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Liège, Belgium
Né à Bruxelles dans une famille d'origine grecque, turque, albanaise et bulgare. Etudes secondaires gréco-latines. Licence en Histoire de l'art, Archéologie et Musicologie de l'Université de Liège. Lauréat de la Fondation belge de la Vocation. Ancien journaliste à La Libre Belgique et La Gazette de Liège. Actuellement chargé de mission à l'Orchestre Philharmonique de Liège-Wallonie-Bruxelles. Artiste plasticien, esthète, apolitique, athée et anticlérical.

mercredi 20 février 2008

Lust, Caution (l'espionne qui m'aimait)

Après les délires psychanalytiques de l'incroyable Hulk et les niaiseries sentimentales de deux cowboys dans le Wyoming, le dernier film du réalisateur taïwanais Ang Lee, Lust, Caution, inspiré du roman éponyme d'Eileen Chang (1950), est, malgré ses 2h40, une totale réussite.

Durant la Deuxième Guerre Mondiale, à Hong Kong, en pleine occupation de la Chine par les Japonais, une jeune étudiante, Wong Chia-Chi (l'actrice Tang Wei), se lance dans le théâtre dans l'espoir de séduire le jeune homme qui l'a conviée à une audition. Elle interprète aux côtés d'autres étudiants des pièces patriotiques antiniponnes qui remportent un certain succès. Lassés de n'être pas réellement dans l'action politique, les comédiens décident de s'engager dans la résistance et deviennent des agents du Kuo-Min-Tang, le Parti populaire de Chine. Leur mission : tuer M. Yee (Tony Leung, très remarqué dans In the Mood for Love), un fonctionnaire chinois d'une quarantaine d'années qui oeuvre pour Wang Ching Wei, le Pétain chinois, ami de l'occupant japonais et futur fondateur du « régime de Nankin ». Leur moyen : demander à la belle Wong Chia-Chi de s'infiltrer chez le fonctionnaire et de le séduire.



Wong Chia-Chi parvient à se faire introduire dans le cercle familial de M. Yee, à Hong Kong, sous le nom de Madame Mak. Après une première rencontre, les deux protagonistes se perdent de vue. Quatre ans plus tard, Madame Mak retrouve Yee à Shangaï et devient la maîtresse de cet homme rude et secret. Le film prend alors une allure doublement captivante puisque Ang Lee joue à la fois sur la tension politique de la narration (va-t-on éliminer M. Yee?) et sentimentale (l'affection simulée se muera-t-elle en passion véritable?).



Si le réalisateur reconstitue de manière nostalgique la Chine des années 40 (avec ses intérieurs en acajou où les femmes passent leur temps à jouer au mah-jong, ses berlines élégantes, ses pousse-pousse folkloriques), ce cadre un rien esthétisant ne distrait pas du propos véritable : l'exploration des sentiments indicibles des deux personnages (exploration déjà développée, mais avec plus de maladresse, dans Le Secret de BM).

La première moitié du film propose des scènes d'une sensualité subtile : l'essai d'une robe moulante chez un tailleur, une trace de rouge à lèvres sur une tasse, une mèche de cheveux délicatement relevée. Lorsque Yee et Mak se retrouvent à Shangaï, le propos se concentre sur des ébats amoureux d'une crudité incroyable. Les personnages se découvrent dans une relation quasi sadomasochiste où la possession physique s'accompagne d'une dépendance extrême, d'une perte de contrôle allant jusqu'au vertige, d'une chute des masques. Yee passe d'une placidité hautaine, neutre à une violence et un amour exacerbés. Toute la grandeur du film réside dans cette exploration.



Lust, Caution est un titre énigmatique. Le site de Télérama explique sa complexité et ses sens multiples :

Lust, Caution est la traduction anglaise du chinois « "se", "jie" ». La préfacière (et traductrice) d'Eileen Chang, Emmanuelle Péchenart, nous plonge dans une jungle polysémique typiquement chinoise : « "Se" désigne la couleur, le charme féminin et le désir sexuel ; "jie" signifie l'abstinence, la retenue et la pru­dence, mais les deux termes signifient encore rôle de théâtre, bague et aussi encercler, donner l'alarme. » Deux mots contiennent littéralement tous les ingrédients du récit : toute la complexité du monde cachée sous le trait fin de l'idéogramme...

mardi 19 février 2008

Indépendance du Kosovo : une solution définitive?



Après l’annonce d'indépendance du Kosovo, le bonheur de certains s’est fait entendre dans les rues de Liège, Namur, Bruxelles ou Genève dimanche après-midi. Je me serais volontiers joint aux manifestants si je n’avais eu au même moment un beau concert de musique élisabéthaine à la Salle Philharmonique. L'avenir du Kosovo me préoccupe sans doute parce que le berceau de mes racines paternelles est en Albanie (une des cousines de mon père qui y vit encore a été vice-recteur de l'Université de Tirana).

Rien n’est gagné au Kosovo. A l'heure actuelle, c'est une moisson de questions qui vient en tête. La Serbie va-t-elle rester sans réaction comme elle le prétend ? Les enclaves serbes du Kosovo ne sont-elles pas des bombes à retardement ? Comment le Kosovo va-t-il œuvrer pour mettre fin à l’extrême corruption du pays, aux crimes organisés, au système des bakchichs ? Est-ce en comptant sur ses richesses naturelles (or, nickel, charbon) que le pays pourra se redresser économiquement ?

Et qu’en est-il de l’idée d’une grande Albanie ? Les erreurs de la Conférence de Londres de 1912, à la base de la scission de la communauté, pourront-elles être réparées par la création d’une Albanie unique (qui engloberait aussi les Albanais de Macédoine)?

Cette union sera-t-elle partagée par tous les Albanais du Kosovo qui devraient alors passer de la tutelle de Belgrade à celle de Tirana sans profiter pleinement de son autonomie ?

Les jours et les semaines à venir risquent d’être passionnants.

lundi 18 février 2008

It's a Free World!

"L'homme est un loup pour l'homme". Ce constat social que développe le Léviathan du philosophe anglais Thomas Hobbes (1651) n'a pas pris une ride dans la Grande-Bretagne contemporaine. Le dernier film de ce militant par l'image qu'est Ken Loach démontre avec brio qu’aujourd’hui encore dans nos sociétés prétendument humaines et civilisées, la fin justifie les moyens. Avec It's a Free World !, Loach dénonce l'exploitation de clandestins immigrés en quête (parfois désespérée) de travail. Le parti pris est original : le réalisateur se place essentiellement du côté de l'exploitant, une jeune mère de famille nommée Angie, incarnée par l’actrice Kierston Wareing, une révélation.

It’s a Free World ! débute à Katowice, en Pologne, au sein d’une grosse agence de recrutement, pour laquelle travaille Angie. Le choix de ce pays et les premières scènes d’entretiens avec des travailleurs prêts à tout pour trouver un emploi, donne le ton du film. On est amené à naviguer dans les méandres insidieux de l’ultra capitalisme contemporain. Une qualité de vie détestable se dégage de cette entreprise notamment en raison des remarques sexistes et des mains aux fesses qui poussent rapidement Angie à se rebeller. La jeune femme est aussitôt licenciée. Elle décide de créer à Londres sa propre société avec son amie Rose (Juliet Ellis), pensant imposer des conditions professionnelles plus justes une fois qu'elle sera son propre patron. En recrutant des travailleurs issus de l’Europe de l’Est, puis des immigrés clandestins, elle va, malgré elle, passer petit à petit de l’autre côté de la barrière : de victime, elle devient bourreau. La dureté de la vie oblige Angie à renoncer à son idéal. Pour se protéger des coups bas, elle finit par adopter un individualisme excessif qui est son inévitable armure face à la brutalité de la vie professionnelle. Et de se demander si la survie de soi et des siens nous pousse vraiment à commettre l’irréparable ? Est-ce là notre seule liberté?



Sans prendre parti, Loach jongle avec cet entre-deux philosophique et montre les effets pervers d’un « système » où à un moment donné, il faut accepter la morale du business qui est de considérer que les gens comptent moins que le profit. La toile de fond de l'action est profondément accusatrice et colle avec cette société déshumanisé. Londres est présenté à travers une série de quartiers périphériques sans âme, des « lieux de vie » constitués par des camps de caravanes où s’entassent les immigrés, par un squat dans un garage sordide ou encore une chaîne de montage dans une usine glauque. Des endroits qui traduisent la laideur, la brutalité et l’insécurité du quotidien et qui s’apparentent à un étau.

Le film est particulièrement réussi car il arrive à éviter une lecture manichéenne du personnage principal. Le réalisateur densifie le rôle en y ajoutant une strate propre à sa nature de femme et de mère. Angie est un personnage multiforme, une blonde, une nana aussi sexy que carnassière, aussi douce que brutale, entre mère Theresa (le surnom lui est donné dans le film) et Margaret Thatcher, qui lutte avec acharnement dans un monde d'hommes mais se laisse abattre dès que les services sociaux de son quartier lui retirent la garde de son fils. L'ambiguïté d'Angie est dès lors totale : généreuse et aimante avec Karol, personnage réussi de jeune Polonais lucide et malin, empathique avec la famille d'un clandestin iranien, elle se montre sans pitié devant la foule d’immigrés quémandant une journée de travail.



