Le blog de Stéphane DADO
Qui êtes-vous ?
- Stéphane DADO
- Liège, Belgium
- Né à Bruxelles dans une famille d'origine grecque, turque, albanaise et bulgare. Etudes secondaires gréco-latines. Licence en Histoire de l'art, Archéologie et Musicologie de l'Université de Liège. Lauréat de la Fondation belge de la Vocation. Ancien journaliste à La Libre Belgique et La Gazette de Liège. Actuellement chargé de mission à l'Orchestre Philharmonique de Liège-Wallonie-Bruxelles. Artiste plasticien, esthète épicurien, athée anticlérical, humaniste libertaire, féministe apolitique, écologiste défenseur des droits humains.
mardi 2 juin 2009
jeudi 21 mai 2009
Les Pomaques, montagnards du Rhodope
Pendant les cinq siècles de l'occupation des Balkans par l'empire ottoman, l'islam s'introduisit dans la région soit par le biais des colons turcs, soit par le biais de la conversion de certaines populations autochtones. C'est la cas des Pomaques de Bulgarie, islamisés au XVIIe siècle. Slaves, bulgarophones et musulmans, les Pomaques résident dans les villages des monts du Rhodope, qui s'élèvent de part et d'autre de la frontière gréco-bulgare. Une frontière tracée là à la suite de la Première Guerre mondiale, avec pour conséquence la séparation de la communauté pomaque entre la Grèce et la Bulgarie. On estime à 40 000 leur nombre en Thrace grecque, et à quatre fois plus côté bulgare. Leur langue a la particularité de n'être qu'orale, ce qui contribue à maintenir leur histoire largement dans l'ombre.Peu connus des Grecs orthodoxes, les Pomaques connaissent une forte émigration vers les centres urbains de Xanthi et de Komotini, les deux principales villes de Thrace occidentale, surtout depuis 1995 : cette année-là, le gouvernement grec a décidé de supprimer la "zone de circulation restreinte" dans laquelle tous les villages pomaques étaient compris. En totale contradiction avec les règles de libre circulation de l'Union européenne, cette zone avait pour but de restreindre au maximum les contacts entre la communauté pomaque et la communauté turque de Thrace occidentale afin d'empêcher l'émergence d'un mouvement revendicatif regroupant tous les musulmans de Grèce.
vendredi 15 mai 2009
Etrange destin de la Thrace musulmane
L'origine de la présence musulmane en Thrace - la partie orientale de la péninsule balkanique - remonte au XIVe siècle. En 1361, les Ottomans annexent la Thrace, puis se rendent maîtres pour cinq siècles de toute la partie centrale des Balkans et, notamment, de la Grèce. Commencée en 1821, la guerre d'indépendance grecque ne parviendra pas à chasser définitivement les Turcs de l'actuel territoire grec. En 1878, le traité de Berlin créé la Bulgarie sur le territoire de la Thrace septentrionale. Seule la Thrace méridionale en bordure de la mer Egée (toujours occupée par les Ottomans) prend désormais le nom de Thrace. En 1912, la Première guerre balkanique est déclarée : face à l'alliance de la Grèce avec la Bulgarie et la Serbie, l'Empire ottoman s'incline et évacue tous ses territoires à l'ouest du fleuve Evros. C'est de cette époque que date la division de la Thrace méridionale en Thrace occidentale et Thrace orientale : celle-ci, située entre le fleuve Evros et Istanbul, reste aux mains de la Turquie. Un territoire qu'elle conserve encore de nos jours, ultime possession turque dans les Balkans. Mais le fait est là : en se retirant de la partie ouest de la Thrace, l'Empire ottoman a laissé derrière lui nombre de Turcs installés dans la région depuis des siècles, ainsi que des populations converties à l'islam : les Pomaques (Slaves islamisés) et les Yiftis (Tziganes islamisés).A l'issue de la seconde guerre balkanique de 1913, qui voit la Bulgarie s'opposer à la Serbie et à la Grèce pour le partage des dépouilles balkaniques de l'empire ottoman, la Bulgarie hérite de la Thrace occidentale. Pas pour très longtemps : sa défaite dans la Première Guerre mondiale la prive de cet accès à la mer Egée. Un gouvernement interallié occupe la Thrace occidentale et laisse finalement la place aux Grecs en 1920, en leur attribuant même la Thrace orientale jusqu'aux premiers faubourgs d'Istanbul. L'Histoire en resterait là si ne survenait la guerre gréco-turque, de 1920 à 1923 : après une série de défaites, Mustafa Kemal inverse la tendance, chasse les armées grecques d'Anatolie et reprend la Thrace orientale. En juillet 1923, le traité de Lausanne fixe la frontière sur le fleuve Evros, entérinant la division de la Thrace, et inaugure pour la première fois dans l'Histoire la légalisation du transfert massif de populations : Grecs et Turcs se mettent d'accord pour se renvoyer mutuellement des centaines de milliers de ressortissants, qui viennent s'ajouter à tous ceux qui ont déjà fui leur terre pendant la guerre. En tout, 1 400 000 Grecs d'Asie Mineure sont chassés de Turquie, et 400 000 Turcs sont chassés de Grèce. Seule concession mutuelle : la Turquie s'engage à maintenir le Patriarcat orthodoxe d'Istanbul et à ne pas chasser la minorité grecque de la ville, en échange de quoi les musulmans de Thrace occidentale sont exclus des transferts de populations. C'est la raison pour laquelle, on trouve encore aujourd'hui cette minorité turcophone Thrace grecque, principalement dans et autour des grandes villes de Xanthi et de Komotini.
Aux lendemains des transferts de populations de 1923, la minorité turcophone de Thrace ennuie Athènes. L'idéal serait qu'elle parte d'elle-même, sous la pression des autorités. Mais pour celles-ci, la marge de manœuvre est faible : la minorité est doublement protégée. D'une part, par la présence du Patriarcat orthodoxe d'Istanbul et des quelques 250 000 Grecs encore présents en Turquie, principalement au Phanar, le quartier grec d'Istanbul. Des Grecs que la Turquie pourrait facilement oppresser si Athènes tentait de faire la même chose aux Turcs de Thrace. Et d'autre part, par le traité de Lausanne lui-même, qui prévoit toute une série de mesures garantissant les droits religieux, linguistiques et scolaires des deux minorités.
Des garanties qui seront bien souvent ignorées d'un côté comme de l'autre. Côté turc, l'épuration ethnique s'est ouvertement poursuivie à la faveur troubles anti-grecs de 1955, 1964 et 1974, lors desquels la population grecque fut presque entièrement chassée. Il ne reste aujourd'hui qu'environ 10 000 Grecs en Turquie, dont 3000 à Istanbul… Côté grec, la minorité turque de Thrace n'a certes pas connu le même sort, mais a vu certains de ses droits niés par les régimes successifs à Athènes. Mais surtout, les autorités hellènes ont cherché à plusieurs reprises à inverser les rapports de forces démographiques en Thrace occidentale. Et ce dès la signature du traité de Lausanne.
Dans la seconde moitié des années 1920, Athènes entreprit d'installer des réfugiés grecs d'Asie Mineure en Thrace, et particulièrement dans le département de l'Evros, limitrophe de la Turquie. Un département déjà vidé d'une grande partie de ses Turcs en 1913, à la suite d'un échange de populations entre la Turquie et la Bulgarie, alors propriétaire des lieux. La proportion des Grecs musulmans de Thrace occidentale va ainsi fléchir face à l'arrivée des Grecs orthodoxes. En 1920, on estimait à 86 000 le nombre de musulmans en Thrace grecque, c'est-à-dire 42 % de la population de la région. En 1928, leur nombre avait grimpé à 103 000 du seul fait de la natalité, mais la proportion n'était plus que de 34 %.
De très nombreux orthodoxes de Thrace ont leurs racines en Asie Mineure. Tous ont leur histoire tragique transmise de mémoire en mémoire au fil des générations. Mais contre toute attente, les deux communautés vivent sans heurts notables depuis des décennies. L'une des raisons qui explique ce calme relatif est peut-être la stabilité numéraire de la minorité turcophone. Depuis les années 1920, la vitalité démographique des musulmans de Thrace grecque est compensée par une très forte immigration, vers l'Europe occidentale (l'Allemagne notamment) et surtout la Turquie, où ils forment d'importantes communautés à Istanbul, Burga ou Izmir. En 1951, on comptait 105 000 musulmans en Thrace occidentale, soit 31 % de la population totale de la région. Des chiffres peu éloignés des estimations actuelles : 110 000 musulmans (dont 55 % de turcophones, 35 % de Pomaques et 15 % de Yftis), soit 35 % de la population de Thrace occidentale.
Pourtant, il s'en est fallu de peu qu'Athènes parvienne à noyer la présence musulmane de Thrace dans un flot orthodoxe. En 1987, à la faveur de la perestroïka, les Grecs d'Union soviétique sont autorisés à immigrer pour rejoindre leur mère patrie. Estimés à 400 000, les "Pontios" (ou Grecs du Pont-Euxin) du Caucase et d'Asie centrale ont profité de l'aubaine, amplifiée par la chute de l'URSS en 1991. Les autorités grecques ont canalisé l'arrivée des Pontios vers la Thrace, région la moins peuplée de Grèce et où la place ne manque pas. Un choix calculé ? En tout cas, ces Pontios providentiels ne pouvaient qu'helléniser un peu plus la Thrace occidentale, en palliant du même coup le manque d'enthousiasme des Grecs à venir s'installer dans une région sur laquelle ils ont les plus mauvais préjugés. Pour y fixer les Pontios, des quartiers entiers ont été construits par le gouvernement grec en bordure de certaines villes, dont Sapes.
Beaucoup de familles vivent dans les maisons toutes neuves du quartier pontios de Sapes. Des maisons que le gouvernement a donné gratuitement aux familles pontios en échange d'un engagement de leur part d'y rester au moins vingt ans. Presque tous les grecs de Russie sont partis, exception faite des plus vieux. La plupart arrivent en en 1992, avec l'intime conviction que leur avenir ne pourra qu'y être meilleur, malgré le fait d'y avoir laissé leurs parents, malgré un certain "mal du pays". A leur arrivée, ils ont des cours de grec gratuits.
Les tensions ethniques provoquées par cet afflux d'orthodoxes n'ont pas duré bien longtemps. Sur les 100 000 Pontios parvenus en Grèce depuis 1987, 40 000 se sont installés en Thrace, mais… 20 000 y sont restés, les autres préférant quitter cette région déshéritée, où ils ne trouvent pas de travail, pour les banlieues de Thessalonique ou d'Athènes. Résultat, la proportion des musulmans et des orthodoxes de Thrace occidentale n'a que très faiblement varié. Et le flux des Pontios s'est tari depuis cinq ans.
Malgré les dispositions du traité de Lausanne, les musulmans de Thrace ont longtemps été niés par la Grèce. Ce n'est qu'en 1991 que le premier ministre grec Mitsotakis a reconnu la situation de discrimination. Pour la première fois, les musulmans de Thrace ont eu l'autorisation d'acheter des biens fonciers, de restaurer leurs maisons et leurs mosquées, ou encore de passer leur permis de conduire des tracteurs. Mais c'est pourtant la même année que la querelle des muftis a commencé : le gouvernement a alors décidé de nommer lui-même les muftis de la communauté musulmane, alors que le traité de Lausanne garantit aux musulmans le droit de nommer eux-mêmes leurs chefs. Une situation qui a amené certains muftis jusqu'en prison pour exercice illégal de la profession. Avec l'égalité dans les conditions d'accès aux emplois dans l'administration, la question de la nomination des muftis est l'une des dernières revendications des Grecs musulmans. Des litiges qui ne devraient pas tarder à être résolus : le récent rapprochement gréco-turc et le désir d'Athènes de s'aligner totalement sur les pratiques de l'Union européenne en matière de droits de l'homme démontrent la bonne volonté des deux parties de progresser rapidement sur la voie du dialogue.
dimanche 3 mai 2009
Schiermonnikoog
mardi 21 avril 2009
La Via Egnatia
Bien plus tard, elle fut empruntée par les Croisés en route vers Jérusalem, et fut parcourue sous l'empire ottoman par des caravanes commerciales qui poussaient parfois jusqu'en Asie : la voie Egnatia était en effet l'un des prolongements occidentaux de la Route de la Soie.
