s’étend du règne de Gilgamesh, légendaire roi d’Uruk (2652-2602 av. J.-C.), à la victoire de l’empereur romain Aurélien sur la reine de Palmyre, Zénobie (272 apr. J.-C.). Parmi les incontournables figurent la célèbre plaque votive de Gilgamesh, des bas-reliefs de Nimroud, des ivoires et des statues votives de Phénicie, des idoles anatoliennes, des sceaux-cylindres et des tablettes mésopotamiennes, de superbes bijoux iraniens et babyloniens et surtout, la plus belle collection au monde de bronzes du Luristan (Iran) dont les formes et la décoration fantastiques sont influencés par les arts de la steppe.

La qualité des objets exposés est indiscutable. A l'inverse, la scénographie est totalement incompréhensible et l'on se demande quelle est l'approche didactique la présentation part dans tous les sens. Toutes les civilisations de Mésopotamie (de Sumer à l’Empire néo-Babylonien), de la Syrie, la Phénicie, la Transjordanie sans oublier celles plus périphériques d'Iran, d'Arabie du Sud (le royaume de la Reine de Saba), d'Anatolie (les Hittites) sont exposées comme s'il n'y avait pas la moindre différence entre elles. Pas de parcours chronologique distinct, pas de clarté quant à la répartition géographique (mis à part pour l'Iran), pas de présentation didactique des diverses cultures qui semblent appartenir à une unique civilisation, enfin pas de thèmes mis en valeur (excepté pour l'écriture) pour comprendre l'apport du Proche-Orient en matière de mathématiques, d'astronomie, d'agriculture, de législation, de médecine, de navigation. Juste de superbes objets classés au hasard d'une inspiration douteuse.

La première salle (mais faut-il parler de salle dans cet espace unique qui n'est balisé d'aucun parcours logique) présente des documents rassemblés par les premiers conservateurs du Musée (du moins on le devine). On s'attend ensuite à quelques mots sur Gilgamesh, l'alpha supposé de l'exposition et c'est une grande macédoine de cultures qui s'offre au spectateur, dans une pénombre générale que ne semblent pas dicter les besoins de conservation des pièces. Le règne de Zénobie, l'oméga de ce non-parcours, est quelque part au milieu de l'exposition (à moins que ce ne soit effectivement à la fin), sans qu'on ne comprenne en quoi cette femme a été une redoutable statège et femme politique, maîtresse d'une civilisation qui contrôla sous son règne l'Egypte et l'Anatolie, qui tenta de faire de son fils un empereur romain avant que le véritable empereur n'en décide autrement. Son évocation tient plus du ragot de magazine féminin que d'une véritable initiation didactique.

Côté explication, les différents textes de présentation s'attardent sur des points spécialisés qui dépassent le cadre d'une initiation à l'art du Proche-Orient. Ils sont rédigés par un personnel scientifique qui ne se soucie nullement de savoir ce qu'attend ou comprend le public. Les étiquettes sont pour leur part approximatives, le cas le plus flagrant étant celui d'une vitrine sans datation et dont le village mentionné ne permet pas d'identifier si les pièces proviennent d'Iran, d'Irak, de Syrie ou d'ailleurs. La plupart des vitrines sont encerclées par de longs fils noirs de plusieurs mètres de haut, assez laids, qu'il faut chaque fois soulever avant de pouvoir admirer les pièces, à condition toutefois qu'elles ne soient pas dans un noir complet, ce qui fut le cas de cinq ou six vitrines d'entre elles. Au grand mépris de ses visiteurs, le Musée ne se soucie visiblement pas de remplacer les ampoules mortes.

Ce n'est pas un secret, les moyens financiers manquent à cette institution qui possède pourtant une des plus belles collections historiques au monde. Faute de moyens, il est toujours possible, comme d'autres l'ont montré, de mettre à contribution son imagination, de faire preuve de didactisme, de rigueur scientifique, de clarté et de séduction afin de monter que l'on respecte son public et qu'on l'encourage à revenir. Les Musées Royaux d'Art et d'Histoire de Bruxelles suscitent une envie contraire ; ils donnent une image déplorable aux visiteurs étrangers (le reste des collections est tout aussi mal valorisé). Un passionné de l'art du Proche-Orient pourra vaille que vaille reconstituer mentalement le puzzle de ce capharnaüm et se réjouir de la beauté de certaines pièces. Il en ira autrement des non-initiés qui passeront leur chemin pour privilégier les musées de Paris, Londres, Berlin, Istanbul ou de Damas.

lundi 14 avril 2008

Deux rendez-vous à ne pas manquer...