Au-delà de ce portrait de femme et de cette descente en enfer individuelle, Loach met également l'accent sur une transformation brutale de la société par le capitalisme carnassier. Le passage d'une embauche à vie au contrat à durée déterminée est pour lui le facteur d'une instabilité nouvelle pour la condition ouvrière. Mais tout ceci n'est rien à côté de la nécessité de produire plus à moindre frais, obsession qui incite les patrons à employer une main-d'oeuvre illégale, bien entendu sous payée et qu’importe si la dignité humaine doit être bafouée pour cela. Si la démonstration n'a rien de neuf, le film a le mérite de montrer que les excès d'un capitalisme non contrôlé risquent de causer des ravages sociaux sans précédent... Les illégaux se substituent aux travailleurs "réguliers" (le père d'Angie dans le film) devenus trop chers pour le patronat, une nouvelle catégorie de chômeurs voit le jour et fragilise davantage un système économique qui finira par céder. It's a Free World! serait-il tristement prémonitoire?

dimanche 17 février 2008

Promenades marginales avec Alechinsky

Samedi après-midi on ne peut plus bruxellois à l’invitation de mon amie Marianne G. Embarquement pour les Musées Royaux des Beaux-arts (j'en profite pour devenir Amis des Musées) afin d'y admirer la très belle rétrospective organisée à l’occasion des 80 ans de Pierre Alechinsky, de A à Y.

Alors que les qualités plastiques des principaux membres du groupe Cobra (Asger Jorn ou Karel Appel) m’ont toujours paru simplistes, brutales, rudimentaires et donc inélégantes, j’ai toujours été fasciné par les gravures ou tableaux d’Alechinsky. Du moins par l’Alechinsky qui s’est révélé à lui-même, à partir de 1965, avec Central Park.

Dès ce moment, chacun de ses tableaux développera le principe des « remarques marginales » : une image centrale sera encadrée par une série de vignettes réparties sur les quatre côtés de cette image. Inspirées par la bande dessinée et les arts de la gravure, ces vignettes complètent ou commentent « en marge » la représentation centrale à la manière d'une écriture. Il se crée des rapports fascinants entre les deux strates picturales : les « remarques marginales » sont soit la représentation du dessin central vu sous un angle différent (transposition du thème), soit une déclinaison nouvelle de cette représentation principale (variation sur le thème), soit encore l'apport d'une donnée iconographique inédite qui oriente et enrichit le sens de la figure centrale (contrepoint de thèmes).

Dans tous les cas de figure, Alechinsky semble vouloir offrir une vision globalisante de son sujet, sorte de synthèse de points de vue qui fera dire à un Ionesco que cet art est comme "la réunion de l'intérieur et de l'extérieur. L'intérieur et l'extérieur se heurtent dans son travail et ont l'air d'en sortir, cabossés. Ce cabossage, si je puis dire est le résultat de ce mélange."



Alechinsky est fascinant par la perfection de ses compositions qui touche aussi bien les images dépouillées que les grands tableaux surchargées. Cela tient à l’équilibre des pleins et des vides, aux répartitions harmonieuses des masses, aux contrastes de couleurs parfaits, à l’élégance des lignes qui se déroulent comme de mystérieuses écritures. L’influence de l’estampe extrême-orientale est manifeste dans cette manière de faire, sentiment qui est corroboré par le fait qu’Alechinsky est allé à Kyoto, en 1955, et qu’il y réalisa un film sur les graveurs et les calligraphes japonais.



Outre cette qualité de la mise en forme, il y a chez Alechinsky une incroyable tension stylistique : dessin au trait nerveux esquissé avec frénésie, vibration forte provoquée par la combinaison des hachures multiples, horreur du vide, expressionnisme de l’image, force de la peinture à l’acrylique ou de l'encre sur le papier marouflé sur toile. Cette énergie de vie est complétée par la présence d’images graphiques récurrentes : serpents (des cobras évidemment), mer, pelures d'orange, chutes d'eau ou volcans... qui se déclinent sur tous les formats et tous les supports.



Autre aspect plus marginal, mais non moins intéressant, Alechinsky fait feu de tout papier, en particulier les papiers anciens qu'il commence à collectionner à partir des années 60 : vieilles cartes postales, factures d'hôtel, actions au porteur, lettres sous pli, cahiers d'écoliers auxquels ils redonnent non sans humour une nouvelle vie financière par ses ajouts à l'aquarelle ou à l'encre de Chine.

Enfin, les livres ont une place considérable dans l'exposition. Parce qu'Alechinsky est un illustrateur de première importance pour ses contemporains à commencer par Dotremont, Octavio Paz et d'autres. Parce que le peintre est également l'auteur d'un nombre d'opus littéraires ou critiques impressionnants qui clarifient en partie sa pensée picturale.

La rétrospective bruxelloise propose près de 200 pièces exceptionnelles, des premiers essais influencés par l'art de Picasso jusqu'aux réalisations les plus récentes, parmi lesquelles le très beau Terril, XXV (2006), tondo d'une beauté suprême.

samedi 16 février 2008

Le Blog de Bruxelles

Soirée mondaine bien sympathique à Flagey ce vendredi, à l'occasion de l'enregistrement de la soirée Arte "spécial Belgique" dont la diffusion est prévue ce mardi. Et l'occasion de rencontrer Mateusz Kukulka, journaliste à la DH, l'un des blogueurs les plus réputés pour sa connaissance des médias et de la politique belges, concepteur de blogs divers dont le Bruxelles, qui plonge quotidiennement au coeur de la belgitude "made in centre ville" :

http://www.bxlblog.be/
http://www.leblogdemateusz.be/
http://www.lepolitiqueshow.be/

vendredi 15 février 2008

Anatole France ou l'éloge du scepticisme

Je n'ai jamais compris pourquoi Anatole France n'était pas davantage lu dans les écoles ou par les amateurs de littérature. Ses livres, à commencer par La Rôtisserie de la reine Pédauque (1892) qui reste mon préféré, sont un bain de jouvence par le progressisme de ses idées et par son profond scepticisme. Et sceptique, il l'est, pourvu qu'on restitue au terme son véritable sens : celui qui examine tous les côtés des choses et qui croit en une relativité du monde. Claires, incisives, toniques, portant les marques d'un "bien écrire", les phrases d'Anatole France sont singulièrement aiguës parce qu'elles pourfendent les ridicules, elles décapent les apparences, elles dénoncent les tourments.

Chez lui, l'âpreté du désir amoureux, d'essence libertine, va de pair avec une maligne observation de la femme (à laquelle l'écrivain est un des premiers à reconnaître le droit d'étudier ou de faire carrière). Mais son talent s'aiguise et excelle lorsqu'il dénonce les préjugés de la société, les comédies de la politique, l'hypocrise des religions. Avec une sorte de pitié pour notre condition aspirant à l'absolu mais incapable de l'atteindre. Il est une sorte de Baudelaire désabusé qui a laissé de côté sa rage et sa superbe pour défendre la liberté de conscience et l'exercice du libre examen, son véritable combat. Voici quelques aphorismes pour donner la pleine mesure de cet esprit brillant :

"Le christianisme a beaucoup fait pour l'amour en en faisant un péché."

"Dans toute religion, c'est toujours le dieu qui importe le moins."

"Les amants qui aiment bien n'écrivent pas leur bonheur."

"Un homme politique ne doit pas devancer les circonstances. C'est un tort que d'avoir raison trop tôt."

"Dans l'amour, une femme se prête plutôt qu'elle ne se donne."

"L'aumône fait du bien à celui qui donne et du mal à celui qui reçoit."

"Il est dans la nature humaine de penser sagement et d'agir d'une façon absurde."

"Les hommes qu'il chérissait en masse, il les méprisait en particulier."

"L'amour est comme la dévotion, il vient tard."

"Un sceptique ne se révolte jamais contre les lois, car il n'a pas espéré qu'on pût imaginer en faire de bonnes."

"Quand on veut rendre les hommes bons et sages, libres, modérés, généreux, on est amené fatalement à vouloir les tuer tous."

"Le souvenir du bonheur nous est plus précieux que le bonheur même, sans doute parce que le présent nous échappe et que nous ne vivons que dans le passé."

"Sa foi restait intacte puisqu'il n'y avait jamais touché."

"Sainte mère de Dieu, vous qui avez conçu sans pécher, accordez-moi la grâce de pécher sans concevoir."

"L'humilité, rare chez les doctes, l'est encore plus chez les ignares."

"Il n'y a plus que les bibliophiles qui aient des bibliothèques, et l'on sait que cette espère d'hommes ne lit jamais."

"L'histoire n'est pas une science, c'est un art et on n'y réussit que par l'imagination."

"Les oeuvres que tout le monde admire sont celles que personne n'examine."

"Il n'est point aisé d'être léger quand on n'est point vide."

"Nous n'avons point d'Etat. Nous avons des administrations. Ce que nous appelons la raison d'Etat, c'est la raison des bureaux."

"La postérité n'est impartiale que si elle est indifférente."

"J'ai passé l'âge heureux où l'on admire ce que l'on ne comprend pas."

"Ignore-toi toi-même, c'est le premier précepte de la sagesse."

"Le véritable appui d'un gouvernement, c'est l'opposition."

"La justice peut être fausse : c'est un système. La piété ne trompe jamais : c'est un sentiment."

"Il n'est pas assez intelligent pour douter."

"A mesure qu'on avance dans la vie, on s'aperçoit que le courage le plus rare est celui de penser."


jeudi 14 février 2008

Ars amandi



Toutes les occasions sont bonnes pour dire à ceux qu'on aime que nous tenons à eux. Y compris la Saint-Valentin (à bon entendeur...). Bien qu'étant le saint patron des amoureux, Valentin est devenu au fil du temps le protecteur des fleuristes, des menus onéreux pour deux, des cahiers de petites annonces, du speed dating, des sites de rencontre payants, de toute la guimauve dégoulinante qu'on nous fait avaler chaque 14 février.

La fête des amoureux n'avait pourtant pas tout cet attirail de mièvreries à ses origines. La célébration des couples remonte aux lupercales romaines de l'Antiquité durant lesquelles les garçons en quête de noces couraient à demi-nus dans les villages pour frapper avec les lanières de bêtes fraîchement égorgées les filles qu'ils voulaient épouser. On savait s'amuser chez les Romains à l'époque! Il a fallu que le Christianisme s'en mêle et que l'Eglise accomode les lupercales à la sauce cul-bénit pour que le rituel évolue...