Parce qu'elle traversait la Thrace de part en part, la voie Egnatia conféra à la région une vitalité économique qui n'est plus qu'un lointain souvenir. Dans le cadre des grands empires romain, byzantin puis ottoman, le couloir Xanthi-Komotini-Ferès devait l'essentiel de son dynamisme à cette route et à la proximité de Constantinople. Au début du siècle, le découpage de la Thrace mit un terme à cette vitalité. Mais depuis le début des années 2000, Athènes s'est lancé dans un gigantesque chantier autoroutier qui reliera l'Ouest à l'Est de la Grèce. Son nom : l'autoroute Egnatia. Et suite à la détente gréco-turque de ces dernières années, la Turquie se dit prête à poursuivre l'ouvrage jusqu'à Istanbul. Le censeur Claudius avait vu juste.
mercredi 21 janvier 2009
Nazim Hikmet réhabilité à titre posthume
En hommage à Hikmet, ce très beau poème mis en musique par Zülfü Livaneli, et chanté, entre autres, aux côté de Mikis Theodoralis sur l'album Together!.
Karlý kayýn ormanýnda
Yürüyorum geceleyin
Efkarlýyým efkarlýyým
Elini ver nerde elin
Memleket mi yýldýzlar mý
Gençliðim mi daha uzak
Kayýnlarýn arasýnda
Bir pencere sarý sýcak
Ben ordan geçerken biri
Amca dese gir içeri
Girip yerden selamlasam
Hane içindekileri
Yedi tepeli þehrimde
Býraktým gonca gülümü
Ne ölümden korkmak ayýp
Ne de düþünmek ölümü
lundi 15 décembre 2008
L'art entre plaisir esthétique et approche symbolique
Privilège de l'âge? Déformation due aux années qui passent? Toujours est-il qu'en vieillissant, la contemplation esthétique d'une œuvre d'art s'avère moins fondamentale que l'envie de percer le sens symbolique, la signification politique, la portée sociale de cette œuvre. Non qu'il y ait de la lassitude à laisser son œil se perdre dans l'univers infini des formes, cette jouissance reste non seulement un privilège mais une nécessité pour tout être humain, mais force est de reconnaître que cette part de plaisir s'avère purement subjective et qu’il faut manier nos enthousiasmes avec une certaine prudence parce que notre sens du beau est modelé sur des canons dont la portée est relative et donc éphémère. Car notre goût n'est jamais rien d'autre que la combinaison indicible entre une expérience personnelle, plus ou moins forte selon les cas, et les normes capricieuses et forcément fluctuantes de ce qu'on nomme "l'air du temps". Or, ces normes esthétiques que nous pensons immuables évoluent, s’aiguisent, se corrompent, de sorte que le rapport que nous entretenons avec certains chefs-d'œuvre (comme avec les créations de "petits maîtres") peut fluctuer de la même manière, par exemple, que nos sentiments amoureux. Lorsque Nietzsche proclame son adoration juvénile de la musique wagnérienne puis, plus tard sa haine pour cette même musique, à quel moment est-il le plus proche de la vérité ? Dans les deux cas, n’est-il pas d’une rare honnêteté avec lui-même ? Le caractère absurde dans lequel toute tentative de réponse nous plongerait démontre que la beauté n'est pas normative et que, comme l’avait perçu Kant, aucun concept ne permet d'en définir les contours, quand bien même le Beau serait une quête universelle pour tout un chacun. Face à nos goûts, il apparaît urgent de ne pas se vautrer dans l’esprit de système ou dans le dogmatisme fanatique des pronostics éphémères puisque nous serons les premiers à ne plus être ultérieurement en accord total avec nos classifications.S'il est hors de question de se priver, on l'aura compris, du plaisir certes précaire qu’occasionne une œuvre d’art, son décryptage symbolique n'en reste pas moins fondamental pour l'apprécier pleinement.
Un exemple : lorsqu’on se rend à Venise, on est frappé par les proportions et le mélange de styles de l’imposante Basilique San Marco. Une fois que le regard s’est habitué à distinguer les différents langages de l’œuvre (les apports byzantins, romans, gothiques) à en mémoriser les moindres contours et que notre opinion esthétique a pris forme, il y a un plaisir tout aussi subtil à comprendre par exemple le sens que cette architecture revêt aux yeux des commanditaires et de leurs contemporains. Depuis 607, Aquilea et Grado, deux villes dans l’actuelle province du Frioul-Vénétie julienne, se disputent le contrôle de Venise, sous dépendance byzantine. En 827, le synode de Mantoue donne gain de cause à Aquilea. Afin d'assurer son indépendance, le doge Giustiniano Partecipazo crée en 828, soit à un an à peine après le synode, le mythe de la translation des restes de saint Marc en prétendant que deux marchands de Torcello ont ramené d’Alexandrie le saint caché dans de la viande de porc. Comme possesseur du corps, le doge peut ainsi aisément revendiquer une indépendance politique face à Byzance (mais aussi à Rome) et clamer la destinée de droit divin de sa cité ; la translation devient une représentation allégorique de l'unité politique de la lagune autour de sa personne. En tant qu'administrateur laïc des restes de San Marco, le doge doit pourvoir à la construction d’une nouvelle église. Les choix esthétiques répondent à leur tour à des impératifs bien ciblés : Giustiniano Partecipazo conçoit sa basilique sur le modèle du Saint-Sépulcre de Jérusalem, choix qui n’est pas anodin puisque le doge entend faire symboliquement de Venise une nouvelle Jérusalem. La basilique prend d’ailleurs une importance toute particulière à Pâques lorsque le doge et ses magistrats, reconstituent devant San Marco une allégorie de l'entrée du Christ à Jérusalem, le doge incarnant le Christ. La proximité de la basilique avec le Palais des doges n'est à son tour pas innocente : les doges étant les dépositaires du corps, leur palais est assimilé au Temple de Salomon, voisin du Saint-Sépulcre.
On pourrait développer davantage le propos mais tel n’est pas le but. Cet exemple permet de comprendre que la seule admiration plastique de l’édifice ne suffit pas. Notre plongée dans l’œuvre gagne à être amplifiée, transcendée par la perception de ses enjeux symboliques, même si, et tant pis si cela heurte les puristes, il s’agit de réduire l’art, à l’instar de toute interprétation marxiste, à des considérations qui dépassent le pur plaisir de la ligne esthétique. La démarche a tout de même ses limites. L’étude approfondie d’une œuvre n’a de sens que si, à la base, nous avons une forte empathie avec celle-ci. Sans quoi on en viendrait à se passionner pour des artistes médiocres (Jeff Koons ou Panamarenko) sous prétexte que le fatras littéraire qui accompagne leurs œuvres serait de qualité.
Enfin, quitte à paraître paradoxal, je dois admettre que, à titre personnel, l’art musical est la seule discipline artistique où cette connaissance historique n’apporte pas grand-chose à ma jubilation esthétique. Sans doute parce que l’écoute fait appel à des processus d’assimilation et de perception moins cérébraux et plus spontanés que le regard ? Cela reste encore à prouver…
lundi 8 décembre 2008
Beste Erik Van Looy and Bart De Pauw...
La dernière chronique (bimensuelle) d'Alain Gerlache dans l'excellent journal flamand "De Staandard" - une lettre ouverte à Erik Van Looy et Bart De Pauw, respectivement réalisateur et scénariste du récent film Loft, va à contre-courant des pensées univoques répandues en Flandre comme en Wallonie. Très favorablement reçue par le lectorat et l’intelligentsia flamands, cette chronique mérite d'être livrée dans sa traduction française car elle révèle clairement l'étendue du fossé qui sépare désormais francophones et néerlandophones de Belgique. Une division caricaturale et absurde, évoquée pourtant sans la moindre volonté de belgicanisme latent. Le constat est clair, tranché, radical, avec les quelques flèches d'usage décochées là où cela fait mal!Chers Erik Van Looy et Bart De Pauw,
J’ai eu de la chance ! Et j’en suis fier, car cela semble en effet une véritable performance. J’ai visionné votre film Loft dans un cinéma wallon. J’entends par là sur le territoire wallon à Braine-l’Alleud. Je l’admets, ce n’est pas loin de la frontière linguistique. Mon ami et moi étions presque les seuls francophones dans la plus petite salle du complexe Kinepolis où le film était projeté. En néerlandais, avec des sous-titres français. Deux jours plus tard, Loft n’était déjà plus à l’affiche. Le plus grand succès de tous les temps en Flandre n’est même pas visible en Wallonie. Grâce à ces facilités culturelles, très temporaires, nous avons vu, sans avoir à nous rendre à Bruxelles ou à Louvain, un excellent thriller. C’est ça le Loft : un très bon film. De la qualité pour le grand public. Nullement une production flamande ou belge que l’on soutient par sympathie. "The proof of the cake is the eating". Et la preuve qu’un film est bon, c’est qu’on prend du plaisir à le voir.
Je trouve très dommage que les Wallons n’aient aucune chance de voir votre film. Pas seulement parce que qu’ils vont manquer quelque chose. Mais aussi parce qu’ils verraient une toute autre image de la Flandre que celle qui leur est proposée quotidiennement. Qui sont-ils les Flamands qui s'expriment dans les médias francophones ? Essentiellement des politiciens et quelques footballeurs et cyclistes. Je n'ai rien contre les politiciens et les sportifs. Mais la Flandre c’est bien plus que Bart De Wever et Tom Boonen. Loft donne une vision de la Flandre que la plupart des francophones ne connaissent même pas. Je suis certains qu’ils seraient surpris. A mille lieux de l’histoire lamentable de trois bourgmestres et de l’image revancharde d’une Flandre paranoïaque qui à vrai dire doute encore d’elle-même. Votre film prouve qu’une autre Flandre existe maintenant : moderne, ouverte, sûre d’elle, créative. Une Flandre tournée vers l’international et qui se préoccupe davantage des nouvelles tendances à New York ou Hollywood que de la langue des convocations électorales à Linkebeek.
Les francophones pensent que la Flandre est plus conservatrice que la Wallonie parce qu’elle est politiquement plus à droite. Un beau sujet de réflexion pour les politologues. Mais sur le plan culturel, la Flandre est de loin plus progressiste. Ce n’est pas par hasard que l’action [de Loft] se déroule à Anvers, aux yeux des francophones une ville réactionnaire à la limite du fascisme. Naturellement, la ville portuaire connaît de graves problèmes et des situations inacceptables. Mais Anvers est dans le domaine culturel sans doute la ville la plus dynamique de la Belgique. Que savent les Wallons du Singel, de la Nuit des Musées, de l'architecture moderne anversoise ou de Tom Lanoye ? Rien. "Few places offer such an appealing mix of classic and modern features" déclare le guide "Lonely Planet" qui classe Anvers dans le "top ten" de ses villes préférées. En Wallonie, Anvers est toujours associée à Filip Dewinter et au Zoo.
La culture est la première compétence nationale qui a été scindée. À la demande des Flamands, d'ailleurs. Vous souvenez-vous encore des Conseils Culturels, les ancêtres des parlements de nos actuelles Communautés ? Dans le contexte belge de l'époque cette décision était sans doute compréhensible. Mais un pays où la culture est divisée n'a pas d'avenir. Peut-être était-ce justement cela le but ? En tout cas, je maintiens mon point de vue : les francophones doivent aller voir Loft. Pour cela, il faudrait que le film soit montré dans la Wallonie entière et pas seulement à Bruxelles. Mais cela ne suffit pas. Même dans la capitale, peu de francophones ont vu le film.
Ce film-ci devrait être doublé. Non pas parce qu’il s’agit d’une production en néerlandais. Dans les zones linguistiques où le doublage est rentable, le public donne toujours la préférence à la version doublée. Mais il doit être parfaitement doublé : les tentatives de doublage bon marché de séries télévisées flamandes ont fait un flop en Wallonie. Ajoutons encore ceci: les films wallons eux-mêmes remportent le plus souvent très peu de succès chez nous. Par manque de talent ? Non bien sûr! Car ils sont déconnectés du grand public ? Cela a peut-être été le cas jadis mais la situation est en train de changer. En témoigne le dernier film wallon, Les Deux Chaines, réalisé par Frédéric Ledoux, par ailleurs producteur de programmes télévisés très réussis. Que nous manque-t-il donc alors ? Réfléchissons un instant. Pourquoi les films des Frères Dardenne ont-ils autant de succès ? Parce qu’ils ont d’abord été reconnus à l’étranger. Pour attirer les spectateurs de Mons ou de Namur, il faut d’abord passer par Cannes. Et décrocher la Palme d’or ! Cela en dit long sur le lancinant manque de confiance en soi des Wallons.
