Il est des jours où je suis progressivement envahi par un inexplicable malaise. Je sens alors la nécessité de fuir le bitume des villes, le béton de nos tristes architectures. Le mouvement des voitures qui éventrent en tous sens la cité, leur vacarme et leur vitesse me deviennent insupportables, les gens me paraissent plus gris et ennuyeux que jamais. Tout est pourtant pareil et la seule transformation qui soit est dans ma tête.... Une sorte de dépression lente. A moins qu'il ne s'agisse d'un manque... Car à ces idées noires s'opposent toujours les mêmes images : celles de Venise. Avec le temps, j'ai fini par comprendre que cette crise naissante, n'était pas insurmontable et qu'elle se produit chaque fois que je suis un peu trop longtemps éloigné de cette ville. Je pense alors aux très nombreux souvenirs accumulés dans la Sérénissime, ils me font l'effet de cataplasmes apaisants et de potions euphorisantes mais, très vite, ces subterfuges n'ont plus d'effets sur ma prison mentale. La nécessité du départ s'impose. Je me sens en exil. Rien de très grave en somme mais il m'est impossible de résister à cet appel. Cette curieuse pathologie chronique, je l'ai surnommée le "syndrome de Venise". Nous sommes quelques rares atteints par cette douce folie. Elle a repris il y a deux semaines. Je m'en vais dès cet après-midi la soigner quelques jours.
Sans routes et sans voitures, Venise est hostile à toute idée de migration. Sa configuration géographique en fait un port d'arrivée ou port d'attache, mais jamais un lieu de transit souillé par la frénésie du monde urbain. L'arrivée à Piazzale Roma est un dépouillement. C'est le moment où tout homme se défait de la vitesse propulsive des transports modernes, où le corps se purge de l'élan du train, de la course des voitures, de l'envol de l'avion. Un jour ou deux suffisent pour renouer avec son centre de gravité et retrouver le doux rythme de la marche. Ensuite, il faut s'habituer au chaloupement somnolant des vaporetti et réapprendre à contempler, extatiquement et immobile, les subtilités chromatique d'une œuvre d'art, la beauté d'un campiello, l'éclat des rayons du soleil sur la coupole de la Salute, les bancs de sable inertes de la lagune avec ces centaines d'îlots spongieux qui affleurent, ventre en l'air, tels des animaux de terre crevés.
Venise n'a pas de points cardinaux. Quelques lieux vectoriels comme Saint-Marc ou le Rialto, la Pointe de la Douane, la Ferrovia. Mais aucune logique hypodamienne. Et c'est tant mieux, car j'aime ces rues artisanales, qui ne mènent à rien, qui finissent en cul-de-sac ou sur la rive d'un canal, qui filent, jamais droites, toujours tordues comme si leur concepteur avait voulu gommer tout horizon lointain. La ville est un énorme ventre maternel qui protège contre le trop plein de ciel qui éblouit et distend les épanouissements irisés de sa lumière, et contre le trop plein d'eau, élément complice du ciel, qui le dédouble, à l'envers. A moins que cela ne soit l'inverse. Car, à Venise, les miroitements du ciel et de l'eau finissent toujours par se confondre.
Il n'y a pas de perspective dans une ruelle de Venise. Et c'est comme s'il n'y avait pas d'avenir ou de passé. Venise est un repli de pierres, un marécage d'architectures sophistiquées qui se contemplent narcissiquement dans le miroitement des eaux stagnantes. Cette eau vaseuse, cette eau morte qui murmure sa menace et pousse ses bras entres les palais, cette eau sur laquelle les Vénitiens ont construit leurs églises et leurs salons, leurs boudoirs et leurs tombeaux, est une inertie aux pouvoirs apaisants. Dans les rues et les eaux de Venise, le silence est comme exacerbé. Le sentiment de finitude est à son paroxysme, propice à une mue de l'âme et à une renaissance de l'esprit.
Commencent alors une frénésie de visites, une chasse intense de photographies, un flot continu de pensées, sans oublier les nombreuses conversations avec ma soeur et sa famille, dans son bel appartement à l'arrière de la Piéta, les bavardages avec les autochtones, dans la rue, pour m'étourdir de la musique du dialecte vénitien, voire même avec certains touristes qui ont fait comme moi de la beauté leur religion. Tous ces moments me ressourcent... Le sentiment de bonheur n'est jamais très loin... Et si c'était justement cela le bonheur?
Il me tarde d'aller y goûter une nouvelle fois...
Barbara, Gare de Lyon. Une variante musicale du "syndrome de Venise".



