Comme il est de tradition de s'offrir des cadeaux à la Saint-Valentin, je ne résiste pas à l'idée de reproduire un extrait approprié de L'Art d'aimer d'Ovide - petit manuel de l'an 1 à l'usage des novices, qui fut l'un des plus grands succès littéraires du Ier siècle après J.-C - où il est question des cadeaux qu'un homme doit faire à une femme. Le portrait de la Romaine du Ie siècle qu'on y découvre est moins poétique qu'on aurait pu l'imaginer...

Livre II, 261-266. Quels cadeaux faire?
"Je ne t'ordonne point de faire de riches présents à ta maîtresse; offre-lui quelques bagatelles, pourvu qu'elles soient bien choisies et données à propos. Lorsque la campagne étale ses richesses, lorsque les branches d'arbres plient sous le poids des fruits, qu'un jeune esclave lui apporte de ta part une corbeille pleine de ces dons champêtres. Tu pourras dire qu'ils viennent d'une campagne voisine de la ville, bien qu'ils aient été achetés sur la Voie Sacrée. Envoie-lui ou des raisins ou de ces châtaignes qu'aimait Amaryllis; mais les Amaryllis de nos jours aiment peu les châtaignes.

Un envoi de grives ou de colombes lui prouvera que tu ne l'oublies point. Je sais qu'on achète aussi par de semblables prévenances l'espoir d'hériter d'un vieillard sans enfants. Ah! périssent ceux qui font des présents un si coupable usage!

Dois-je te conseiller de lui envoyer aussi de tendres vers? Hélas! les vers ne sont guère en honneur. On en fait l'éloge, mais on veut des dons plus solides. Un Barbare même, pourvu qu'il soit riche, est sûr de plaire. Nous sommes vraiment dans l'âge d'or: c'est avec l'or qu'on obtient les plus grands honneurs; c'est avec l'or qu'on se rend l'amour favorable. Homère lui-même, vint-il escorté des neuf Muses, q'il se présentait les mains vides, Homère serait mis à la porte.

Il y a pourtant quelques femmes instruites ; mais elles sont bien rares; les autres ne savent rien et veulent paraître savantes. Cependant tu feras, dans tes vers, l'éloge des unes et des autres. Surtout, lecteur habile, fais valoir tes vers, bons ou mauvais, par le charme du débit. Doctes ou ignorantes, peut-être qu'un poème composé en leur honneur fera près d'elles l'effet d'un petit cadeau."

Et pour rester dans Ovide, ne manquez pas d'écouter ou de podcaster l'émission "Une vie, une oeuvre" que France Culture lui a consacré ce jeudi :

mercredi 13 février 2008

Le lion est mort ce matin...

JUANITA BANANA (sur un air de Rigoletto...)


LE TRAVAIL C'EST LA SANTE


QUAND ON "TRAVAIL" ON "TRAVAIL"


ZORRO EST ARRIVE


En italien, un désopilant "ALBUM DE FAMILLE" pour la Rai Due

Télé-réalité à Kaboul

Après s'être intéressé à l'islam des Tchètchènes en 1992, puis aux confréries mystiques musulmanes de Macédoine (Les Amoureux de Dieux, 1998), le dernier film du cinéaste belgo-roumain Dan Alexe, Cabale à Kaboul renoue avec le genre du cinéma documentaire dans la lignée d'un Bresson, ou, plus proche de chez nous, d'un Thierry Michel. Si l'optique documentaire est de mise, le dessein du reportage reste obscur. Alexe filme la vie des deux derniers juifs d'Afghanistan, Zabulon Simantov et le "Mollah" Isaac Levy, deux individus réels qui cohabitent dans l'ancienne synagogue en ruine de Kaboul, désertée de longue date par la communauté juive. Le premier est un célibataire glabre d'une cinquantaine d'années, il fabrique secrètement son vin et s'adonne à la prière quotidiennement entre les petits plats mijotés et la télévision. Le second est le "Mollah" Isaac Levy, vieil homme d'une soixantaine d'années qui pratique le métier de sorcier et gagne quelques afghanis par semaine grâce à la vente des amulettes magiques qu'il fabrique lui-même.

Une multitude de questions se posent sur ces deux êtres. Pourquoi sont-ils restés en Afghanistan? Quel a été leur rapport avec le régime des Talibans? Comment sont-ils perçus par la population musulmane? Espèrent-ils un retour des juifs à Kaboul? Dan Axele n'apportent pas la moindre réponse à ces questions, il se contente pour l'essentiel de dresser un portrait assez grotesque des deux hommes.

Au-delà de la belle alitération avec "Kaboul" et du jeu de mot sur "Kabbale", le titre est à lui seul inapproprié. Nulle cabale en soi. Ou alors elle est purement imaginaire mais on ne la montre pas. La caméra filme tout au plus la haine entre les deux juifs, un conflit à prendre avec autant de sérieux que les escarmouches d'adolescentes prépubères. Isaac et Zabulon ne dialoguent que par jurons interposés - "Apostat", "Charogne", "Proxénète", "Sorcier" -, les humiliations qu'ils se font, les insultes qu'ils s'échangent semblent ne pas avoir de motifs valables. On comprend bien vite que la médisance gratuite prime sur le fait avéré. Ces deux-là fonctionnent comme un vieux couple. On en vient à douter du sérieux de leurs différents.



Formellement, le film appartient davantage au genre de la télé-réalité qu'à celui du cinéma réaliste. D'une qualité numérique assez médiocre, l'image s'introduit sans pudeur dans l'univers des deux personnages, elle décortique les petits faits d'un quotidien sans importance. Le cinéaste ne se contente pas de filmer : il est présent comme un témoin et un protagoniste à part entière. Dan Axele dialogue durant tout le long-métrage derrière sa caméra avec Isaac ou Zabulon. C'est par sa présence et ses dialogues que la narration, assez décousue certes, se construit (la grande originalité du film). Curieusement, alors que les développements psychologiques ne sont pas son fort, Dan Alexe offre d'assez beaux regards croisés, de belles actions dédoublées quand Zabulon et Isaac, chacun de leur côté, préparent à manger, égorgent des volatiles pour leurs sacrifices ou font leur course au marché de la ville.

Le moment le plus intéressant du film est indéniablement celui où Isaac est filmé en plein exercice de sorcellerie, en présence d'un couple de montagnards bien crédules : la caméra exerce sa pleine mission de reportage à la croisée de la sociologue, de l'anthropologie et de l'histoire des superstitions. Dan Alexe en tant que protagoniste s'efface, sa caméra a la concentration d'un scientifique en pleine analyse. S'il avait opté d'emblée pour cet éclairage moins caricatural, son film eût été autrement plus réussi...

mardi 12 février 2008

Un succès qui donne des frissons

L’album Thriller, sorti en décembre 1982 chez Epic (Sony-BMG) fête ses 25 ans. A l’époque Michael Jackson avait un nez, il avait la peau noire et signait son deuxième album solo avec le producteur Quincy Jones, après le très estimable succès du 33 tours Off the Wall.

Thriller peut se targuer d’être l’album de tous les records. Il reste le disque le plus acheté au monde avec 104 millions de ventes au dire de Sony (chiffre ramené à 55 millions selon l’édition 2008 du Guiness Book des records), dont 27 millions rien qu'aux Etats-Unis. L’album est resté 80 semaines dans le top 10 mondial et 37 semaines en première place.

J’ai découvert Thriller au printemps 1983, grâce à la chanson Billie Jean, dernier reliquat de la musique disco de l'époque, qui m’avait complètement séduit par l’atmosphère mélancolique de la mélodie et la tristesse désolée du clip (Michael Jackson y expérimentait pour la première fois son fameux pas lunaire, le « Moonwalk »). Pour le reste, je fus subjugué par la diversité stylistique de l’album : mélodies suaves (The Girl is Mine avec Paul McCartney, Human Nature, The Lady is Mine), ballade hard-rock avec la guitare de Van Haelen en renfort (Beat it), rythmes souls africains (Wanna be startin’ somethin’), début du style funk (P.Y.T). Ce cocktail bien dosé avait de quoi séduire d'autant qu'il remettait à l'honneur la communauté afro-américaine alors en perte de vitesse.

La chanson Thriller avec ses portes grinçantes et le rire démoniaque de Vincent Price était (et est resté) le sommet de l'album. Quand bien même son clip peut paraître kitsch et simpliste avec le recul, sa diffusion sur le petit écran en décembre 1983 a été l’un des événements les plus attendus de l'histoire de la télé, d’abord parce que le clip était produit par John Landis à la manière d’un opus cinématographique, ensuite parce qu’il était annoncé comme le plus long de l’histoire.

25 ans plus tard, une édition spéciale de Thriller sort dans le monde à l’occasion du quart de siècle de l’album. Six chansons remixées dans la veine hip hop et signés Kanye West, Akon, Fergie et Will.i.am ainsi qu'un inédit tiré des sessions d'enregistrement d'origine complètent l'album initial. Une opération commerciale dont le but est de redorer le blason d’un chanteur qui ne produit plus rien de bon depuis une dizaine d’années. Michael Jackson aura 50 ans le 29 août prochain, il espère toucher une nouvelle génération pour laquelle sa musique n'est pourtant qu'un reliquat d'un autre âge. A l'écoute, les bonus du disque n'apportent rien, on peut même dire qu'ils dénaturent quelque peu l'esprit initial de l'album de sorte qu'à l'instar de son interprète, ce nouvel opus est lui aussi une caricature.