Donc, chers Erik et Bart, un bon conseil. Faite doubler Loft, essayer de trouver un distributeur en France, faite savoir via les médias que le film a du succès à Paris et vous pourrez le lancer en Wallonie en toute tranquillité.
Alain Gerlache
http://www.alaingerlache.be/
(traduction St.D.)
mardi 2 décembre 2008
L'orphisme : une religion du salut dans la Grèce antique
L'idée que les Grecs de l'Antiquité se font de la mort est sombre et pessimiste. Dans sa destinée postmortem, l'âme du défunt rejoint les profondeurs de l'Erèbe, elle végète, fantomatique, sans conscience de son ancienne destinée, et ne vaut guère plus que le pâle reflet d'un homme dans un lac. Tout aussi dévalorisante pour les hommes semble leur rapport aux Dieux, marqué, selon la doctrine officielle, par une infranchissable distance, une subordination aveugle dont le moindre écart donne lieu aux châtiments des grandes tragédies. Sur terre comme au ciel, il n'y a point de salut pour la condition humaine. Cette vision pessimiste a inévitablement favorisé l'émergence de courants spirituels alternatifs préoccupés, six siècles avant la naissance du Christianisme, par le salut des hommes : les religions à mystères (à commencer par ceux d'Eleusis) et les cultes orphiques en font partie. Dans son excellente étude “Orphée et l'orphisme” (P.U.F.), Reynal Sorel livre une synthèse captivante de ce second courant. Il se penche sur des sources souvent tardives (certaines datent du IIe siècle de notre ère), complétées par la découverte récente de textes inscrits sur des lamelles en or que les archéologues ont retrouvés dans des tombeaux, aux mains de défunts.
A l'inverse de la pensée religieuse dominante, la "secte" orphique considère que l'homme a une parcelle de divin en lui : il est à la fois une émanation de Dionysos et des Titans. Le Dionysos des orphiques n'a rien avoir avec le dieu du vin et du théâtre engendré par Sémélé. Il s'agit d'une divinité conçue par Zeus avec sa fille Perséphone, gardienne des enfers. Ce Dionysos alternatif est tué et dévoré par les Titans (des entités immortelles apparues aux premiers temps de la création) qui, à leur tour foudroyés par la colère de Zeus, se transforment en émanations de fumée. Cette fumée finit par se consolider et donne naissance à l'homme.
Affligée par la mort de Dionysos, Perséphone fait appel à Orphée pour ramener son fils à la vie, car lui seul, pour avoir tenté de libérer Eurydice des enfers, connaît les secrets des enfers et la bonne marche à suivre pour guider les hommes vers le séjour des bienheureux, leur permettre de s'assimiler au divin et les empêcher d'errer dans l'Hadès comme de vulgaires ombres inconsistantes privées de sens et de mémoire. L'âme du défunt non initié est impure, elle doit continuer à se réincarner, sous forme animale, végétale ou humaine jusqu'à ce qu'elle soit mise en contact avec les mystères orphiques qui l'aideront à former un tout avec les Dieux.
Une des grandes leçons de la tradition orphique est de considérer que l'âme de l'homme est immortelle quand bien même, au départ, elle entachée par la souillure des Titans. Le salut (c'est-à-dire l'assimilation au divin dans le royaume des morts) s'obtient par la pratique de la purification, autrement dit par diverses ascèses quotidiennes qui font partie intégrante de l'initiation orphique. Parmi celles-ci, le refus des meurtres, du suicide ou des sacrifices animaliers (réminiscence pour Perséphone de la mort de son fils), le végétarisme (qui découle du renoncement aux sacrifices) ou encore l'interdiction d'inhumer les cadavres dans un linceul de laine, fibre d'origine animale...
Précaution ultime, l'initié doit être enterré avec des textes (les fameuses tablettes en or retrouvées dans les tombes) qui rappelleront le chemin à suivre pour accéder au salut : il s'agit pour lui de prendre, une fois arrivé aux enfers, la route de droite qui mène aux eaux de Mnémosyne (la mémoire) où il s'abreuvera en récitant la formule "Je suis desséché de soif et je meurs". Il pourra ainsi se souvenir de sa vie terrestre et rompre le cycle des réincarnations. Sans ces tablettes, le mort partira sur la gauche, boira les eaux du Lethé (l'oubli) et sera condamné à renaître une fois encore. Ces tablettes permettent enfin de réciter à les formules consacrées à Perséphone pour que l'âme renoue éternellement avec sa part de divinité : "Je suis fils de la terre et du ciel étoilé" : "Pure, je viens d'entre les purs, ô reine des enfers" ; "Je me suis envolé du cycle insupportable des douleurs [celui de la métempsychose vécue comme une condamnation].
Les premiers chrétiens savent, qu'à l'instar du Christ, Orphée assure aux défunts une immortalité bienheureuse, raison pour laquelle les deux personnages sont véritablement confondus dans les catacombes : Jésus est figuré sous les traits d'un berger (parfois muni d'une lyre). Une assimilation bien utile au temps des premiers martyrs (tout chrétien infiltré peut se revendiquer ainsi du paganisme orphique) mais surtout une reconnaissance de cette filiation commune dans la quête d'un au-delà salvateur.
lundi 24 novembre 2008
Thessaloniki mou glykia
Pour ma part, je préfère les matinées de Salonique qui sont comme les brumes d’un demi-sommeil. Les rues, transformées en havre de tranquillité nous font sentir plus léger, seule le militantisme séculaire de l’église orthodoxe, au garde à vous dès l’aube, structure quelque peu cette tranche de la journée lymphatique et, pour certains, inutile. Dans la vieille ville, malgré le grand incendie de 1917 qui ravagea deux tiers de sa surface, on découvre les bastions de l'orthodoxie à travers pas moins d'une trentaine de belles églises byzantines aux plans et aux décors des plus imaginatifs (les Saints-Apôtre, Sainte-Catherine, Saint-Dimitri, Saint-David, l’Acheiropteros, Saint-Nicolas Orphanos, Sainte-Sophie). Chacune s’anime de la procession des veuves noires coiffées de l’indéfectible fichu, du ballet des vieillards tenant d’une main leur canne (le « bastouni ») et de l’autre le « komboloï » (chapelet aux perles d’ambre). Tous recouvrent de leurs baisers pieux les icônes impassibles des narthex et des iconostases, à la lueur de centaines de cierges qui mêlent leurs fumées délicates aux vapeurs du plus capiteux des encens.
Proximité du Mont Athos oblige, les Thessaloniciens sont dans l’ensemble incroyablement plus bigots et religieux qu’ailleurs : ils se signent en rue, à table, en voiture, en bus, au musée, ils multiplient ces simagrées devant le porche de chaque église, invoquent une dizaine de saints par jour et font les choux gras des marchands d’icônes, des vendeurs de bougies et des librairies religieuses. Conséquence indirecte de cette implantation religieuse, les monuments ottomans (quelques superbes mosquées et d’imposants hammams), conçus entre 1430 et 1912 lorsque Thessalonique était aux mains des Turcs et portait le nom de Selanik (appellation qu’il vaut mieux éviter avec les Grecs), souffrent d’un inexplicable désintérêt : ils sont pour la plupart laissés à l’abandon, rarement restaurés, plus rarement encore utilisés comme centres d’exposition ou surface commerciale. Il ne peut s’agir que d’indifférence puisqu’il y n’a plus d’hostilité depuis longtemps à l’encontre des Turcs. Les Thessaloniciens d'aujourd'hui n’hésitent pas à rappeler par exemple qu’Atatürk est né dans leur ville, dans une jolie bâtisse intégrée aujourd’hui au consulat de Turquie et qu’on peut visiter en toute facilité.
Lorsque, à la mi-journée, le brouhaha des voitures envahit la ville basse (un quadrilatère de larges avenues commerciales qui jouxtent le front de mer), il faut interrompre le parcours des églises ou la promenade à travers les vestiges romains et le Mausolée de Galère pour se réfugier dans le somptueux musée d'art byzantin (l'un des plus riches et de plus beaux musée au monde) à moins, si le temps le permet, d'aller se perdre dans la ville haute, au tracé plus chaotique. Le parcours de l' « ano poli » fut pour moi l’occasion de retrouver la maison d’enfance de ma mère, rue Raktivan, à côté de la préfecture (l'imposant « dikitirio »), dans un quartier pauvre qui vit débarquer des milliers de Grecs de Smyrne et d’ailleurs échangés contre les Turcs de Grèce lors de la « Grande Catastrophe » de 1922.
Non loin de là, dans une solitude délectable, on parcourt d'étroites ruelles montantes, pavées à l’ancienne et parsemées d'anciennes demeures ottomanes aux balcons en bois décrépits, on croise pour seuls passants quelques chats faméliques qui vous scrutent avec indifférence, avant d'arriver à l'acropole, troisième pallier de la ville, jusqu'à la forteresse aux sept tours, l'heptapyrgion ("yedi kule" en turc, appellation évoquée dans de nombreuses chansons), un ancien fort tombé en désuétude qui fut, jusqu'en 1989, la prison principale de la ville. De la forteresse, on aperçoit le tracé des antiques murailles et surtout ces nombreuses collines noircies par une marée d’habitations à perte de vue qui donnent le vertige.
La nuit, les autochtones se retrouvent dans les restaurants et cafés branchés du front de mer, déambulent près de l’arcade de Galère, des « ladadakia » (anciens comptoirs d’huile – « ladi » - transformés en tavernes) ou sur l'immense Platia Aristotelous (Place Aristote), magnifique ensemble néoclassique qui accueille à la mi-novembre, le 49e Festival du film de Salonique (j'ai eu la chance d'y rencontrer un des Dardenne présent dans la ville pour la sortie grecque du Silence de Lorna). Curiosité gastronomique oblige, il ne faut pas manquer de déguster les copieux « bougatza », pâtes feuilletées locales farcies à la viande, au fromage ou à la crème anglaise et de siroter le « salepi », une délicieuse boisson chaude, à la texture visqueuse, légèrement sucrée et délicatement parfumée à la fleur d’orchidée, au girofle ou à la cannelle. Enfin, une soirée réussie se termine dans les tavernes enfumées du vieux marché, où l’on s’enivre aux sons de vieux « rebetika » indémodables, un verre de ouzo à la main.
samedi 8 novembre 2008
Qalb Lozé, Qirqbizé et Antioche
dimanche 2 novembre 2008
Alep la magnifique
Les journées à Alep sont longues et intenses. En compagnie de Colette, j'ai pris un certain plaisir à revisiter la Citadelle dont les remparts millénaires offrent une vue imprenable sur la métropole, à rêver au Musée archéologique toujours aussi figé dans une muséologie antédiluvienne que ne méritent pas les innombrables trésors de Mari, d'Ebla, d'Ougarit ou de Tell Halaf. J'ai exploré des heures le dédale des souks pluricentenaires à la recherche du plus précieux des savons de la ville (estampillé aux huit étoiles), visité dans ses moindres recoins le site protégé du vieil Alep, riche de belles medresas en pierre blanche, de bimaristanes magnifiques (ces hôpitaux psychiatriques où les médecins du Moyen-Âge soignaient la folie des patients aux sons des instruments de musique et du murmure des fontaines), de savonneries gigantesques où l'on s'immisce clandestinement sous le regard bienveillant des ouvriers du coin, de caravansérails désordonnés dont l'activité incessante remonte à la nuit des temps. Je n'ai pu manquer de faire un crochet par le quartier des artisans, au Nord de la Citadelle, où des centaines d'ouvriers, pratiquent, pignon sur rue, avec une fierté rare et une dignité admirable, des métiers dont on a oublié ailleurs l'existence ou de visiter enfin (merci Madeleine), après m'être péniblement rendu dans un quartier populaire totalement inconnu et infréquentable!, la sublime mosquée "Al Fardous" (littéralement "du paradis") qui séduit par son iwan gigantesque et ses colonnes en pierre rose dont les subtilités chromatiques gagnent à être vues au coucher du soleil.
lundi 27 octobre 2008
Sur les traces de Paul à Damas
A peine ai-je le temps d'atterrir à Alep, de poser mes bagages au Baron, de dormir trois petites heures d'un sommeil tout agité que je file dès l'aurore à Damas par le premier train. Si je ne le fais pas illico, il s'avèrera impensable d'entreprendre ce voyage plus tard : Alep exerce un tel pouvoir d'attraction qu'il est pratiquement impossible de s'en défaire après les premières heures à son contact.