1. Le 2e numéro d'interMédias, diffusé ce lundi 14 avril à 22h20 sur La Une. Le sommaire est expliqué en images par Alain Gerlache sur la page d'accueil du site :

http://www.intermedias.be/

Pour ceux qui n'auraient pas l'occasion d'être au rendez-vous, l'émission est visible intégralement, dès le lendemain, sur le site de l'émission.

2. La présentation publique de la saison 2008-2009 de l'Orchestre Philharmonique de Liège, ce mardi 15 avril, à 20h, à la Salle Philharmonique de Liège. Une soirée gratuite lors de laquelle Jean-Pierre Rousseau et Pascal Rophé dévoileront toutes les nouveautés (et elles sont nombreuses) de la prochaine saison. Quelques invités surprises sont attendus, en plus de l'Orchestre et de Rophé qui ouvriront et clôtureront la soirée avec des oeuvres de Wagner et Beethoven.

La saison 2008-2009 sera également consultable sur le site de l'Orchestre : http://www.opl.be/

samedi 12 avril 2008

Le missel des futilités indispensables

Succès de librairie en Angleterre comme en France, Les Miscellanées de Mr. Schott (littéralement les "mélanges") peinent à s'imposer en Belgique. Ce petit livre de 160 pages rédigé par un photographe londonien, né en 1974, qui collectionne les boutons de manchettes et roule dans une Mercedes de 1967, est un bréviaire du superflu, un couteau suisse en forme de livre qui rassemble une incroyable quantité d'informations inutiles, saugrenues, étonnantes qui permettront aux dandys et mondaines de briller en société, aux esprits épris de classifications d'accéder à mille et une informations qu'on a souvent du mal à dénicher du premier coup.

Petit aperçu : les tailles du soutien-gorge (de A à F) ou des gants, les techniques d'homicide dans les Miss Marple, les gagnants de l'Eurovision, les nombres premiers (jusqu'à 1013), la denture humaine, les pays de la zone Euro, les apparitions d'Hitchkock dans ses films, les 27 pseudonymes utilisés par Henri Beyle (Stendhal), la chronologie intégrale et le genre des pièces de Shakespeare, le nom des divinités grecques, romaines, égyptiennes, japonaises, hindoues, nordiques, le mot le plus long de la langue anglaise (1185 lettres, reproduit intégralement à l'intérieur d'un cercle), les symphonies à titre de Haydn, la recette du bloody mary, les sept sages de la Grèce antique, les douze travaux d'Hercule, les dix commandements, les capitales du monde, les polygones (du triangle au myriagone), les noms et années des James Bond, les 1275 premiers chiffres qui suivent la virgule du chiffre pi, l'alphabet braille, morse ou en langage des signes, le menu du Titanic, la manière de draper un sari ou de nouer une cravate, les principales expressions de l'argot bruxellois, les québécismes (la débarbouillette pour le gant de toilette) les neufs muses, les pays membres de l'Otan, les indications musicales, la valeur énergétique du Big Mac (492 calories) et sa composition, le système de classification de Linné, le tableau de conversion des tailles de vêtements, les émoticônes, les sept pêchés capitaux, les quatre cavaliers de l'Apocalypse, les trente-trois degrés de la franc-maçonnerie, les systèmes de gouvernements (avec la kakitocratie, état composé des pires individus), l'échelle de Beaufort, le langage des fleurs ou des coquillages, le nom des années de mariage (les noces de palissandre à 65 ans), quarante traductions de "je t'aime" (obicham te en bulgare), le nom des présidents américains sur les différents billets de banque, les causes de décès des popstars les plus célèbres, les lieux où traverser la Tamise, les signes de guidage des avions sur les pistes, les arcanes majeurs du tarot, les sept collines de Rome, l'ordre des colonnes antiques, les clubs de Londres, les années du zodiaque chinois, les différentes sortes de sushis, la compatibilité des groupes sanguins, le nom des différents types de collectionneurs, les douze César, les tailles d'icebergs, les chiffres romains, les symboles d'entretien du linge, les pays où l'on conduit à gauche, les abréviations sms, toutes les données relatives aux planètes du système solaire, la rose des vents, la hiérarchie de l'armée ou de la fauconnerie, les saints patrons, les techniques divinatoires (skiamancie, divination par les ombres), les épreuves du décathlon, les mensurations de la statue de la liberté, les rois et reines de la monarchie anglaise, les locutions latines, les formats des enveloppes, les poids, dimensions, matières des différentes pièces européennes, les époux d'Élisabeth Taylor, les sept merveilles du monde antique, les cercles de L'Enfer de Dante, les types de nuages, les noms, nombres de stations, années de mise en fonction et couleurs de chaque ligne du métro de Londres, etc., etc., etc. Loin d'avoir épuisé son sujet, l'auteur a publié deux ouvrages du même type, l'un sur les jeux, l'autre sur la cuisine.