Tant qu'à rester dans la caricature, voici deux vidéos parodiques de Thriller relativement intéressantes. La première filmée en Inde dans l'esthétique typique de l'industrie Bollywood, transforme de manière désopilante la musique et l'imagerie initiales. La seconde, sur la chanson originelle, a été réalisé en 2006 dans une prison du Cebu (Philippines), avec, si l'information est correcte, le concours de 1500 prisonniers, visiblement plus calmes et disciplinés que les détenus de la troisième saison de Prison Break.



lundi 11 février 2008

Le Kosovo à la RSR : chroniques d'une indépendance annoncée



Malgré l'opposition du régime serbe de Belgrade et de la Russie, l'indépendance du Kosovo pourrait être proclamée le 17 février prochain. L'information a été annoncée par le ministre serbe du Kosovo, Slobodan Samardzic, sur la base de données recueillies dans l'entourage du 1er ministre kosovar, Hashim Thaçi. Depuis 1999, le Kosovo, province serbe qui compte une majorité d'albanophones, est administrée par l'ONU. Son indépendance devrait être reconnue par une centaine de pays. Ce qui n'ira pas sans contrarier les 100.000 Serbes vivant sur le territoire kosovare qui pourraient faire sécession.

Afin de mieux saisir toute la complexité de l'histoire récente du Kosovo et les enjeux à venir, l'émission "Histoire vivante" sur La 1ère (Radio Suisse Romande) proposait il y a une dizaine de jours six émissions captivantes d'une cinquantaine de minutes podcastables sur Itunes (http://www.rsr.ch/la-1ere/histoire-vivante). Ce choix éditorial des Helvètes peut paraître étonnant, il l'est moins lorsqu'on sait que 10% de la population kosovare est réfugiée en Suisse!

"Histoire vivante" retrace toute la complexité de l'organisation des Balkans à l'époque ottomane avant d'évoquer la création du premier Royaume Yougoslave (1918), les affres de la dictature communiste de Tito, les raisons de l'oppression serbe du régime de Milosevic. Et de terminer par une évocation de ce que devrait être le Kosovo indépendant de demain.

En complément...



"Nous ne voulons pas ce qui appartient aux autres. Nous ne cèderons pas le Kosovo". Ce graffiti à Belgrade exprime toute la détermination serbe à ne pas abandonner le Kosovo...

dimanche 10 février 2008

Le château de Beersel, perle du Brabant flamand



Le samedi radieux de ce week-end m’a donné envie de retourner dans le Pajottenland, cette région plate et fertile du Sud-Ouest de Bruxelles, entre la Dendre et la Senne qui englobe la commune d’Anderlecht où j’ai grandi, mais aussi, Halle, Enghien, Lot et enfin Beersel.
Tous les écoliers bruxellois découvrent leur premier château fort précisément à Beersel, une petite bourgade du Brabant flamand à quelques encablures de Bruxelles. Le lieu appartient à l’imaginaire collectif des habitants de capitale, il n’est d’ailleurs pas innocent qu’une des bandes dessinées qui incarne le mieux la Belgitude, la série « Bob et Bobette », imagine l'un des ses albums (De schat van Beersel) dans ce cadre prestigieux.

Enfant, je n’ai pas échappé à la visite scolaire du lieu et, comme mes camarades de classe, j’y pris plaisir à me laisser envahir par tout l’imaginaire fantasque des contes gothiques. J’étais effrayé par ces invisibles squelettes qui croupissaient au fond des oubliettes, admiratif devant ces cascades d’huile bouillante que déversaient les mâchicoulis ou intrigué par les astucieuses meurtrières qui sauvaient la vie des "bons" archers et donnaient la mort aux "méchants" ennemis.

Le château a conservé une structure intacte qui remonte aux années 1300 : trois tours de gardes reliées par un chemin de ronde irrégulier mais praticable encadrent une cour centrale assez vaste où les villageois se réfugiaient en temps de guerres ou d’épidémies. Si les fenêtres et la couverture des tours ont été réaménagées au début du XVIIe siècle, l’allure générale garde encore une grande cohérence. Chaque tour est bâtie sur trois niveaux. Chaque niveau, que l’on rejoint par un escalier à colimaçon étroit, comprend une pièce principale haute et vaste. La pièce du dernier niveau est généralement ceinturée par un couloir de garde paré de multiples fenêtres qui permettaient une surveillance accrue du paysage brabançon. Aucun mobilier, portrait, éclairage ne vient déranger ces pièces qui offrent la beauté de leur structure et l’éclat hautain de leurs pierres séculaires.

samedi 9 février 2008

Il Matrimonio segreto : un sans faute esthétique à l'Opéra Royal de Wallonie?



J'ai découvert Il matrimonio segreto de Cimarosa lorsque je préparais mon mémoire de fin d’études universitaires sur l’esthétique musicale de Stendhal. Cet opéra était pour l’auteur de La Chartreuse de Parme le prototype du « beau idéal », la perfection de ce qui pouvait se concevoir en musique. Lorsqu’il rédigea sa Vie de Rossini, Stendhal juge L’Italienne à Alger, Le Barbier de Séville ou La Cenerentola au regard du Matrimonio, démarche par nature restrictive qui explique, à côté d’intuitions géniales, la faiblesse de certains jugements et le conservatisme de son goût.


Si cette charmante comédie est effectivement louable pour la beauté de ses lignes mélodiques, il y manque la palette orchestrale, l’adrénaline harmonique, le cheminement tonal complexe, les personnages si profondément humains d’un Mozart. Pourtant, en comparaison de la production opératique du XVIIIe siècle, l'opéra de Cimarosa ne manque ni de verve comique, ni d'un instinct dramatique puissant et il mérite amplement d’être programmé par les maisons lyriques, ce que le directeur de l’Opéra Royal de Wallonie, Stefano Mazzonis, n'a pas manqué de faire dans le cadre de sa première saison à Liège.


Le Matrimonio proposé ces jours-ci à l’ORW est d'ailleurs une réelle réussite théâtrale. Mazzonis, artisan du spectacle, a misé sur les qualités d’acteurs de ses interprètes pour concevoir un spectacle extraordinairement bien rythmé. Parfois, certaines scènes sont un peu surjouées ou surchargées de gags qui remontent à la nuit des temps de la Commedia italienne, mais nul contresens ne heurte la logique de l'action et on se surprend vite à croire à cette farce avec plaisir. A cette réussite dramatique, s’ajoutent la beauté des éclairages, chaleureux et chatoyants (toujours de Mazzonis), les décors et accessoires sans la moindre faute de goût de Jean-Guy Lecat (un intérieur classique qu'on croirait tout droit sorti d'une gravure ancienne) et les costumes somptueux de Fernand Ruiz, fidèles au luxe et à la sophistication du XVIIIe mais rehaussés de couleurs audacieuses du plus bel effet.


Il paraissait judicieux de faire appel à un chef de musique baroque (Giovanni Antonini, leader d’Il Giardino Armonico) mais cette idée restera bancale tant qu’un orchestre sur instruments anciens ne restituera pas les couleurs originelles de l’œuvre dans la fosse. Quand bien même la gestique d’Antonini est d’une grande élégance et certaines ses pulsations rythmiques éclatantes comme des coups de cravaches, le chant est plombé par une lecture mélodique trop verticale. Rien de vraiment gênant, mais un peu plus d'artifice aurait permis à la musique de briller plus aisément et de coller avec le caractère primesautier de la mise en scène. On n’insistera pas sur les qualités vocales du plateau. Aucun chanteur n’est vraiment mauvais, mais aucun ne restera gravé dans les mémoires. A défaut d'avoir de belles voix, ils font montre d'un engagement physique sincère et intense qui rend leur présence plus que supportable.

Matthieu Galey, un écrivain sans œuvre

Lorsqu’on cite le nom de Matthieu Galey (1934-1986), on pense inévitablement aux entretiens avec Marguerite Yourcenar, édités sous le titre Les Yeux ouverts en 1980. Une publication qui attira la colère de l’auteur des Mémoires d’Hadrien, par les libertés que ce jeune critique littéraire à l’Express et au Combat s’étaient autorisées en divulguant ce qu’il valait mieux pour l’écrivaine, moins maîtresse d'elle-même que de coutume, de taire.

L’excellente émission « Une vie, une œuvre » diffusée jeudi dernier sur France Culture consacrait un portrait très réussi à ce dandy proustien, membre du comité de lecture chez Grasset, qui fréquentait les salons mondains de Paris où il côtoya les grands écrivains français de son époque, à commencer par Jacques Chardonne, Henry de Montherlant, Julien Gracq, Marcel Jouhandeau ou Louis Aragon. En 1986, un an après sa mort (il fut emporté par la maladie de Charcot), paraissent à titre posthume les deux tomes de son Journal, des pages corrosives qui dénoncent les travers des milieux littéraires parisiens et relatent ses différentes expériences sexuelles.

L’émission - podcastable encore quelques jours - rassemble des témoignages passionnants, ceux de Pierre Joxe (ancien ministre de l’Intérieur français qui fut l’ami d’enfance de Galey), Jean-Claude Fasquelle (ancien PDG des éditions Grasset), Herbert Lugert (l’un des deux compagnons de Galey) ou encore Geneviève Galey (la sœur du critique, réalisatrice du journal de TF1).