A mon arrivée, les rythmes de l'Orient reprennent le dessus. Tout est fluctuant, imprécis, désorganisé, irrationnel. Il faut éviter de poser des questions claires en matière d'horaires, de distances, de parcours - on obtient autant de réponses que l'on a d'interlocuteurs - et d'apprendre à se dire que les choses adviendront lorsqu'elles devront arriver. Il faut encore oublier de remonter son horloge biologique d'homme occidental, infiniment précise et calibrée, et se laisser couler dans une insouciante nonchalance dictée par on ne sait qu'elle Providence qui a prévu d'avance le cours de nos agissements. Nul homme n'a de pouvoirs sur le fil de sa destinée, chacun subit, sans imaginer une seconde mettre en branle l'orgueilleuse machine de son hybris (la "démesure" des héros de la Grèce antique). Tout se vit dans une soumission sereine qui n'a rien de passif pour autant. Les choses étant écrites d'avance, l'Oriental se lance à bras le corps dans ce qu'il doit accomplir, dans un mélange subtil d'imprudence et de virtuosité. Il suffit d'observer les chauffeurs de car pour s'en convaincre. Protégés comme il se doit par les bons soins de la divinité, ils font montre d'une conduite qui tient autant de l'inconscience meurtrière que du génie automobile. Après avoir pris le thé à l'invitation de quelques employés de la gare d'Alep, je monte dans le train pour Damas, d'une irréprochable propreté. Il avance avec lenteur et traverse des paysages désertiques interrompus par de rares villages misérables dont les maisons, des carcasses de pierre complètement ruinées, laissent difficilement imaginer que des familles entières vivent là. Le train fait un dernier arrêt à Dmair, ville endormie sur le chemin de Palmyre où j'ai pu admirer jadis le mieux conservé des temples gréco-romains et ses nombreuses ruelles étouffantes aux maisons de fortune.
Surpeuplée, Damas n'a rien perdu de son agitation. Pour ma part, je préfère la sérénité du chemin de saint Paul dont je poursuis l'itinéraire jusqu'à la tombée du jour. Lorsqu'il fait nuit, les ruelles du vieux Damas sont méconnaissables, en particulier la grande artère du Souk Hamidiyeh. Vidée de ses foules d'acheteurs et de marchands, traversée par de rares taxis (chose impossible en journée), elle révèle avec force la suprême grandeur de sa toiture en tôle ondulée, une vaste courbe de plusieurs centaines de mètres de long criblée du trou des tirs de l'armée arabe. Pour peu qu'un rayon de lune soit au rendez-vous, chacune des perforations donne à cette couverture au galbe puissant l'aspect d'une voûte remplie d'étoiles.
lundi 20 octobre 2008
Cenerentola au TRM : la montagne qui accouche de souris
Lorsqu'une maison d'opéra comme le Théâtre Royal de la Monnaie de Bruxelles programme La Cenerentola de Rossini, une double ivresse se fait attendre : celle de voir un spectacle débridé qui en jette par sa féerie, celle d'entendre le plus euphorisant des opéras servi sur un plateau (musical) d'argent. Une double promesse que ni la mise en scène du Catalan Joan Font ni la conception musicale problématique de Marc Minkowski, dont c’est le premier Rossini à la scène, n'auront tenue.
A vrai dire, rarement le TRM, qui aime pourtant les degrés de lecture multiples (en particulier dans les opéras à lisibilité complexe), n’aura présenté une vision aussi ordinaire et basique d’un conte pourtant connu de tous. Deux optiques sont salutaires aujourd’hui pour monter La Cenerentola : on peut soit concevoir l’histoire comme un drame réaliste sur fond de misère et de discrimination sociale ; soit au contraire jouer la carte de la magie et de l’enchantement, à l’aide de décors chatoyants, de costumes précieux et d’une assistance technologique poussée qui culminerait au moment où le mage Alidoro permet à Cendrillon d’aller au bal.
A part les éclairages très réussis du château et deux ou trois gags plutôt réduits, on ne trouve rien de tout cela chez Joan Font qui préfère se complaire dans le vieil esprit de la farce : il traite ses personnages en marionnettes, les affuble de costumes caricaturaux taillés dans le tissu d’anciennes arlequinades, il force le trait comique là où livret et musique sont suffisamment explicites pour éviter ces redondances éculées qui ont fait les beaux jours des petits théâtres d’Italie. Sentant que ses jeux de scène se perdent dans le grand vide du foyer de Don Magnifico, Font comble l’ennui visuel à l’aide de gentilles souris géantes qui observent le plus souvent l’action, à moins qu’elles ne servent au passage d’accessoiristes. Ont-elles un sens symbolique ? Sont-elles la matérialisation de l’humilité de Cendrillon, discrète et mesurée dans tous les contextes sociaux ? On en sait trop rien ! Leur utilité dramaturgique est à peu près comparable à celles des textos de spectateurs qui défilent inlassablement sur les clips de MTV.
Marc Minkowski - que l’on a connu plus en forme - peine dans le premier acte : ses troupes manquent de cohésion, il laisse tonitruer les vents (le pompon revient au piccolo aussi puissant que cinq chanteurs réunis !) et souffre surtout d’une incompréhension évidente de la forme musicale. En réalité, on sent clairement que Minkowski ne parvient pas à structurer les airs et les scènes d’ensemble, conçus sur le modèle quadripartite du pezzo chiuso - introduzione, cavatina, tempo di mezzo, cabaletta - en vigueur dans toute la première moitié du XIXe siècle en Italie. Les introductions sont statiques, les cavatines (et plus particulièrement les passages où l’action est totalement suspendue) sont étirées à outrance (cela peut fonctionner dans Mozart, mais pas avec Rossini), le tempo di mezzo oublie de rallumer ses phares, les cabalettes enfin pétaradent, trop vite et un peu tard pour être crédibles, sans que le chef ne parvienne à doser l’alchimie rythmique du crescendo. Privées de ces accélérations infinitésimales qui enfièvrent les sens jusqu’à l’hystérie, les fins d’arias ou de scènes versent rapidement dans la monotonie. Plus resserrée et fluide dans le deuxième acte, la musique s’emballe un peu plus sans convaincre pour autant.
Du côté des chanteurs, assez inégaux pour la plupart, on oubliera le Don Magnifico fade de Donato di Stefano, l’Alidoro court et nasal d’Ugo Guagliardo (il ne suffit pas d’être habillé comme Sarastro, il faut encore en avoir la profondeur vocale), les Clorinda et Tisbe monochromes des sœurs Milanesi (non, elles ne sortent pas d’un roman de Stendhal) pour retenir en tout premier lieu le Ramiro exceptionnel du Mexicain Javier Camarena, l’une des plus belles voix de ténor du moment, qui allie une rare suavité belcantiste à une puissance fébrile et radieuse et un charisme éblouissant. La mezzo espagnole Silvia Tro Santafé a énormément de noblesse dans le rôle-titre (et la petite touche de la froideur qui sied à sa future fonction royale) ; son timbre pur et profond (proche de celui d’Agnès Baltsa) et sa finesse musicale surmontent les moindres pièges de la technique colorature, son jeu sobre est touchant et humain à la fois. Lorsqu’il se cantonne au registre de la pantalonnade, le baryton belge Lionel Lhote se révèle admirable de naturel et d’intelligence, servi par des moyens d’une facilité déconcertante (il déjoue à merveille tous les pièges de Rossini) et par une voix splendide dont le grain est parfait pour le rôle de Dandini. Chapeau enfin aux choristes de la Monnaie dont on saluera l’énergie, les couleurs variées et l’impeccable diction.
lundi 13 octobre 2008
Salomé débarque à Kinepolis
Marathon culturel ce week-end à Liège entre la belle exposition Gustave Serrurier-Bovy au Musée d'Art Moderne (l'un des pionniers du designer industriel), les concerts de l'OPL (interprétation et programme magnifiques vendredi soir), les interviews de deux compositeurs élèves dans la classe de Michel Fourgon (Delphine Derochette et Jonathan Aussems dont l'OPL a créé la première œuvre pour orchestre), la Salomé du Metropolitan de New York (en direct à Kinepolis), la Biennale liégeoise du design éclatée avec plus ou moins de bonheur dans une multitude de lieux (on retiendra néanmoins le travail de l'atelier "Anverre" au Musée d'Ansembourg, de superbes vases et verres magnifiés par les installations florales de Daniel Ost), avec un constat général : la jeune génération de designers et compositeurs liégeois a trop les yeux rivés vers le passé, il lui manque l'audace, la provocation, la fantaisie et un détachement certain à l'égard du public pour parvenir à imaginer des créations nouvelles et fortes.Contre toute attente, l'expérience la plus novatrice aura été la transmission en direct de New York. Non que la mise en scène de Jürge Flimm (datée de 2004) et l'interprétation musicale fussent d'une qualité suprême, mais les conditions de représentations offrent un potentiel inédit.
Transposé dans la Judée contemporaine, le palais d'Hérode évoque par son clinquant vulgaire les hôtels pour nouveaux riches du Proche-Orient de l'an 2000 (une incommensurable insulte au raffinement oriental). La cour du Tétrarque est une jet set contemporaine en tenue de soirée, décadente par son luxe tapageur, méprisable par sa nonchalance superficielle, elle se partage entre l'ennui de vivre et l'ivresse éthylique. Si la concrétisation matérielle de cet univers est plastiquement laide et vulgaire (terrasse en plexiglas et escalier tubulaire en inox obligent), si les anges de la mort gagneraient plus à être évoqués par l'imagination que matérialisés par les faits, le parti pris de l'actualisation tient la route.
On ne peut en dire autant de la direction de Patrick Summers. Ni haletante ni vénéneuse, sa conception a laissé le minimum de sensualité vital au vestiaire, faisant presque oublier que Salomé est une formidable leçon d'orchestration. S'ajoutent à la déception le Jochanaan épais de Juha Uusitalo dont l'intonation trop basse est un supplice bien pire que sa décollation, l'Hérode vocalement fatigué et court de Kim Begley, et dans une moindre mesure la Salomé de Karita Mattila qui n'a ni la voix et ni le physique du rôle (on la prendrait pour la mère d'Hérodiade) mais qui parvient, le choc du premier quart d'heure de rides passé, à envoûter par son jeu scénique et son extraordinaire don de soi.
Toutes ces "scories" sont pourtant balayées par la grande triomphatrice de la soirée : la diffusion d'un opéra en direct dans une salle de cinéma. A l'inverse d'une transmission à la télé ou d'une projection en DVD, l'expérience est complètement différente : l'écran géant redimensionne la scène à sa juste mesure, les personnages évoluent dans un espace enfin plausible et supportable à l'œil, les gros plans décuplent la moindre expression et le moindre jeu des acteurs, étonnement développés pour la cause (une des raisons qui rendent Karita Mattila, malgré ses défauts, exceptionnelles). La mise en image ultra soignée permet des plans quasi cinématographiques, les points de vue multiples réalisés par une foule de micro-caméras, les angles inédits, les perspectives nouvelles cassent l'axe frontal traditionnel, créant une dynamique supplémentaire qui, dans les moments cruciaux, tient en haleine. L'effet est sidérant!