Par la richesse des informations compilées, parfois non exhaustives, souvent amusantes en raison des rapprochements incongrus (les infos de la ménagère croisent celles de l'aristocratie British), et par la présentation originale de chaque page (Ben Schott est aussi graphiste), ces Miscellannées, loin d'être un recueil de choses inutiles, sont un magnifique compendium des petites choses de la vie.

vendredi 11 avril 2008

Blake et Mortimer percent le mystère des origines

Exception faite de Tintin ou Blake et Mortimer, je n'ai jamais été un grand dévoreur de bandes dessinées occidentales. Leur qualité esthétique me laisse souvent indifférent ; je les trouve relativement brouillonnes, simplistes ou vulgaires, pas assez intellos, pas assez poétiques non plus et surtout plastiquement en retard en comparaison des tendances graphiques développées dans l'art contemporain. Quand bien même les codes narratifs de la B.D. occidentale peuvent être originaux et recherché (From Hell de Moore et Campbell), l'imaginaire mis à contribution (les Norbert de Vadot), l'émotion portée à son comble (Maus de Spiegelman), l'inventivité et la qualité artistique d'auteurs du Proche-Orient (Satrapi ou Abirached) et surtout les dessinateurs de mangas japonais (Tezuka, Toriyama, Urasawa, Umezu et Taniguchi) m'intéressent diablement plus. Il y a des exceptions, les Blake et Mortimer en font partie.

Même si elle est ancrée dans une vague nostalgique un peu réactionnaire, la reprise des personnages de E.P. Jacobs par Yves Sente et André Juilliard est une réussite. Après La Machination Voronov et les deux volumes des Sarcophages du 6e continent, Blake et Mortimer explorent cette fois Le Sanctuaire du Gondwana, une nouvelle aventure tirée à 550.000 exemplaires, déjà un succès en librairie depuis sa sortie le 28 mars. Il faut dire que Sente et Juilliard (bien plus que Van Hamme et Benoît, les premiers à avoir exhumé les personnages d'origine) ont parfaitement assimilé les ingrédients qui font la griffe narrative de Jacobs : une histoire scientifique où peuvent intervenir des éléments fantastiques, une histoire policière sur fond de crise politique, une aventure archéologique dans des mondes perdus. Le Sanctuaire du Gondwana fait clairement partie de cette dernière tendance.

Dans leurs albums, le Sanctuaire n'échappe pas à la règle, Sente et Juilliard parviennent à déjouer remarquablement la contrainte d'époque : les codes graphiques n'ont pas évolué depuis La Marque jaune (Jacobs était pourtant favorable à une transformation esthétique de ses personnages en cas de reprise), les reprises se déroulent dans les années 50, une période totalement inconnues pour les jeunes lecteurs d'aujourd'hui, mais les épigones de Jacobs parviennent à susciter l'intérêt en raccrochant la narration à des thèmes actuels. La Machination Voronov abordait le problème des bactéries venues de l'espace, réalité relatée dans les revues scientifiques d'aujourd'hui. Les Sarcophages évoquaient une menace terroriste (sur l'Expo 58), thème tristement contemporain. Le Sanctuaire du Gondwana se rattache quant à lui à la vogue pour la préhistoire et à l'étude des origines de l'homme. L'album tire son nom du Gondwanaland, ce supercontinent qui, il y a 600 millions d'années était constitué de l'Inde, de l'Antartique et de l'Afrique avant que les trois ne se séparent il y a 160 millions d'années.

Ce même Gondwana fait l'objet d'une redécouverte par Mortimer et ses amis (notamment Nastasia, l'agréable touche féministe de la nouvelle série), après qu'un archéologue allemand a ramené du Tanganyika une bague d'une communauté inconnue. Au coeur de l'Afrique Noire, Mortimer va découvrir la première civilisation humaine, vieille de... 350 millions d'année (!) et surtout ses descendants. Mystère des origines tournant au fantastique, fable moralisatrice sur notre société cupide et avant tout une histoire captivante qui se termine sur un coup de théâtre auquel l'infâme Olrik, qui n'en finit pas de ressusciter d'album en album, n'est évidemment pas étranger. Les couleurs sont superbes, parfois délicieusement criardes, les dessins soignés et réalistes. Les tintinophiles repéreront une allusion au Sceptre d'Ottokar ; les amoureux d'archéologie reconnaîtront Mary et Louis Leaky, anthropologues auxquels ont doit la découverte de nombreux australopithèques, notamment à Olduvai en Tanzanie ; les âmes romantiques plongeront dans le passé de Mortimer et feront connaissance avec son grand amour, l'artiste Sarah Summertown, une autre touche d'humanité dans l'univers viril des deux héros. Un délice, "old chap"...