Le lien : http://www.radiofrance.fr/chaines/france-culture2/emissions/vie_oeuvre/index

vendredi 8 février 2008

No Country for Old Men



Le dernier film d'Ethan et Joel Coën est remarquable. Après un passage à vide, leur No Country for Old Men renoue avec cette inspiration grinçante qui traverse The Barber, O Brother ou Fargo. Inspirée par le roman homonyme de Cormac McCarthy, l'action se situe non loin de la frontière mexicaine, vraisemblablement au Texas. Nous sommes en 1980, à quelques mois de l'avènement de Reagan comme président des Etats-Unis. Llewelyn Moss (Josh Broslin), un looser digne du héros de Fargo, découvre en pleine partie de chasse dans une nature désertique d'une beauté confondante, les corps sans vie de trafiquants de drogue. Une petite mallette bourrée de dollars traine non loin des cadavres. Il commet l'erreur de s'en emparer et c'est là que tous ses maux commencent : l'affreux Anton Chigurh va lui coller aux trousses. Interprété par un époustouflant Javier Bardem (acteur fétiche d'Almodovar et de Luna), ce Chirug, affreusement coiffé comme un Beatles ou un Playmobil, est un tueur d'un genre nouveau. Solitaire, intuitif, redoutablement intelligent, ses crimes relèvent autant d'une folie incurable que de fins philosophiques diverses. La vie de ses victimes, il la joue à "pile ou face" pour accuser le hasard de ses meurtres et décharger ainsi sa conscience. Un ange de la mort d'une effrayante puissance...



Commence entre les deux protagonistes une interminable course poursuite qui tient aussi bien du road movie que du thriller psychologique. La mécanique est parfaitement rôdée, avec une succession d'escalades, de scènes violentes qui s'enchaînent dans un rythme serré, irrésistible. Le dénouement, implacablement fatal, n'advient pas comme on l'attendait. Les codes sont astucieusement cassés : la mort d'un des protagonistes se déroule hors champs, comme un non-événement sans doute parce que cette improbable histoire ne pouvait avoir de dénouement véritable. Les 20 minutes qui terminent le film décantent ce qui s'est passé, scrutent avec profondeur la vie de ceux qui restent, prennent le recul qui manquait jusqu'alors.


Le film ne serait rien de plus qu'un bon suspens s'il ne tirait son sel philosophique de la présence d'un troisième personnage, le shérif Ed Tom Bell (l'excellent Tommy Lee Jones). Spectateur passif de cette incroyable cavale, il est l"old man" principal de l'histoire, un témoin qui relate les faits à la manière d'un évangile, avec toute la lenteur de circonstance et surtout avec le caractère désabusé d'un homme qui, à quelques jours de sa retraite, renonce à servir le bien. Il y a sans doute une part d'incompétence personnelle dans son abandon (les vannes à l'encontre de la police ne manquent pas) mais, et c'est ce qui fait la grandeur du film, il y a chez ce shérif tout le pessimiste des frères Coën. Comment croire en la nature perfectible de l'homme alors que de tout temps, il s'est nourri de convoitise et de crime? La lutte est inutile. Renoncer au monde, c'est se réserver quelques rares instants de bonheur, loin de ce mal qui est une constante chez l'homme. Jadis, il était au coeur des affrontements entre communautés indiennes. Aujourd'hui, ce sont les narcotrafiquants latinos qui le relayent et on n'ose imaginer sous quelle forme il se déclarera demain. Ce constat désabusé fait de No Country for Old Men le film le plus noir des frères Coën et l'un des plus aboutis.

jeudi 7 février 2008

L'Université turque hisse les voiles


La levée de l'interdiction du voile dans les Universités est en passe d'être votée au Parlement turc par les députés islamo-conservateurs (AKP) et les ultranationalistes (NHP). Cela afin d'éviter, comme le déclare Erdogan, "les traitements injustes rencontrés par les filles aux portes des Universités". Cette mesure prise à des fins faussement antidiscriminatoires est, en réalité, une atteinte réelle à la séparation des pouvoirs. Atatürk a fait de la Turquie un état laïque. Cela ne signifie pas un état sans pratiques religieuses (il y a 98 % de musulmans dans le pays), mais une société où la chose publique et le fait religieux sont clairement séparés. Tolérer le voile ouvre la voie à la dissolution progressive de ces frontières.

Le choix de ne pas porter le voile restera évidemment libre pour les étudiantes qui le souhaitent, mais celles qui ne le porteront pas auront à subir la pression morale de leurs consoeurs religieuses. Depuis plusieurs années, une idée issue des milieux défavorisés, fait croire que le port du foulard est un gage de respectabilité. Cette "mahalle baskisi", pression de la rue (littéralement du "quartier") est de plus en plus forte en Turquie. Les femmes laïques entendent régulièrement les petits commerçants affirmer "bien que vous ne portiez pas le foulard, vous êtes une femme respectable" ; "cette fille qui ne porte pas de voile est une mauvaise fille"... Les femmes "baby-sitter" ou "ménagères" mettent systématiquement un foulard pour aller travailler afin de préserver cette notion de respectabilité. Le vote prochain de la loi ne ferait qu'étendre la "mahalle baskisi" à l'ensemble de la société civile.

Au-delà du seul fait vestimentaire, cette introduction du dogme religieux à l'Université pose un autre problème. Enlever ou non un foulard le temps d'un cour n'enlève pas les idées fanatiques qui sont dans la tête. Au nom de la démocratie, l'Université peut-elle tolérer des personnes qui revendiquent leur appartenance à un mouvement spirituel incompatible avec l'expérience scientifique, le travail de raison, la pluralité des points de vue? Comment parler objectivement de l'athéisme de Nietzsche sans le condamner. Comment aborder la question de la sexualité en littérature lorsqu'il y a de tels tabous sur le corps? Comment accepter la théorie de l'évolution des espèces (et ses adaptations postérieures) lorsqu'on est adepte du créationnisme coranique? L'Université est une ère de liberté absolue, sa mainmise par l'Islam ou par n'importe quelle religion serait un désastre pour l'évolution de la pensée humaine.

Voltaire et le Vieux des sept montagnes...



Je reprends avec plaisir la Princesse de Babylone de Voltaire (1768), oeuvre qui avec Candide et L'Ingénu appartient à la série des contes philosophiques les plus réussis. Je n'évoquerai pas ici les péripéties du prince Amazan et de la belle Formansante - la princesse babylonienne dont on devine la beauté à son seul nom. Bien qu'elles soient charmantes, ces historiettes importent moins que le vrai sujet du livre : la description et le jugement des divers gouvernements européens du XVIIIe siècle. L'Angleterre et l'Autriche s'en tirent à bon compte. Il n'en va pas de même de l'Espagne, de la France et surtout du Saint-Siège, le pire des états que connaît l'Europe et l'occasion pour Voltaire de sortir ses griffes pour montrer combien les dogmes et l'intolérance du clergé entravent les idéaux des Lumières. Le séjour du prince Amazan dans la Rome papale ("la ville aux sept montagnes") donne lieu à une telle poussée d'anticléricalisme corrosif qu'il mérite d'être livré dans son intégralité :

"Enfin les ondes jaunes du Tibre, des marais empestés, des habitants hâves, décharnés, et rares, couverts de vieux manteaux troués qui laissaient voir leur peau sèche et tannée, se présentèrent à ses yeux, et lui annoncèrent qu’il était à la porte de la ville aux sept montagnes, de cette ville de héros et de législateurs qui avaient conquis et policé une grande partie du globe.

Il s’était imaginé qu’il verrait à la porte triomphale cinq cents bataillons commandés par des héros, et, dans le sénat, une assemblée de demi-dieux, donnant des lois à la terre; il trouva, pour toute armée, une trentaine de gredins montant la garde avec un parasol, de peur du soleil. Ayant pénétré jusqu’à un temple qui lui parut très beau, mais moins que celui de Babylone, il fut assez surpris d’y entendre une musique exécutée par des hommes qui avaient des voix de femmes.


« Voilà, dit-il, un plaisant pays que cette antique terre de Saturne! j’ai vu une ville où personne n’avait son visage [allusion à Venise où l'on porte le masque] ; en voici une autre où les hommes n’ont ni leur voix ni leur barbe. » On lui dit que ces chantres n’étaient plus des hommes, qu’on les avait dépouillés de leur virilité, afin qu’ils chantassent plus agréablement les louanges d’une prodigieuse quantité de gens de mérite. Amazan ne comprit rien à ce discours. Ces messieurs le prièrent de chanter; il chanta un air gangaride [Amazan est un indien du Gange] avec sa grâce ordinaire. Sa voix était une très belle haute-contre. « Ah! monsignor, lui dirent-ils, quel charmant soprano vous auriez fait!... — Ah! si... — Comment si? que prétendez-vous dire? — Ah! monsignor!... — Eh bien? —Si vous n’aviez point de barbe! » Alors ils lui expliquèrent très plaisamment, et avec des gestes fort comiques, selon leur coutume, de quoi il était question. Amazan demeura tout confondu. « J’ai voyagé, dit-il, et jamais je n’ai entendu parler d’une telle fantaisie. »

Lorsqu’on eut bien chanté, le vieux des sept montagnes alla en grand cortège à la porte du temple; il coupa l’air en quatre avec le pouce élevé, deux doigts étendus et deux autres pliés, en disant ces mots dans une langue qu’on ne parlait plus: A la ville et à l’univers
[l'Urbi et Orbi]. Le Gangaride ne pouvait comprendre que les deux doigts pussent atteindre si loin.

Il vit bientôt défiler toute la cour du maître du monde; elle était composée de graves personnages, les uns en robes rouges, les autres en violet; presque tous regardaient le bel Amazan en adoucissant les yeux; ils lui faisaient des révérences, et se disaient l’un à l’autre: San Martino, che bel ragazzo! San Pancratio, che bel fanciullo!