La qualité sonore ne manque pas d'attraits. Diffusée en haute définition, la musique enveloppe le spectateur dans un bain de sons puissants et vibrants irréalisables au moyen d'un home cinéma. Certes, pour un amateur d'opéra la perception de l'orchestre est déroutante, la spatialisation des instruments est gommée au profit d'un son plus compact et global, qui ne tient pas nécessairement compte des équilibres réels, les acteurs chantent au même volume au centre de l'image acoustique, mais l'on s'habitue très vite à ces conditions. Le résultat, proche de la perception acoustique de toute musique de film, reste cent fois supérieur à l'écoute en salle d'un mauvais orchestre de fosse dans un médiocre opéra de province. Enfin, la magie du direct est aussi incomparablement plus forte au cinéma qu'à la télévision et on frémit à la vue de Mattila interviewée devant sa loge, rejoignant avec angoisse la scène, embrassant avec chaleur ses collègues de plateau à quelques secondes du lever de rideau. Les applaudissement de ce cher public new-yorkais sont plus réels que nature, ils résonnent autour de nous et donnent l'illusion, le temps d'un instant, d'être avec lui à Manhattan. Là encore des sensations inédites impossibles avec la télévision.
Cette projection de Salomé est une première pour le Kinepolis de Liège (comme pour celui de Waterloo-Braine, Bruxelles a déjà inauguré l'expérience la saison dernière). Une dizaine d'opéras (et non des moindres) sera proposée au cours de la saison, à commencer par Doctor Atomic de John Adams le 8 novembre prochain. Sans nécessairement chercher à démocratiser l'opéra, l'institution vise incontestablement une nouvelle clientèle et mise sur une certaine forme de prestige : le spectateur reçoit une coupe de champagne en arrivant, le synopsis (en anglais) est distribué, le personnel est aux petits soins.
La nouveauté du concept et le coût élevé de la projection (le double d'une place de cinéma) n'ont rassemblé samedi soir qu'une vingtaine de spectateurs parmi lesquelles le directeur de l'Opéra Royal de Wallonie dont on se demande s'il aura vécu l'événement comme de la concurrence ou, au contraire, comme une formidable opportunité de synergie entre les deux institutions. Comment ne pas espérer en effet que les maisons d'opéra s'approprient dans un futur proche le projet, qu'elles dotent leurs salles d'écrans géants et de technologies sonores avancées, qu'elles complètent leur saison par des projections venues des quatre coins de la planète, qu'elles constituent des réseaux de coproductions ciné-opératiques. Ce serait aussi une incroyable opportunité pour des festivals élitistes comme Bayreuth, Salzbourg, Glyndebourne ou Aix d'être mis à la portée de tous. Tout cela annonce incontestablement le début d'une ère nouvelle pour l'histoire des maisons d'opéra...
www.metopera.org/hdLive
lundi 6 octobre 2008
Madeleine, Abdallah et les monuments d'Alep
Dans quelques jours, j'entamerai mon troisième voyage à Alep avec mon amie Colette. Pestant à l'idée de ne trouver en langue française aucun guide spécialisé sur les ruelles et les souks de la vieille ville, je suis tombé des nues cette semaine lorsque en trouvant sur mon bureau un magnifique ouvrage intitulé Monuments historiques d'Alep d'Abdallah Hadjar, traduit par Madeleine Trokay, une amie archéologue liégeoise, spécialiste de la Syrie du haut de ses 86 ans (et fan de l'OPL). Cet opuscule, apporté à l'Orchestre par la traductrice en personne, me touche à plus d'un titre. Madeleine fréquente la Syrie depuis la fin des années 60, à la demande du professeur André Finet (Université Libre de Bruxelles) qui l'invita à participer à la mission archéologique sur le site de Tell Kannâs.C'est à ses côtés et en compagnie de Colette (déjà!) et de Pascale (une amie française rencontrée quelques années plus tôt en Turquie) que j'ai découvert le Nord de la Syrie au cours de l'été 1996 ; je revenais d'un long périple solitaire en Jordanie qui avait pris fin à Pétra, j'avais fait escale dans la vilaine Amman pour prendre un taxi en direction de Damas. Passé la frontière, après seulement une heure de contrôle du véhicule et des bagages, j'arrivai dans le chaos déplaisant de Damas en pleine heure de pointe. Je pris un bus d'un autre âge qui traversa des villages poussiéreux peuplés d'enfants loqueteux aux cheveux en bataille, des hameaux vétustes et des bastions d'intégrisme gardés par des barbus à l'œil noir, des routes désertiques dont les silences inquiétants laissaient présager je ne sais quelle catastrophe. Rien ne donnait envie de s'arrêter, de rester, de prolonger un voyage déjà trop long. Le coup de blues, amplifié par une longue fatigue, ne fit qu'accentuer un sentiment d'hostilité à l'égard de ce nouveau pays. Et puis, après ces quelques heures de méfiance inopportune et d'inquiétude malvenue ce fut, à la tombée de la nuit, la révélation : une des plus belles métropoles de l'Orient s'offrait tout à coup en spectacle, avec toute la générosité, l'élégance et le raffinement des centres cosmopolites qui jalonnent la Route de la soie. Autant Damas, en raison de son statut de ville sainte, m'était apparue inhospitalière et fermée aux étrangers (impression démentie lors d'un nouveau voyage, l'an dernier), autant Alep, de par ses racines marchandes, cultivait le brassage ethnique et religieux dans un esprit de cohabitation qui me parut exemplaire. Je m'y suis senti immédiatement chez moi, sentiment amplifié par le bonheur d'y retrouver mes amies à la terrasse de l'élégant hôtel Baron, animée par les sons envoûtants du luth aleppin...
Encore fallait-il y faire le "tour du propriétaire"... Madeleine, épaulée par son vieux complice de toujours, Abdallah Hadjar, un ingénieur civil chrétien reconverti dans l'archéologie qui peut se targuer d'être la plus grande autorité nationale dans la connaissance patrimoniale de la Syrie du Nord, nous fit découvrir les trésors cachés de la région : outre Alep, il y avait Ebla et sa "bibliothèque cunéiforme", Saint-Siméon et son indécrottable stylite, Maaret-an-Nouman et ses mosaïques virtuoses, Cyrrus et son théâtre en ruine, Aïn-Dara et ses lions néo-hittites, l'Euphrate et ses reflets d'émeraude, la ronde des "villes mortes" et ses beautés spectrales.
Madeleine et Abdallah nous ont consacré de longues journées à l'étude des particularités architecturales du vieil Alep (à l'époque en pleine résurrection), à la visite des souks (les plus grands du monde et parmi les plus anciens) et de leurs khans (ces superbes caravansérails transformés pour certains en consulat au XIXe siècle), à la découverte des maisons traditionnelles de Jdaydé, de complexes religieux de confessions multiples, de centres médicaux en activité depuis le Moyen-âge, de fabriques de savon qui embaument l'olive et le laurier, tout en nous expliquant les particularités des styles "ayyoubide", "omeyyade", "mamelouke", en nous replongeant dans les périodes du pouvoir ottoman, du Mandat français, de la domination égyptienne. Et, de quoi joindre l'utile à l'agréable, Abdallah nous convia plus d'une fois chez lui, dans le quartier résidentiel d'Azizié, pour nous faire goûter la succulente cuisine de son épouse Mouna et nous faire vivre, en direct, la chaleureuse atmosphère d'une famille chrétienne de Syrie.
Le guide d'Abdallah, organisé en itinéraires denses et fouillés que clarifient de nombreuses cartes et une iconographie soignée, contient tout ce savoir. La traduction de Madeleine orne ce livre de la plus précieuse des étoffes verbales. Une fois de plus, l'une et l'autre vont nous plonger dans bien des souvenirs et nous permettre encore de nombreuses découvertes.
Merci Madeleine pour ce cadeau d'une valeur affective et scientifique inestimables...!
lundi 29 septembre 2008
Constantin Meunier à Séville
L'exposition "Constantin Meunier en l'Andalousie" vient d'ouvrir ses portes au Musée des Beaux-Arts de Bruxelles. Elle propose jusqu'au 4 janvier 2009 un corpus de quelques 75 esquisses et tableaux dont l'intérêt est davantage lié aux nouvelles perspectives dans la connaissance de l'histoire sociale de l'art belge qu'à la qualité intrinsèque des pièces exposées.A partir des années 1880, après s'être illustré dans la peinture religieuse, Constantin Meunier (1831-1905) s'impose dans les salons de peinture comme le chantre de la condition ouvrière : il forge et fixe l'iconographie des masses laborieuses parties en guerre contre les méfaits de la révolution industrielle. Sa notoriété est telle que le gouvernement, en la personne de son ami le critique d'art Jean Rousseau, apologue de l'avant-garde et "accessoirement" directeur de l'Administration des Beaux-Arts, lui demande de réaliser une copie à l'identique de la sublime Descente de croix de Pedro Campaña conservée à la Cathédrale de Séville, une œuvre qui fait beaucoup parler d'elle à partir de 1867, lorsque des spécialistes de l'art flamand l'attribuent à un artiste "belge", le maniériste Pieter de Kempeneer.
A l'heure où l'œuvre d'art tire sa valeur de son unicité et de sa non reproductibilité, on peut se demander quel est intérêt de pratiquer une telle copie. En réalité, les autorités bruxelloises imaginent ni plus ni moins la création d'un Musée des copies regroupant les grands chefs-d'œuvre de l'art belge conservés à l'étranger. La France a donné l'exemple de ce type de musée, évoqué dès 1851 dans les assemblées et inauguré à Paris vingt ans plus tard. Outre une volonté évidente de valorisation de l'identité nationale, le projet a pour vocation - essentiellement dans les milieux conservateurs - d'endiguer le danger potentiel que constitue la montée de l'art moderne. La Belgique suit le mouvement.
Demander à Meunier, pourtant spécialiste de la peinture religieuse, de remplir cette mission n'est pas sans poser problème. Faut-il en effet que la copie soit réalisée par un artiste reconnu de tous dont la renommée va engranger inévitablement des coûts considérables? Ou au contraire confier le travail à un lauréat du Prix de Rome de Belgique avec le danger d'être confronté à son inexpérience et de le voir se détourner de ses recherches stylistiques personnelles? L'amitié qui lie Rousseau à Meunier permet de trancher : Constantin"décroche le marché". A cours d'argent, le peintre accepte l'offre (très lucrative) faisant abstraction de son tempérament des plus casaniers. Accompagné de son fils Karl, Meunier séjourne à Séville d'octobre 1882 à avril 1883. A son arrivée, il apprend la mort de l'évêque de la ville auprès duquel les autorités belges à Madrid avaient obtenu l'autorisation pour de réaliser la fameuse copie. Le chapitre de la Cathédrale qui accueille le peintre n'est au courant de rien et lui refuse l'accès de la sacristie où est conservé le tableau de Pieter de Kempeneer. Après de multiples tractations, Meunier se met au travail du 27 décembre 1882 à avril 1883. Le 1er juin, sa Descente de croix arrive à Bruxelles pour étoffer les collections du Musée des Copies. Très controversé, celui-ci ferme ses portes en 1891 (le Musée des Copies de Paris fit pareil dès 1876), la Descente de croix rejoint alors les réserves du Musée des Beaux-Arts et tombe dans l'oubli durant plusieurs décennies.
Le temps libre dont Meunier dispose à Séville est mis à profit pour confronter sa connaissance livresque de l'Espagne à l'expérience in situ. Il constate que les clichés véhiculés par la littérature, de Prosper Mérimée à Théophile Gautier, sont loin de correspondre à la réalité. Ses dessins dépeignent principalement la faune de loqueteux et d'exclus pour lesquels, à l'instar de Murillo deux siècles plus tôt, il ressent une compassion réelle. A travers ses titres, il s'efforce de redonner à cette pauvreté pittoresque une nouvelle dignité ("Le noble mendiant").
Durant ses six mois à Séville, le peintre passe beaucoup de temps à se promener dans les vieilles ruelles du centre. Il fréquente les autochtones comme les étrangers de passage et fait notamment la connaissance dès octobre du compositeur Emmanuel Chabrier (en voyage avec son épouse) qui lui fait partager son enthousiasme pour l'Espagne, contact plus que bénéfique lorsqu'on sait que les premières impressions de Meunier sur Séville sont négatives. Ensemble, ils se rendent, entre autres, dans les cabarets de la ville et plus particulièrement au café del Burrero, où règne l'âpreté envoûtante du flamenco que le peintre restitue dans son étonnante "Scène de cabaret à Séville" à l'atmosphère aigre-douce d'une sensualité morbide. Chabrier attendra son retour en France, quelques mois plus tard pour transcrire ses impressions andalouses dans sa première pièce pour orchestre : España.