jeudi 10 avril 2008

Patty Pravo : une bambola de 60 ans

La pop star vénitienne Patty Pravo, de son vrai nom Nicoletta Strambelli, vient de fêter ses 60 ans ce 9 avril. Véritable icône de l'Italie contemporaine, Pravo est pour les Italiens le prototype de l'artiste d'avant-garde contestataire.

Il faut dire que son enfance vénitienne y est pour beaucoup. Ses parents fréquentent les personnalités de la ville, à commencer par l'écrivain Ezra Pound et le Cardinal Roncalli (le futur Pape Jean XXIII), des modèles de conservatisme qui l'ennuient. Jeune fille turbulente allergique à l'atmosphère de son pensionnat catholique, elle se sauve à trois reprises optant de son chef, à la fin des années 50, pour un enseignement dans une école publique. En parallèle, elle suit une formation musicale (piano, direction d'orchestre!) au Conservatoire Benedetto Marcello. Indépendante et excentrique, elle aime la compagnie des artistes et passe son temps chez Peggy Guggenheim (en y faisant souvent ses devoirs) aux côtés des artistes de la Biennale.

Souhaitant apprendre l'anglais, elle quitte brutalement Venise pour Londres et se fait engager comme danseuse dans une boîte de Piccadilly. Elle part ensuite pour Rome où elle est engagée au Piper Club, la boîte à la mode décorée par Andy Warhol, haut lieu de la beat italienne. Elle y entame dès 1966 ses débuts comme chanteuse, devenant dans l'imaginaire collectif la "Figlia" ou la "Ragazza del Piper". C'est à ce moment-là qu'elle prend comme nom d'artiste Patty Pravo, une référence volontaire à la Divine Comédie de Dante et à ses "anime prave", les âmes corrompues, perverses de L'Enfer auxquelles elle s'identifie (quant à Patty, le prénom était très à la mode à l’époqueà.

Le disque de ses débuts, Ragazzo triste (Jeune homme triste), obtient un immense succès au point d'être même la première chanson pop transmise sur les ondes de Radio Vatican. Cependant, sa carrière explose en 1968 (Pravo a tout juste 20 ans) avec La bambola (la poupée), un succès planétaire, repris notamment par Sylvie Vartan, où elle clame de sa voix grave et veloutée son refus d'une instrumentalisation des femmes. Le disque se vend dès le début à 9 millions de copies et se trouve en première place dans les palmarès en Italie et en France, en Espagne, au Japon, en France, en Allemagne et en Amérique du Sud.

Dans les années 70, Pravo se tourne vers les chansons des Beatles, de Jacques Brel, Léo Ferré, Lucio Battisti, Vinicius de Moraes et Neil Diamond. Une décennie plus tard, agacée par la pop formatée des années 80 aux antipodes de son goût pour la musique rock, elle part quelques temps aux Etats-Unis et épouse le guitariste américain Jack Johnson (un cas fameux de trigamie : ses deux précédents mariages n'avaient pas été annulés)! Elle revient en Italie aux milieux des années 80, pour se produire entre autres au Festival de San Remo avec une reprise de La bambola dans une tenue orientale dessinée par Versace. Arrêtée pour détention de stupéfiants en 1992 (les détenues qui la virent débarquer dans la prison romaine de Rebibbia entamèrent Ragazzo triste en la voyant), elle part dès sa libération en Chine où à partir de 1994, elle obtient un succès énorme. En 1997, elle reçoit le prix de la Critique au Festival de San Remo. Toujours très présente sur la scène italienne, elle touche un public de trois générations qui lui est très fidèle. Elle vit depuis deux ans à Rome. Son dernier album, Spero che ti piaccia...Pour toi, paru fin 2007, est un superbe hommage à Dalida à l'occasion des 20 ans de sa disparition. Outre les trois chansons ci-dessous, je recommande l'album Gli anni '70 sur Itunes pour découvrir cette voix sombre au vibrato si caractéristique.

Ragazzo triste(1966)


La bambola (1968)


La spada nel cuore (1970)