Les ardents, dont le métier était de montrer aux étrangers les curiosités de la ville, s’empressèrent de lui faire voir des masures où un muletier ne voudrait pas passer la nuit, mais qui avaient été autrefois de dignes monuments de la grandeur d’un peuple roi. Il vit encore des tableaux de deux cents ans, et des statues de plus de vingt siècles, qui lui parurent des chefs-d’oeuvre. « Faites-vous encore de pareils ouvrages? — Non, Votre Excellence, lui répondit un des ardents; mais nous méprisons le reste de la terre, parce que nous conservons ces raretés. Nous sommes des espèces de fripiers qui tirons notre gloire des vieux habits qui restent dans nos magasins. »

Amazan voulut voir le palais du prince: on l’y conduisit. Il vit des hommes en violet qui comptaient l’argent des revenus de l’État; tant d’une terre située sur le Danube, tant d’une autre sur la Loire ou sur le Guadalquivir, ou sur la Vistule. « Oh! oh! dit Amazan après avoir consulté sa carte de géographie, votre maître possède donc toute l’Europe comme ces anciens héros des sept montagnes? Il doit posséder l’univers entier de droit divin, lui répondit un violet; et même il a été un temps où ses prédécesseurs ont approché de la monarchie universelle; mais leurs successeurs ont la bonté de se contenter aujourd’hui de quelque argent que les rois leurs sujets leur font payer en forme du tribut.

— Votre maître est donc en effet le roi des rois? c’est donc là son titre? dit Amazan. — Non, Votre Excellence, son titre est serviteur des serviteurs; il est originairement poissonnier et portier, et c’est pourquoi les emblèmes de sa dignité sont des clefs et des filets; mais il donne toujours des ordres à tous les rois. Il n’y a pas longtemps qu’il envoya cent et un commandements à un roi du pays des Celtes, et le roi obéit.

Votre poissonnier, dit Amazan, envoya donc cinq ou six cent mille hommes pour faire exécuter ses cent et une volontés?

— Point du tout, Votre Excellence; notre saint maître n’est point assez riche pour soudoyer dix mille soldats; mais il a quatre à cinq cent mille prophètes divins distribués dans les autres pays. Ces prophètes de toutes couleurs sont, comme de raison, nourris aux dépens des peuples; ils annoncent de la part du Ciel que mon maître peut avec ses clefs ouvrir et fermer toutes les serrures, et surtout celles des coffres-forts. Un prêtre normand
, qui avait auprès du. roi dont je vous parle la charge de confident de ses pensées, le convainquit qu’il devait obéir sans réplique aux cent et une pensées de mon maître; car il faut que vous sachiez qu’une des prérogatives du vieux des sept montagnes est d’avoir toujours raison, soit qu’il daigne parler, soit qu’il daigne écrire.

Parbleu, dit Amazan, voilà un singulier homme! je serais curieux de dîner avec lui. — Votre Excellence, quand vous seriez roi, vous ne pourriez manger à sa table; tout ce qu’il pourrait faire pour vous, ce serait de vous en faire servir une à côté de lui plus petite et plus basse que la sienne. Mais; si vous voulez avoir l’honneur de lui parler, je lui demanderai audience pour vous, moyennant la buona mancia que vous aurez la bonté de me donner. — Très volontiers, » dit le Gangaride. Le violet s’inclina. « Je vous introduirai demain, dit-il; vous ferez trois génuflexions, et vous baiserez les pieds du vieux des sept montagnes. » A ces mots, Amazan fit de si prodigieux éclats de rire, qu’il fut près de suffoquer; il sortit en se tenant les côtés, et rit aux larmes pendant tout le chemin, jusqu’à ce qu’il fût arrivé à son hôtellerie, où il rit encore très longtemps.

A son dîner, il se présenta vingt hommes sans barbe et vingt violons qui lui donnèrent un concert. Il fut courtisé le reste de la journée par les seigneurs les plus importants de la ville; ils lui firent des propositions encore plus étranges que celle de baiser les pieds du vieux des sept montagnes. Comme il était extrêmement poli, il crut d’abord que ces messieurs le prenaient pour une dame, et les avertit de leur méprise avec l’honnêteté la plus circonspecte. Mais, étant pressé un peu vivement par deux ou trois des plus déterminés violets, il les jeta par les fenêtres, sans croire faire un grand sacrifice à la belle Formosante. Il quitta au plus vite cette ville des maîtres du monde où il fallait baiser un vieillard à l’orteil, comme si sa joue était à son pied, et où l’on n’abordait les jeunes gens qu’avec des cérémonies encore plus bizarres".

mercredi 6 février 2008

La radio hertzienne est morte... Vive la radio wifi!

L'ère de la radio numérique par transmission wifi est une incroyable révolution. Finis les crachotements des longues ondes lorsqu'on écoute France Inter, terminé le choix restrictif de notre petite prison hertzienne. Avec la radio wifi, ce sont plus de 10.000 stations qui sont désormais à portée de télécommande, accessibles selon des critères d'exploration divers.

La recherche peut s'effectuer d'abord par genre (disco, comédie musicale, rock chrétien...). Rien que pour la musique classique, 192 radios sont répertoriées à ce jour. Certaines se sont spécialisées dans des créneaux distincts : la musique baroque, l'opéra, à moins de ne passer que du Beethoven ou que du Mozart (les Etats-Unis excellent dans ces fragmentations)! Musiq'3, Klara et Klara continuo sont évidemment présents, dans une qualité de transmission optimale.
La recherche peut également s'effectuer par pays. La télécommande devient alors une carte d'embarquement vers tous les continents : en quelques clics, on explore aussi bien les radios de Grèce que celles du Cap-Vert, d'Inde ou de l'Argentine. Et de constater que l'Espagne a sa radio country, que les îles Féroé écoutent Coldplay ou que les radios iraniennes diffusent de la techno d'avant-garde, n'en déplaise aux affreux mollahs. Mon coup de coeur : Radio Tachkent, pour la qualité exceptionnelle des artistes ouzbèks diffusés!
La recherche peut enfin se faire par podcasts, et là encore ce sont des abîmes de culture qu'on n'a pas finit d'explorer.
La radio wifi offre en plus la possibilité de connecter et d'écouter presque tous les types d'Ipod (hormis le Shuffle). Il est même envisageable d'écouter la base I-tunes de son ordinateur par simple connexion wifi. La qualité sonore est irréprochable (pour peu que les radios diffusent à partir d'un débit minimum de 128 Kbps. Les plus exigeants peuvent raccorder cette radio à leur chaîne hifi. Et elle sert même de réveil matin...
Le temps de la radio à papa est bel et bien révolu...

mardi 5 février 2008

Le gille de Binche : sexiste et xénophobe?

En ce jour de mardi gras, l’émission Questions publiques (La Première) recevait ce matin Gauthier Dewinter, président de l'association pour la défense du folklore binchois. Si le Carnaval de Binche est une des traditions folkloriques les plus estimables du patrimoine mondial de l’humanité - sa reconnaissance par l’Unesco en 2003 en témoigne - la philosophie qui règne au sein de ces "joyeux" lurons laisse franchement à désirer. Par exemple, pourquoi les allochtones ne peuvent-ils pas endosser la tenue de gille? M. Dewinter précise que ce sont les statuts très stricts de l'institution qui l'interdisent : il faut être de nationalité belge, être né à Binche (ville qui n’a pour l'instant plus de maternité!), y être établi depuis au moins cinq ans (l'idée donne des frissons…) ou éventuellement avoir un membre de sa famille qui a été gille, ce qui est loin d'être évident lorsqu'on vient d’Iran, du Cambodge ou d’Ethiopie et qu'on n'a pas l'intention d’épouser pour autant la première binchoise du coin. M. Dewinter ne nous dit d'ailleurs pas si ces alliances ethniques sont tolérées par l'institution.

Et les femmes dans tout ça ? La réponse est encore plus édifiante : « Elles ne peuvent effectivement pas porter le costume du gille… Mais sans elles, les maris seraient incapables d’endosser leur tenue, d’enfiler leur chapeau ou même de mettre leur masque. Elles jouent un rôle important dans la réussite du Carnaval. Les époux sont très fiers d’elles !».

Je n’imaginais pas que dans la Belgique du XXIe siècle les replis identitaires étaient aussi virulents, que les communautés étrangères gênaient les "imbéciles heureux qui sont nés quelque part" (Brassens), que les femmes étaient de braves servantes au service de l'alcoolisme patriarcal. Les traditions sont souvent faites d’archaïsmes. On en a une preuve évidente à Binche!

"Shirley"!

Je peux être très bon public avec certains artistes. Ce qui revient à dire inconditionnel... Shirley Bassey fait partie de ces interprètes qui me touchent à tous les coups, tant son timbre exerce une effervescence inexplicable.

J'ai eu une nouvelle fois l'occasion de l'expérimenter, avec l'album "Shirley" reçu ce matin des USA. Bassey l'enregistre pour la Columbia en 1961 avec l'orchestre très peu "british" de Geoff Love, une formation londonienne extraordinairement rythmée qui avait déjà gravé le premier disque de la chanteuse galloise. "Shirley' comprend quelques grands classiques de l'Easy Listening : In the still of the night, Let there be love, Every yime we say googbye, transcendés par cette jeune femme de Cardiff alors âgée d'à peine 23 ans!

Le matériau vocal y est comme de coutume éblouissant. La voix est espiègle, sensuelle et souriante comme lors d'un état de grâce amoureux avec ce petit voile de fragilité qui teinte d'une incroyable chaleur l'ensemble des mélodies (All at once, I'm in the mood for love et There will never be another you sont des étoffes de velours) et invite même à la perdition des sens (So in love ou Too late now).

Bassey peut être féline aussi. Dans les atmosphères de cabaret "jazzy", sa voix fusionne idéalement avec les cuivres sublimes qui pourfendent l'espace de leur ironie cinglante (For every man there's a woman est étourdissant, pareil pour If I were a bell et I'm shooting high). Elle achève son auditeur à chaque lancer de ses fameux aigus à l'héroïsme puissant et sans l'once d'une crispation.