Meunier découvre encore la religiosité extrême des Andalous qui culmine durant la Semaine sainte (transcrite dans la glaçante "Procession du silence"), la barbarie macabre des corridas (illustrée par la splendide "Muerta", au fusain et crayon noir, une esquisse beaucoup plus puissante que le tableau peint), les jeux et divertissements issus d'un autre âge (l'étonnant "Combat des coqs" dont la force expressionniste anticipe de 40 ans sur l'esthétique d'un George Grosz!) et, last but not least, la célèbre manufacture de tabac avec ses cigarières, les belles compagnes de Carmen présentées non plus comme des gitanes envoûtantes, guerre aux clichés oblige, mais dans leur fragile humanité.
De qualités variables, ces différentes esquisses et tableaux sont d'un intérêt certain : ils constituent les premiers exemples d'un art belge influencé par l'Espagne, 20 ans après que Manet a lancé la mode de la peinture d'inspiration hispanisante en France. A son retour en Belgique, Meunier exploite quelque temps cette veine (évitant soigneusement l'exotisme de pacotille) avant de se spécialiser dans la statuaire de la condition ouvrière qui fit de lui l'un des apôtres de la "Modernité". L'exposition a pour principal mérite (malgré une absence flagrante d'explications) de remettre à l'honneur ce pan méconnu de sa carrière.
lundi 22 septembre 2008
Bl!ndman : un pari (électronique) qui vaut bien une messe
Compositeur catholique au service des souverains anglicans, William Byrd (ca 1543-1623) connaît les méfaits de l'intolérance religieuse instaurée par Jacques Ier en 1605 : d'une virulence abjecte à l'égard des catholiques et des protestants, le souverain interdit dans toute l'Angleterre la musique de Byrd sous peine d'emprisonnement. Ses trois messes (à 3, 4 et 5 voix), écrites de 1592 à 1595, sont directement visées et sont désormais exécutées dans la plus stricte confidentialité.Renouant avec ces atmosphères secrètes de la Renaissance tardive, les ensembles Bl!ndman [vox] (quatre chanteurs) et Bl!ndman [sax] (quatre saxophonistes), musiciens flamands attachés au Kaaitheather de Bruxelles, ont proposé ce samedi au Studio 1 du Flagey le spectacle « Secret Masses », une lecture peu conventionnelle de la Messe à 4 voix de Byrd. Plongés dans une obscurité quasi totale, les quatre chanteurs, assis devant quatre platines et projetés simultanément sur un écran placé au-dessus d'eux, font "scratcher" (tourner les 33 tours à la main d'avant en arrière à différentes vitesses) leur disque vinyle sur fond de musique électronique et de quatuor de saxophones : la Mass 4 Turntables (vinyl & sax) du compositeur Eric Sleichim ouvre le concert par d’étranges polyphonies bruitistes plongeant dans un bain expérimental qui s’annonce envoûtant. Dix minutes plus tard Bl!indman [vox] se lève, s’installe au fond de la scène, dans une obscurité parfaite, et enchaîne avec le Kyrie et le Gloria de la Messe de Byrd, les partitions éclairées à l'aide de lampes de poche. Leur ferveur s’exprime dans la plus totale clandestinité. Mis dans une position voyeuriste, le public en est presque superflu.
D'entrée de jeu, les chanteurs laissent plutôt à désirer. L'intonation un peu basse du ténor (qui remplace l'un des membres du groupe, souffrant) et la légère raideur des lignes contrapuntiques (qui ne déroulent pas leurs volutes avec toute la venimosité nécessaire) empêchent de ressentir la pleine beauté d'une musique taillée dans le plus pur diamant.
La configuration scénique change une nouvelle fois : installés à l’avant-plan, Bl!ndman [sax] interrompt la Messe par ses propres apartés sacrés : l’In nomine à 4 et la Fantasie à 4 de Byrd non rien à envier au timbre des cornets à bouquin de la Renaissance, tant la douceur feutrée des saxophones épouse avec suavité les mailles de la polyphonie anglaise. Le résultat est d'autant plus convainquant que les phrasés à l'ancienne et les croisements rythmiques s'effectuent sans faute de goût. Bl!ndman [sax] accompagne également les chanteurs dans le somptueux O Death, rock me asleep (toujours de Byrd, la soprano austèrement assise à même le sol) ou dans l’"Alphabet" des Nonsense Madrigals de Ligeti dont les harmonies explosives, proposés à peu près à la moitié du spectacle ont une action véritablement purificatrice pour l'oreille.
Retour à la Messe. Entre le Credo et le Sanctus, une télévision déplacée à l'avant-scène permet d’entendre EnJeNoemtHetLiefdei, texte sur l'Amour (du poète Ilja Leonard Pfeiffer) qui se veut le cœur de cible de la doctrine catholique. Après l'Agnus Dei, c'est au tour du quatuor de saxophones de prendre les commandes des platines et de lancer Contact Theater de Matthew Wright, une pseudo-polyphonie de platines un peu gratuite, nettement moins élaborée que l’œuvre initiale de Sleichim tant les vinyles semblent tourner à vide, jusqu’à en perdre la tête!
Après une heure de spectacle, l’expérience laisse un peu perplexe. La réactualisation de Byrd dans un contexte électro-acoustique et audiovisuel ne manque pas de pertinence. Le crypto-militantisme religieux qui entoure sa musique est explicite. Encore eût-il fallut ne pas se contenter d'enchaîner des pièces aux esthétiques différentes et oser de véritables superpositions entre la Renaissance et le XXIe siècle : pourquoi ne pas "scratcher" polyphoniquement sur la Messe de Byrd ou compléter les lignes vocales par des sonorités électro-acoustiques ou encore amplifier les chanteurs de la Messe et faire résonner leur voix en écho. Après tout, le fantasme de la démultiplication des voix existait déjà à la Renaissance : le Spem in alium de Thomas Tallis (le maître de Byrd) n’est-il pas écrit pour 40 parties différentes ! Si les Bl!ndman cherchent à tout prix à réhabiliter convenablement la polyphonie anglaise catholique, ils doivent coûte que coûte doter leur spectacle d’une ossature qui dépasse le simple stade du collage postmoderne.
lundi 21 juillet 2008
L'Eté grec : fin du périple
Nana MOUSKOURI, Kapou iparhi i agapi mou
Sans ses lunettes et son look "grande dame", Mouskouri apparaît en 1960 dans le film "Rendez-vous à Corfou".
Déjà l'heure du retour à Liège à l'heure de la fête (défaite) nationale.
dimanche 20 juillet 2008
L'Eté grec (21e journée)
Eleftheria Arvanitaki, Ta kormia kai ta mahairia
Impossible avant de quitter ce magnifique pays de ne pas évoquer Eleftheria Arvanitaki, née au Pirée, qui interprète ici un standard de la musique arménienne composé par le célèbre oudiste Ara Dinkjian.
Programme du jour :
- Athènes
samedi 19 juillet 2008
L'Ete grec (20e journée)
Haris Alexiou, Ola se thimizoun
Sans doute la chanteuse la plus populaire de Grèce, "Haroula" Alexiou, originaire de Thèbes, est aussi à l'aise dans les "laïka" populaires que dans la chanson pop contemporaine. Elle interprète principalement Loizos, Theodorakis et Kaldaras, chante aussi bien avec Georgos Dalaras qu'avec la pop star turque Sezen Aksu ou l'Italien Paolo Conte. Ses concerts au Keramikos comptent parmi les plus beaux récitals publics gravés au disque. Plusieurs de ses meilleurs albums sont disponibles sur Itunes. Son site : http://www.alexiou.gr/
Programme du jour :
- Monastère Hosios Loukas
Traversée de la Béotie via Thèbes et Eleusis et retour à Athènes
vendredi 18 juillet 2008
L'Eté grec (19e journée)
Giorgos DALARAS, S'agapo giati 'se orea
Chanson traditionnelle d'Asie mineure, exécutée par le plus populaire des interprètes masculins vivants de la Grèce, Giorgos Dalaras, éminent guitariste et joueur de bouzouki (il est le disciple direct de Tsitsanis), qui a contribué à remettre à l'honneur le rebetiko après son interdiction sous le Régime des colonels. Avec plus de 120 disques à son actif (son premier disque est enregistré en 67), Dalaras a exploré tous les genres musicaux de la Grèce, y compris la chanson byzantine ancienne. Il est par ailleurs un défenseur énergique de causes politiques (pacification de Chypre) et de causes humanitaires (défense des opprimées politiques et sociaux). Cette version de S'agapo giati 'se orea ("Je t'aime car tu es belle") a interprétée par Dalaras en 2001 au Théâtre de Delphes aux côtés de orchestre folklorique russe d'Ossipov, à l'occasion du 50e anniversaire du Haut Commissariat des Nations Unies aux réfugiés (Dalaras a d'ailleurs nommé ambassadeur de bonne volonté du Haut Commissariat en 2006).
Programme du jour :
- Site antique de Delphes
- Logement à Arachova
jeudi 17 juillet 2008
L'Eté grec (18e journée)
Poly PANOU, Ferte mia koupa me krasi
Originaire de Thessalie, Apostolos Kaldaras (1922-1990) est à partir des années 50 l'un des représentants majeurs des "laïka", des chansons populaires proches du rebetiko, mais avec de fortes influences de la musique turque (les quarts de ton). Ferte mia koupa me krasi est chanté par Poly Panou, chanteuse de Patras (bien que née à Athènes en 1940), dont la voix chaude et profonde est l'une des plus envoûtantes de la Grèce.
Programme du jour :
- Patras, dernière étape dans le Péloponnèse
- Traversée du pont Rion-Antiron.
Arrivée en Étolie-Acarnanie
- Village de Nafpaktos (Naupacte)
Passage en Phocide
- Village portuaire de Galaxidi
- Logement dans le village montagnard d'Arachova
mercredi 16 juillet 2008
L'Eté grec (17e journée)
GLYKERIA, Pame tsarka
Chanson d'une popularité immense composée par le roi du rebetiko, Vassilis Tsitsanis (1915-1984), chanteur et merveilleux joueur de bouzouki qui débuta sa carrière à Salonique en 1937 avant de s'installer à Athènes 10 ans plus tard où il devient la coqueluche des tavernes et enregistre ses propres compositions avec le concours de trois immenses chanteurs des années 50 : Sotiria Bellou, Marika Ninou et Prodromos Tsaousakis. Pame tsarka est ici chanté par la plus aimée des chanteuses grecques d'aujourd'hui, Glykeria, immense interprète du néorebetiko et l'une des muses de Mikis Theodorakis dont elle vient de graver un double CD de ses plus grandes chansons. Glykeria est aussi la chanteuse grecque la plus populaire d'Israël où elle se produit très régulièrement (dans un parfait hébreux) ; elle a été faite citoyenne d'honneur de la ville de Jérusalem et elle est la seule artiste étrangère à avoir pu participer aux commémorations organisées en hommage à Yitzhak Rabin, en 1998.
Programme du jour :
- Site et musée archéologique d'Olympie
mardi 15 juillet 2008
L'Eté grec (16e journée)
Dimitra GALANI, Dio meres mono
Cette chanson permet d'évoquer le talent immense de Dimitra Galani, aussi à l'aise depuis plus de trente ans dans les classiques de Tsitsanis, Hadzidakis et Theodorakis que dans l'interprétation des chants byzantins, des musiques traditionnelles, des chansons de Kurt Weill, Nino Rota ou John Lennon. Melina Mercouri disait d'elle qu'elle est : « La voix qui semble ne chanter que pour vous mais qui chante pour tout un peuple ».
Programme du jour :
Ultime journée dans les montagnes arcadiennes
- Monastère de Prodromou
- site antique et église byzantine de Gortys
- Village de Langadia
lundi 14 juillet 2008
L'Ete grec (15e journée)
Stelios KAZANTZIDIS, Saranta palikaria
Composée à l'occasion de la Guerre d'indépendance de la Grèce en 1821, Saranta Palikaria (40 Braves), évoque la lutte acharnée des Grecs dans les montagnes d'Arcadie, pour se libérer du joug turc. Interprétée ici par l'acteur, écrivain et immense chanteur athénien Stelios Kazantzidis (1932-2001), l'une des plus longues carrières de la chanson populaire grecque (laïka).
Vangelis a transcrit à sa manière cette chanson de la Guerre d'indépendance, confiant le texte à la grande tragédienne Irini Papas, qui s'est aussi essayé à la musique (on lui doit notamment un bel enregistrement des chansons de Theodorakis) :
VANGELIS, Irini PAPAS, Saranta Palikaria
Programme du jour :
- Ces mêmes régions montagneuses de l'Arcadie où eurent lieu les événements de 1821.
- Le village de Dimitsana
- Les monastères de Moni Philosophou
- Le village de Zatouna
dimanche 13 juillet 2008
L'Eté grec (14e journée)
Melina KANA, Arnisi
Chanteuse originaire de Salonique, philosophe, Melina Kana s'impose à partir des années 90. Elle est l'interprète privilégiée de compositeurs comme Thanasis Papakonstantinou, Nikos Mamangakis, Dimitris Psarras.
Programme du jour :
- Temple d'Apollon epikourios à Bassae (Vasi)
Villages des montagnes arcadiennes
- Karitena
- Stemnitsa
samedi 12 juillet 2008
L'Eté grec (13e journée)
Rita ABATZI, Galiandra mou
Originaire de Smyrne, Abatzi fait partie de la "préhistoire" du rebetiko, elle incarne dans les années 30 la première phase du genre encore sous l'influence des rythmes, des instrumentations et des modes de la musique turque.
Programme du jour :
- Methoni
- Pilos (Navarin)
- Palais de Nestor
- Musée de Chora
- Kyparissia
vendredi 11 juillet 2008
L'Eté grec (12e journée)
Rita SAKELLARIOU, Istoria mou
Premier succès de la chanteuse crétoise Rita Sakellariou, Istoria mou ("mon histoire") écrit vers 1972 ou 73, explore la veine de la chanson psychologique et des amours impossibles. La voix superbement rauque de Sakellariou est comme la conséquence directe des tragédies sentimentales qu'elle nous narre. Il doit s'agir du premier morceau de musique grecque qui est entré dans ma mémoire, je devais avoir deux ou trois ans, mais je me souviens avoir chanté l'œuvre aux côtés de ma mère.
Programme du jour :
- Village byzantin de Kardamili
- Site antique de Messene
- Koroni
- Methoni
jeudi 10 juillet 2008
L'Eté grec (11e journée)
I COMPANIA HELLINIKIA, To minore tis avgis
Autre chanson majeure de Vamvakaris, To minore tis avgis (le "mode mineur" de l'aube) a donné son nom à une série télévisée très populaire en Grèce, diffusée en 26 épisodes dès 1983 et basée sur l'histoire du rebetiko (de ses origines à l'époque contemporaine) vue à travers la vie de ses plus grands créateurs.
Programme du jour :
- Limeni
- Langada
- Nomitsi
- Platsa
- Hagios Nikolaos
- Kalamata
- Logement à Kardamili
mercredi 9 juillet 2008
L'Eté grec (10e journée)
Petros GAïTANOS, Frangosyriani
Chef-d'œuvre de Markos Vamvakaris, le père du rebetiko classique d'Athènes (et plus précisément du Pirée) dès les années 30, Frangosyriani fait références aux Francs, aux croisés qui occupaient l'île de Syros sur laquelle est né Vamvakaris. Bien que grecque, sa famille est d'ailleurs restée fidèle au culte chrétien catholique... La chanson est interprétée en 2006 par Petros Gaïtanos, autre représentant du néorebetiko contemporain, défenseur de la musique grecque traditionnelle et grand militant en faveur du rapprochement entre les artistes grecs et turcs.
Programme du jour :
- Nomia
- Vathia
- Cap de Tenaro et temple de Poseidon
- Lagia
mardi 8 juillet 2008
L'Eté grec (9e journée)
Melina MERCOURI, Agapi pou 'gines dikopo maheri
"Amour, toi qui es devenu une arme à double tranchant"... Splendide chanson écrite pour le film Stella, l'adaptation cinématographique grecque de la pièce Un tramway nommé désir.
Programme du jour : le Magne laconien
- village portuaire de Githio
- Grotte de Piros Dirou
- Aeropoli et ses maisons-tours
lundi 7 juillet 2008
L'Eté grec (8e journée)
Grigoris BITHIKOTSIS, Aponi zoi
Bithikotsis commence sa carrière dans les années 40 avec des chansons populaires socialement très marquées à gauche. Après avoir interprété les classiques de Vamvakaris et Tsitsanis, dans le genre rebetiko, il s'impose dans les années 60 comme "la voix" de Hadjidakis, Xarhakos et Theodorakis. Ce dernier l'avait élu "plus grand chanteur populaire" de l'époque.
Programme du jour :
- Village de Monemvassia
dimanche 6 juillet 2008
L'Eté grec (7e journée)
Anna VISSI, Min psahnis tin agapi
La musique de cette chanson mélancolique ("Ne cherche pas l'amour") est signée Nikos Karvelas, compositeur athénien très en vogue en Grèce depuis ces 20 dernières années. Son langage est parfaitement adapté à la voix de sa muse, la chanteuse pop-rock Anna Vissi, une des grandes stars du pays, avec laquelle il est marié depuis 1983.
Programme du jour :
- Vestiges de la Sparte antique
- Eglises byzantines et citadelle de Geraki
- Monemvassia
samedi 5 juillet 2008
L'Eté grec (6e journée)
Nena VENETSANOU, To treno fevghi stis octo
Un des chefs-d'oeuvre de Mikis Theodorakis, interprété par une chanteuse athénienne au timbre exceptionnel. Amie proche d'Angelique Ionatos (avec laquelle elle a enregistré un disque sur des textes de Sappho), Venetsanou est réputée pour ses combats contre tous les obscurantismes : ceux des pouvoirs politiques (elle s'exila à Paris lors de la dictature des colonels, ceux du machisme (elle revendique le droit de parler de sa sexualité avec la même franchise que les hommes), ceux de de la religion orthodoxe (le fléau conservateur de la culture grecque contemporaine).
Programme du jour :
- Temple d'Athéna Alea à Thégea
- Mystra et ses églises byzantines
vendredi 4 juillet 2008
L'Eté grec (5e journée)
Manos LOIZOS, To zeimbekiko tis Evdokias
Auteur du plus fameux Zeibekiko (équivalent instrumental du rebetiko, interprété ici par Theodorakis), Manos Loizos, né en 1937 à Chypre, est parti étudier la pharmacologie à Athènes à 17 ans avant de se consacrer pleinement, en autodidacte à la musique dès 1963. Il est à mettre sur le même pied que Theodorakis et Hadjidakis, même s'il est moins connu que ces derniers à l'étranger. Virulent opposant au Régime des colonels, membre actif du parti communiste, il est décédé à Moscou en 1982.
Programme du jour :
- Visite du théâtre et du site archéologique d'Epidaure
- Nauplie
jeudi 3 juillet 2008
L'Eté grec (4e journée)
Maria KATINARI, Sti magemeni Arapia
Un des chefs-d'œuvre de Vassilis Tsitsanis, le roi du rebetiko, sorte d'Invitation au voyage à la mode orientale, régulièrement interprété par les chanteurs contemporains.
Programme du jour :
- Site archéologique de Mycènes
- Eglise byzantine d'Aghia Triada
- Site archéologique de Tirynthe
- Nauplie
mercredi 2 juillet 2008
L'Eté grec (3e journée)
Stou thoma to magazi. Rebetiko célèbre repris ici par Costas Ferris qui reconstitue dans ce film l'ambiance des premiers cafés interlopes(les "tekes") où musiciens (les "rebètes") et clients chantent sous l'influence de l'opium.
Programme du jour :
- Site archéologique de Corinthe
- Site archéologique de Némée
- Lac de Stymphale
- Logement dans la Mycène contemporaine
mardi 1 juillet 2008
L'Eté grec (2e journée)
Melina ASLANIDOU, To parelthon thimithika
Chanteuse du groupe Apenanti (littéralement "en face"), Aslanidou défend un rebetiko contemporain fidèle aux racines populaires du genre.
Programme du jour :
- Sanctuaire archéologique de Perachora
- Déjeuner au bord du lac de Vouliagmeni
- L'Isthme de Corinthe (+ vestiges archéologiques de Isthme)
- Citadelle de l'Acrocorinthe
- Logement aux environs de la Corinthe antique
lundi 30 juin 2008
L'Eté grec (1er journée)
Nana MOUSKOURI, Athina
Un des tubes de Manos Hadjidakis, à la gloire d'Athènes "Joie de la terre et de l'aube". Hadjidakis rencontra Nana Mouskouri en 1959. Il l'a toujours considérée, à juste titre, comme l'interprète idéale de sa musique, aussi bien les mélodies populaires que les œuvres plus conceptuelles ou expérimentales (Mouskouri y est stupéfiante d'intelligence et de virtuosité).
Programme du jour :
- Athènes. Retour à l'Acropole
- librairie d'Hadrien
- l'Agora antique
- Promenade à Monastiraki et Plaka
- Concert de Fazil Say au Théâtre Hérode Atticus (dans le cadre du Festival d'été d'Athènes)
dimanche 29 juin 2008
A quelques heures du départ...
Dès lundi, ce blog va prendre quelques jours de vacances. Après 18 ans d'absence, je retourne en Grèce pour contempler les villages et les sites archéologiques du Péloponnèse (principalement en Argolide, en Arcadie et dans le Magne), avant de repartir vers Delphes (pour la beauté du site) et vers Athènes (y dévaliser les marchands de disques). Mes bagages sont bouclés, mon appartement est prêt à accueillir ma mère qui installera chez moi ses quartiers d'été, notre voisine indienne a reçu toutes les instructions afin de pourvoir aux besoins alimentaires de ma petite chatte Kilotte.Afin de ne pas laisser ce blog sans vie, une série de courts billets rédigés en amont sera publiée jour après jour (gageons que l'enregistrement anticipatif fonctionne) sous l'appellation "L'Eté grec", en hommage à Jacques Lacarrière qui est un peu l'initiateur de ce retour aux sources. J'y évoquerai mon itinéraire journalier et permettrai surtout d'entendre quotidiennement une chanson parmi les incontournables de la musique grecque d'hier et d'aujourd'hui.
"Kalo taksidi" à ceux qui partent et excellent "kalokeri" à ceux qui restent!
samedi 28 juin 2008
Zaide à Aix-en-Provence
Entendre Louis Langrée diriger Mozart est un enchantement. Une impression que confirme son interprétation exceptionnelle de Zaide avec la sublime Camerata Salzburg à l'occasion de l'ouverture du prestigieux Festival d'Aix-en-Provence. Un spectacle mis en scène par Peter Sellars et diffusé en direct ce vendredi sur le site de France 3.Créée en mai 2006 dans le magnifique Jungendstiltheater de Vienne, lors des Wien Festwochen, la mise en scène de Sellars est une réflexion passionnante sur la condition d'esclavage dans la société contemporain. Qui sont les esclaves d'aujourd'hui? Et quels sont les tyrans qui les exploitent? Partant du livret mis en musique par Mozart, Sellars transpose adroitement cette fable sur la tyrannie dans un atelier de confection clandestin au milieu duquel des illégaux subissent les malveillances de leur employeur. L'un des coups de génie de Sellars est d'avoir utilisé pour les interventions chorales de véritables clandestins de nations diverses, directement en phase avec la terrible réalité sociale que véhicule l'ouvrage.
Transcendé par la direction de Langrée (qui, à part René Jacobs et John Eliot Gardiner, peut diriger Mozart avec une telle force exacerbée, avec une attention aussi poussée pour chaque détail, avec autant de subtilité dans le choix des couleurs, autant de vivacité dans les rythmes, autant de fluidité mélodique?), l'opéra incorpore - un choix très pertinent du metteur en scène face à cet ouvrage inachevé - les interludes symphoniques de Thamos, autre chef-d'œuvre mozartien négligé par les théâtres lyriques. L'ajout de ces parties instrumentales donne à Zaide un éclairage particulièrement tragique plus proche de la violence d'Idomeneo que de L'Enlèvement au Sérail auquel il est trop souvent comparé.