Pas un des douze opus du disque n'est mineur. Je le classe volontiers au sommet de la discographie de l'artiste, au même titre que "The Fabulous Shirley Bassey", "And I love you so" et les trois "James Bond's songs". "Shirley" est disponible sur Itunes sous deux formes : seul ou associé (pour le même prix) à l'album "Let's face the music" qui comporte également quelques perles...

lundi 4 février 2008

Des Canyons aux étoiles sur Musiq'3



Des Canyons aux étoiles de Messiaen, qui a donné son sous-titre poétique au Festival Amériques de l'OPL, passe ce lundi soir sur Musiq'3. L'occasion d'entendre de nouveaux détails d'une oeuvre qui se livre moins facilement que les Eclairs sur l'au-delà ou la Turangalîla (mais qui, à la longue semble plus authentique), à commencer par les quelques cordes solistes qui ne manquent pas d'interventions superbes. La prise de son de la RTBF est chatoyante et valorise magnifiquement la partie de cor solo assurée avec maestria par Bruce Richards, le piano grandiose de Jean-Frédéric Neuburger et les cuivres impeccables de l'OPL. La perfection de ce concert frappe d'autant plus que le temps de répétitions était relativement restreint, planning de festival oblige.

Anecdote intéressante, à la fin du concert, Neuburger a déclaré que son travail d'assimilation de la partie pianistique a quelque peu été "perturbé" par la quantité impressionnante de chants d'oiseaux mentionnés à toutes les pages. Une volière qui écartait sans cesse le soliste des sphères de la "musique pure".

Namur expose le musée imaginaire de Maurice Maeterlinck

Le théâtre de Maeterlinck est une épiphanie des mondes invisibles. La réalité y est moins fondamentale que les références à une expérience spirituelle, à des profondeurs cachées qui peuvent être aussi bien celles de notre inconscient que la révélation des mystères sacrés de la nature. Cette révélation se fait moins par l'usage de mots à l'état pur que par le tissage complexe de symboles et d'images dans le discours textuel, mise en correspondance qui donnera son nom à ce mouvement bien connu qu'est le Symbolisme. L'exposition "Le Musée imaginaire de Maurice Maeterlinck" qui vient d'ouvrir au Musée Félicien Rops de Namur (jusqu'au 13 avril) démontre comment ce symbolisme est tributaire d'une confrontation à l'image.

L'exposition montre tout d'abord que c'est par sa fréquentation et sa connaissance de la peinture ancienne que Maeterlinck en est arrivé à inclure dans ses texte une dimension visuelle importante. Sa première expérience littéraire, Le Massacre des Innocents, conte publié en 1896 s'inspire directement du tableau homonyme de Bruegel l'Ancien. La peinture médiévale flamande prend d'ailleurs une fonction matricielle dans l'imaginaire de Maeterlinck (qu'on retrouve dans La Princesse Maleine, Les sept princesses, Les Aveugles, L'intruse, Pelléas et Mélisande, Ariane et Barbe-Bleue, etc.).

A son tour, le recueil Serres chaudes, fondateur de la poésie de Maeterlinck, puise aussi bien dans l'art des Préraphaélites que dans l'oeuvre d'un Odilon Redon, exposé au Salon des XX à Bruxelles, en 1886, et dont les images nocturnes, les créatures hallucinées (ses étranges araignées humaines), le mystère silencieux, la divulgation d'une réalité autre que celle du quotidien féconde fortement l'imaginaire de l'écrivain. Il s'agit moins pour Maeterlinck de transposer fidèlement un univers visuel que de puiser des matériaux qui seront agencés de manière à susciter des sensations inédites. L'image a chez lui un caractère divinatoire.

Un deuxième aspect de l'exposition insiste sur le fait que le vers ou la prose théâtrale ne sont pas les seuls éléments à constituer un livre. Pour Maeterlinck, l'aspect matériel d'un ouvrage (autrement dit sa présentation), rentre également en considération. Le livre ne peut être un objet de masse, vulgairement édité à l'exemple des romans naturalistes. La collaboration avec des artistes peintres est capitale car elle transforme le livre (et donc le texte) en objet de luxe. L'existence de maisons d'éditions de luxe comme Edmond Deman à Bruxelles ou Louis Van Mele à Gand favorise à l'évidence l'éclosion de ces opus précieux. Par ailleurs, la confrontation à l'image permet un éclairage et une appréhension tout autre de l'univers littéraire. L'image aide à comprendre les parts d'ombre du texte littéraire. Cette interaction est fondamentale et inédite.

La collaboration avec le sculpteur et graveur symboliste Georges Minne (Serres chaudes, La Princesse Maleine, Alladine et Palomides) est sans doute l'une des plus spectaculaires. Le résultat est d'une force graphique évidente : paysages irréels, atmosphères légendaires, figures statiques, démultiplication d'un personnage, statisme, absence de psychologie. Texte et image se répondent par homonymie... Tout aussi intéressant, le travail de Charles Doudelet dont l'art marie la mystique médiévale, le modelé Renaissance et le goût des intérieurs hollandais dans une très belle édition des Douze chansons (Stock, 1896). Le Liégeois Auguste Donnay contribue également a enrichir le texte de Maeterlinck de ses images, encore que son apport est moins en phase avec la spiritualité de l'auteur gantois.


Fernand Khnopff est l'artiste qui réussit la transposition picturale la plus parfaite de l'univers maeterlinckien. Toutes les composantes y figurent : absence d'action, atmosphères silencieuses, temps suspendu, fascination de la couleur bleue, atmosphère des légendes médiévales, présence de l'eau, onirisme, exil intérieur, disparition de l'individu dans un masque facial inexpressif. On ne sait trop si Maeterlinck a connu l'univers de Khnopff mais on est certain que le peintre est fasciné par l'écrivain, comme le prouve la superbe Mélisande de 1907 qui développe un réseau de correspondances, typiquement maeterlinckien, sur l'idée du cercle : cercle de la fontaine, cercle de l'anneau perdu, cercle du monde intérieur de Mélisande, cercle fatal où sera précipitée l'héroïne).

Enfin parmi les plus brillants transpositeurs de l'écrivain, l'Ostendais Léon Spilliaert, autre symboliste de génie, qui rehaussa une édition unique du Théâtre de Maeterlinck (Deman, 1901-1902) de dessins à l'encre de chine, à la gouache et au pastel. Des esquisses d'une pâleur lunaire exceptionnelle, tout comme deux dessins inspirés de Serres chaudes en 1917 également présents à l'exposition. Une bonne partie des tableaux de Spilliaert, notamment les intérieurs mystérieux conçus entre 1905 et 1909, trouve leur explication dans les pièces du dramaturge. Et l'oeuvre de Spilliaert est à sa manière un théâtre du non-dit en images.

dimanche 3 février 2008

Fairuz, la turquoise du Liban

Fairuz (turquoise en arabe) est le mythe vivant de la chanson arabe. Nouhad Haddad de son vrai nom, Fairuz est née au Liban, en 1935. Elle est d'abord membre du chœur de la radio libanaise avant de se lancer dans la carrière soliste avec son premier enregistrement « Itab » (blâme) en 1952 et de monter sur scène en 1957 et de devenir l'invitée régulière du festival de Baalbek (fondé en 1956). Ses premières chansons, inspirées par les rythmes sud-américaines (l'adorable Yes'ed Sabahak) ou les mélodies occidentales (une très belle version arabe d’Arrivederci Roma de Renato Rascel), avec une combinaison subtile entre instruments arabes et orchestres occidentaux, ont la savoureuse nostalgie et l'insouciante légèreté des années 60. Ces opus de jeunesse s’inscrivent dans un contexte où Beyrouth s’impose comme l’une des villes les plus cosmopolites de l’Orient.

Fairuz deviendra l’icône du monde libanais lors de sa rencontre avec les frères Assi et Mansour Rahbani (le second deviendra son époux), également producteur de la plupart des films où elle apparaît en vedette (des comédies musicales ou des drames historiques). Le génie musical et poétique de ces deux artistes libanais oriente la carrière de Fairuz vers un style plus oriental. Leur art s’inscrit dans un contexte de revalorisation du patrimoine national. Il faut se rappeler que durant les décennies qui suivent la proclamation de l’indépendance du Liban (en 1943), les communautés urbaines du pays ont subi l’arrivée massive de populations rurales dont le poids culturel est considérable. Beyrouth a progressivement absorbé un nombre substantiel de personnes issues de villages perchés dans les régions montagneuses du Liban central et du Nord. Leur influence culturelle et politique ira croissant au fil des années au point que le gouvernement libanais, dans le but de valoriser et préserver les racines ethniques de ces communautés, développera au milieu des années 60 des groupes de recherches interdisciplinaires qui susciteront la collaboration de groupes significatifs de compositeurs, interprètes, chanteurs, dramaturges, chorégraphes, danseurs, concepteurs de costume, et producteurs, tous issus de milieux ethniques variés.



De ses collaborations naissent les « masrahiyyah », sorte de drames musicaux qui relatent des événements survenus dans des villages libanais ou repris à l’histoire nationales, avec costumes ethniques, danses folkloriques (les « dabkah ») et chansons populaires écrites dans les différents modes (ou « maqams ») connus du monde arabe (l’emploi des tonalités du monde occidental est rare mais pas inexistant) dont Fairuz est évidemment la vedette. Dans un contexte de valorisation du patrimoine national, il peut paraître étrange que l’instrumentation de ces chansons fasse peu appel aux instruments folkloriques comme les « mijwiz » (les clarinettes doubles), les quanun (sorte de cithares) ou le luth (ud). Afin de rendre de rendre cet art plus actuel et moderne, les frères Rahbani utilisent plus volontiers l’accordéon, le buzuq (luth allongé avec les cordes en métal), la flûte à bec en bois ou les claviers électriques, instruments mélodiques qui sont toujours complétés par un tapis de violons et par les rythmes lancinants des percussions (tablah et tambour de basque).

Les Rahbani vont créer pour Fairuz des chansons qui innove au regard de la production arabe générale : elles sont entièrement écrites alors que l’improvisation est presque toujours de mise et moins attachées aux descriptions des tourments de l’amour qu’à la narration des beautés de la vie quotidienne, en particulier l’attachement à son village natal ou l’amour inconditionnel pour le Liban. La grande force expressive et poétique de ces chansons leur donne rapidement un caractère patrimonial partagé par tout le monde arabe. Outre la musique des Rahbani, Fairuz chante aussi les classiques de la chanson arabe : Mohamed Abdel Wahab ou Philemon Wehbe. Le catalogue de ses œuvres contient plus de 800 chansons…

J'ai découvert la musique de Fairuz en 1996, à Amman, lors d'un long mois d'été en Jordanie. Tout le monde écoutait sa musique, dans les taxis, les cafés, les restaurants, les hôtels, les souks, les transports publics. Pas une radio qui ne crachotait les sublimes mélodies de la grande dame de l'Orient. La pureté de son timbre, d’une grâce enfantine, et la douceur romantique de sa voix était qualifiée par le marchand de musique qui me fit entendre son art de « muk hmali », elle est « comme du velours ». Un Irakien qui avait fuit le régime de Saddam Hussein pour se réfugier dans une chambre délabrée à deux pas du célèbre théâtre romain, piaule infâme partagée par dix autres patriotes, déclarait que Fairuz était "l'étoile du matin" des Arabes alors que Oum Kalthoum leur "étoile du soir".

Aujourd’hui encore, ces astres continuent de briller dans les nuits du Proche-Orient. Leur éclat reste intact !



samedi 2 février 2008

Giulio Cesare in Egitto : le "memento mori" des Herrmann à la Monnaie

Depuis Il Turco in Italia, le couple Karl-Ernst et Ursel Herrmann s’était fait rare au Théâtre de la Monnaie. De retour avec la mise en scène de Giulio Cesare in Egitto de Haendel (donné aux Pays-Bas en 2001), ils signent un des plus beaux spectacles de leur carrière en parfaite adéquation avec la direction de René Jacobs et les qualités exceptionnelles du Freiburger Barokerorchester. Alors qu’on est habitué avec les Herrmann au luxe et à l’opulence (leurs Boréades de Salzbourg), le travail de décor est réduit à sa plus simple expression : une scène parsemée de roseaux blancs (les berges du Nil), des murs tout aussi blancs parés de panneaux amovibles que l’on synchronise avec le mouvement des acteurs. Point d’exotisme (à part un très haut palmier en papier sur le devant de la scène), de ménageries fantaisistes, de couleur locale édulcorée, de reconstitutions archéologiques mais une scène qui s’ouvre aux passions humaines et met leur vanité à nu. Car il s’agit bien pour les Herrmann d’oublier l’héroïsme aristocratique de l’opéra seria pour montrer tous les petits travers de la nature humaine : la suffisance fourbe (Cléopâtre), l’orgueil (César), l’arrivisme vulgaire - et son cortège de traîtrises - (Ptolémée) ou le machisme agressif (Achille) des grands de ce monde. Les Herrmann visent très clairement un jeu social qui enflamme et dérègle le monde. Cible suprême, le jeune Sextus, rejeton de Cornélie, affublé d’une armure grotesque et d’une épée trop grande pour son corps chétif, est l’ébauche en puissance d’une société qui manie la loi du talion comme un divertissement. Dans la même veine, la première confrontation entre Cléopâtre et son frère s'effectue sur des chars grotesques aussi caricaturaux que ceux du Combat de Carnavel et Carème de Bruegel l’Ancien. Des jeux de grands enfants attardés corrompus par le pouvoir. Seule Cornélie, dont la noblesse la rapproche de l’Octavie du Couronnement de Poppée (elles partagent un sublime « Addio Roma !»), s’impose comme un parangon de dignité et de douleur tragique.

Toute cette agitation est dérisoire (vanitas vanitatum et omnia vanitas) lorsqu’on sait que la grande faucheuse attend les hommes au tournant. Ses symboles parsèment le spectacle : de la petite urne qui contient les cendres de Pompée, omniprésente, à la Mort qui traverse régulièrement le Nil sur sa barque en quête d’âmes, en passant par un portemanteau couronné d’un crâne où pendent le casque et l'armure de César (cynique allusion aux désastres de la guerre), sans oublier ce ventilateur en palme de plumes (symbole de la fragilité) qui ventile moins qu’il ne tourne comme le mécanisme d’une gigantesque horloge funeste (elle s’arrête au moment même où César est supposé tué), tout nous rappelle l'éphémère de la vie. Et comment ne pas voir en ces flèches plantées sur l’avant-scène (une pointe côté cour, une queue côté jardin) non seulement les traits de passions qui se suivent et ne se ressemblent pas mais surtout l’allégorie des heures qui blessent et finissent par tuer (vulnerant omnes ultima necat).



Heureusement, le spectacle des Herrmann ne verse pas que dans le memento mori. Le texte de Giulio Cesare est clairement inspiré par les conventions de l’opéra vénitien (Haym a retravaillé le livret de Giacomo Francesco Bussani que Sartorio mis en musique en 1677), caractérisées notamment par le mélange de scènes comiques aux tragiques. Les metteurs en scène ne se privent dès lors pas de faire preuve d’humour quant il le faut : dans les interventions de Nireno (la servante de Cléopâtre, sublimement jouée par l’inusable et charismatique Dominique Visse), dans les scènes de séductions frivoles (Cléopâtre faussement
endormie dans sa barque) ou les rencontres au sommet de César et Ptolémée (sur un ring de boxe), dans le choix de costumes aussi : magnifiques tenues vaporeuses ou zébrées de Ptolémée, allure sexy de Cléopâtre qui en fin de spectacle renoue avec le look néodisco de Madonna dans Confessions on the Dance Floor (avec les souliers de circonstance). Sans parler des serviteurs de Ptolémée portant de grandes ombrelles blanches et vêtus comme s’ils sortaient des scènes orgiaques d’Eyes Wide Shut, les masques animaliers des dieux Anubis, Bastet, Khnoum ou Thôt en plus.



Les coupures opérées par René Jacobs, essentiellement dans le IIIe acte ne nuisent en rien à l’équilibre du drame, et quand bien même il manquerait une heure de spectacle, il reste trois heures trente d’une partition sublime, constamment animée par l’intelligence des parties « da capo », dans l'ensemble extraordinairement variées et musicalement soumises aux impératifs et au rythme du théâtre. L’orchestre est somptueux, opulent, incisif, avec quelques dédoublements d’instruments dans les passages délicats (2 cors se partagent la partie virtuose de « Va tacito », 2 violons solistes celle de l’aria « Se in fiorito ») qui évitent tout dérapage. Leur présence permettent aussi de beaux jeux théâtraux : à l'instar du petit orchestre prévu par Haendel au début de l'acte II, ces solistent jouent sur scène et interagissent avec les chanteurs.

Confié à Marijana Mijanovic, malade ou en méforme, le rôle-titre perd de sa crédibilité : vocalises savonnées, justesse approximative, couleurs ternes, faiblesse du volume et un manque évident de charisme qui se corrige en fin du spectacle. Sandrine Piau est une Cléopâtre d’anthologie, sa souplesse vocale est sans limite, son timbre somptueux, fruité, sans faille, son jeu théâtral pétillant, incroyablement séducteur et donc crédible. Brian Osawa assure jusqu’au bout la crapulerie de son personnage, Monica Bacelli a le physique et la voix idéale pour ce Sextus prématuré, Luca Pisaroni fait montre de toute la (somptueuse) violence qu’on attend d’Achille, Charlotte Hellekant, enfin, est bouleversante de pudeur en Cornélie.

Au terme de cette soirée enivrante, on en oublierait presque les propos shakespeariens de César méditant devant les cendres de Pompée : « Ti forma un soffio, e ti distrugge un fiato ».

vendredi 1 février 2008

Les Mapuches : une minorité chilienne en danger

Le gouvernement qui a suivi la dictature d'Augusto Pinochet a paradoxalement utilisé son héritage militaro-judiciaire à l’encontre d'une des plus anciennes communautés aborigènes du Chili, les Mapuches. Minorité d'environ 600.000 habitants (4% de la population chilienne), les Mapuches sont victimes d'une acculturation forcée et de la mainmise de leur terre forestière (tant aimée par Neruda qui était originaire de la région) transformée par le pouvoir de Santiago en plantations intensives de pins et d'eucalyptus destinés à la fabrication de cellulose exportée, entre autres, au Japon. Entendant défendre leur culture et leurs biens, ils ont recours à des actes de résistance (notamment des incendies) que le gouvernement "blanc" de Michelle Bachelet qualifie de "terroristes". Vendredi dernier, une conférence de presse a été organisée à Paris par plusieurs associations des droits de l'homme, dont Amnesty International, en présence notamment de Danielle Mitterrand, pour dénoncer les actes de violence, les emprisonnements arbitraires, les condamnations excessives subies par les Mapuches. Le sort de l'une des militantes mapuches les plus actives, Patricia Troncoso-Robles est évoqué. Elle a été condamnée par la justice chilienne au titre d’une loi anti-terroriste et a entamé depuis le 10 octobre 2007 une grève de la faim qui la met actuellement en danger de mort. Ce post lui est dédié.

Trois extraits de cette conférence de presse, visibles sur le site de dailymotion (merci Daisy!), sont particulièrement éclairants sur la manière dont les droits de l'homme ont été bafoués au Chili (on fera abstraction de la première minute de musique, insupportable). Ils permettent aussi de comprendre les dommages écologiques, sanitaires et philosophiques que l'appropriation outrancière de la forêt entraîne. Voici le premier extrait, les deux autres sont très facilement repérables ensuite :