Ceux qui n'ont guère la possibilité de voir ce superbe spectacle au Théâtre de l'Archevêché peuvent le visionner en accès libre sur le site de France 3, du 28 juin au 25 juillet : (http://www.france3.fr/).
vendredi 27 juin 2008
ASLSP : la plus longue musique du monde
Quel est le plus long concert et le plus long morceau de musique au monde? Il s'agit d'ASLSP - abréviation d'As SLow aS Possible - du compositeur américain John Cage (élève de Schoenberg et membre du mouvement Fluxus), une oeuvre en cours d'exécution d'une durée exacte de 639 années...! Pourquoi 639 ans? Parce que si l'on soustrait ce nombre à l'année 2000, on arrive à 1361, date de l'achèvement de l'orgue que Nicolaus Faber destine à la Cathédrale de Halberstadt (dans la Saxe-Anhalt en Allemagne), orgue considéré comme le premier instrument important à plusieurs claviers utilisé dans la liturgie chrétienne.Composée en 1985, révisée en 1987, la partition est interprétée depuis le 5 septembre 2001 - jour du 89e anniversaire de Cage (décédé en 1992) - sur un orgue spécialement construit pour le projet dans l'église Saint-Burchardi de Halbersdadt (voir la photo). L'oeuvre est composée de 8 parties d'une durée de 71 années chacune. L'une de ces parties est entièrement répétée. Mathématiquement, 9 x 71 donne le fameux nombre 639. La plus petite valeur temporelle est d'un mois. Tout changement de note a lieu chaque 5e jour du mois.
En 1987, Gerd Zacher, organiste d'Essen dédicataire d'ASLSP, interpréta l'oeuvre à Metz en 29 minutes. Si elle dure 639 années, c'est parce que 2 secondes de musique en temps réel sont étirées sur un mois entier. La partition avec ses 8+1 parties forme une longueur de 4 m 07 lorsque les pages sont disposées en continu. Une partition de 639 années en temps normal ferait 47.000 km de pages!
On peut s'interroger sur l'intérêt d'une partition qui, écoutée en temps réel, à l'air d'être constitué d'un seul accord sans fin. Sa valeur est moins musicale et esthétique que philosophique, comme tout ce qui touche à l'art compositionnel chez Cage. ASLSP est pour son auteur une exploration, une découverte de la lenteur, une manière de décortiquer le temps, supposé fuyant et sans transition. En outre, Cage considère la partition comme la graine d'un arbre qui grandira dans le futur ; l'oeuvre est un symbole de confiance en l'avenir de l'humanité et de transmissions de vie aux générations prochaines. La force métaphorique de la pièce est très grande au point que la performance à Halberstadt est régulièrement au coeur des médias. Le dernier changement de note en 2006 a été filmé par plus de 50 grands médias de part le monde. Chaque année, l'église de Saint-Burchardi attire 10.000 visiteurs désireux de participer à ce happening conceptuel.
Infos pratiques
Adresse :
Eglise de Saint-Burchardi
Am Kloster 1D
38820 Halberstadt
Allemagne
Horaires d'ouverture :
Du mardi au dimanche, de 11h à 17h d'avril à octobre et de 12h à 16h de novembre à mars.
jeudi 26 juin 2008
Le monde selon Héraclite
UNE SUBSTANCE : LE FEU
Héraclite part du principe que tout ce qui existe est constitué d'une substance primordiale et unique : le Feu. Trois autres présocratiques ont envisagé l'idée d'une substance première : Anaximène avait élevé au rang de principe primordial l'Air, Thalès l'Eau et Xénophane la Terre. Pourquoi précisément le feu chez Héraclite. Sans doute parce que sa force destructrice et son action bienveillante (sous forme de chaleur et de lumière) sont indispensables pour le développement de toute vie. Sans doute aussi parce que c'est sous l'action du feu que les corps changent d'état, l'eau par exemple passe du solide au gazeux, le feu serait le moteur de ces transformations.
Malgré ses innombrables changements d'état, le Feu ne subit, selon Héraclite, aucune augmentation ou diminution de sa substance, aucun gain ou aucune perte de son énergie (ce que les lois de la thermodynamique infirmeront des siècles plus tard). Autrement dit, notre monde qui est un et limité (c'est-à-dire un système clos inaltérable), subit un cycle de constructions et de destructions (par embrasement) à l'infini.
"Ce monde-ci, le même pour tous,
Nul des dieux ni des hommes ne l'a fait
Mais il était toujours, est et sera, un feu toujours vivant
Feu éternel s'allumant en mesure et s'éteignant en mesure."
UN MONDE EN PERPETUEL MOUVEMENT
Par ailleurs, pour Héraclite, le monde n'est pas immobile ou inanimé comme les hommes le croient. Notre durée de vie très minime nous empêche de voir que les étoiles, les montagnes ont elles aussi des cycles de vie changeants et fuyants, qu'elles subissent dans l'infini du temps une quantité importante de transformations. Le mérite extraordinaire d'Héraclite est de considérer que l'homme n'a pas au départ le pouvoir de connaître la Nature, faute de Raison : à peine nous apprêterions-nous à porter un jugement sur un fait donné que déjà celui-ci, se serait dissipé pour donner naissance à un autre, forcément différent de lui. L'image d'un monde chaotique en perpetuel mouvement est rebelle à toute explication, à toute théorie fondée sur des lois stables. La seule vérité qui soit est celle du perpétuel mouvement.
LA RAISON, PRINCIPE DE CAUSALITE DU MOUVEMENT
Pour trouver néanmoins une stabilité dans cette pensée du mouvement continu, Heraclite prend le soin de considérer que le changement n'est pas le fruit du hasard, il est la conséquence d'une certaine détermination dans la Nature régie par des lois immuables et constantes, celles de la Raison. Tout dans la Nature devient, se transforme et se reforme par un principe de nécessité, gouverné par la Raison. Ces transformations ne se font pas de manière aléatoire. Il y a un principe de causalité dans le changement : tout événement est précédé ou suivi par un autre événement car il est impossible qu'il naisse de rien ou qu'il se réduise à rien. Par ailleurs, la succession des transformations, lié à un principe d'opposition des phénomènes (jour/nuit ; été/hiver ; vie/mort) sont à la base de l'harmonie de l'univers :
"L'opposé est utile, et des choses différentes naît la plus belle harmonie (et toutes choses sont engendrées par la discorde.)"
LE "GRAND CYCLE"
Quelle que soit la raison de ces causalités (et notamment l'idée d'harmonie), Héraclite va mettre en évidence la notion de "Grand Cycle", un cycle fermé qui revient périodiquement voire éternellement. Des modèles réduits de ce cycle existent dans la nature : cycle solaire, lunaire, révolution des étoiles. Aussi, par-delà de l'idée d'un monde en perpétuelle transformation, Héraclite met en évidence l'existence d'une certaine uniformité des lois de la Nature. Celle-ci ne se déroule pas en ligne droite mais en cercles (cycles) clos et répétés. Cette idée de cycles est capitale dans l'histoire de la pensée. Elle permet au philosophe d'évacuer la notion de commencement ou de fin du monde. La matière primordiale (le Feu) a toujours existé, elle n'est pas née de nulle part et ne s'éteindra pas dans un néant car le monde n'est pas engendré suivant la notion de temps mais selon la pensée. La formation de l'univers et de la nature satisfait en premier lieu à des nécessités logiques pilotées par la Raison. Dès lors, le temps n'est rien d'autre que l'ordre dans lequel les événements se succèdent et non plus la condition de leur existence...
Vingt-cinq siècles plus tard, cette réflexion constituera l'un des fondements de la pensée du philosophe Hegel pour lequel le monde est un et ne naît pas suivant le temps, mais selon la pensée...
mercredi 25 juin 2008
Miscellanées culinaires
Après les Miscellanées de Mr Schott, déjà évoquées sur ce blog, l'édition française des Miscellanées culinaires du même auteur est enfin disponible. Présentation et mise en page toujours aussi tirée à quatre épingles, et une fois encore une foule de renseignements gastronomiques, des plus anecdotiques aux plus incroyables, à la croisée du livre de recettes, du guide des bonnes manières, de la carte des vins, de l'histoire de l'alimentation. Moins futiles que la première série de Miscellanées, celles consacrées à la cuisine donnent autant d'esprit à la nourriture que de nourritures à l'esprit. L'ouvrage donne même un aperçu assez étendu des us et coutumes britanniques, sans doute les plus complexes et raffinées d'Europe, et pénètre au cœur de la culture anglaise qui compte parmi ses incontournables trésors la succulente cuisine de ses anciennes colonies.Deux extraits pour mettre l'eau à la bouche :
SPAM
Spam (contraction de Spiced Ham, jambon épicé) est une marque de pâté en conserve déposée en 1937. Les Monty Python en ont parodié la publicité indigeste dans un sketch où le menu d'un restaurant, puis les propos qui s'y échangent, se réduisent peu à peu à un seul mot spam - d'où le choix du terme pour désigner les courriers électroniques envahissants (ou pourriels).
CURRY
Le mot curry dérive du tamoul kary (condiment ou sauce épicée pour le riz) ; il a transité via le kanara karil, le portugais caril, le français cari (attesté dès 1602à, enfin via l'anglais qui a imposé son orthographe. Par métonymie, il désigne à présent tous les plats indiens et orientaux que l'on cuit dans une sauce à base de ce mélange d'épices pulvérisées. Voici une description sommaire des currys les plus populaires dans les restaurants anglo-indiens :
TYPE.........INGRÉDIENTS & CARACTÉRISTIQUES......... PIQUANT (1-5)
BALTI.......curry cuit doucement dans une petite marmite..... variable
BHUNA.....curry sec, avec une sauce à la noix de coco................ 2
BIRIANI...curry épicé, à base de riz.........................................variable
CEYLAN... noix de coco, citron, piments..........................................3
DHANSAK...assez doux, servi avec une purée de lentilles........... 3
DOPIAZA..beaucoup d'oignons.........................................................3
JALFREZI..poivre vert, piments, oignons..........................................3
KARAHI....sec et brûlant, avec oignons et tomates.........................3
KASHMIR..curry doux avec des fruits, souvent des litchis..............3
KORMA....curry crémeux, très doux, souvent avec amandes.........1
MADRAS...tomates, amandes, jus de citron et piments...................4
PASANDA...curry crémeux avec de la noix de coco et amandes........1
PHAL.......piments, piments, piments : stupidement épicé...............6
RHOGA JOSH..agneau, yaourt, piment et tomates.........................4
THAL...assortiment varié de différents plats...............................variable
TIKKA MASALA...curry crémeux, très aromatisé, très apprécié.......1
VINDALOO... aigre, avec tomates, piments et pommes de terre.......5
Les citations ne manquent pas non plus dans les Miscellanées. En guise de conclusion, je ne peux manquer de rapporter celle - irrésistible - de George Bernard Shaw :
"Si les Anglais peuvent survivre à leur cuisine, ils peuvent survivre à tout".
mardi 24 juin 2008
Les Chevaliers de la prospérité
Depuis presque 20 ans, Eugène Gurkin, un nettoyeur de toilettes à New York, rêve d'ouvrir son propre bar dans le Queens, mais les quelques dollars de fond qu'il a en poche n'inspirent aucune confiance aux sociétés de crédit. Un jour, il voit un jour un reportage sur Mick Jagger, installé depuis peu dans un luxueux appartement de la 5e Avenue, et se mit en tête de le cambrioler. Gurkin va ainsi former avec cinq autres paumés de la ville la plus sympathique des organisations criminelles : les Chevaliers de la Prospérité, sorte de Robin des bois du XXIe siècle. Ensemble, ils tenteront de dérober la clé de l'appartement de la rock-star (devenue pour le coup l'incarnation de toutes les inégalités que connaît l'Amérique), de trouver le code d'accès de la porte d'entrée et de déjouer l'attention des gardes avec un manque de professionnalisme à la base des situations les plus loufoques.Rassemblée en 13 épisodes, la série The Knights of Prosperity (2007), diffusée dernièrement sur Be est signée Rod Burnett et coproduite par le chanteur des Stones himself qui y interprète - admirablement, même si c'est au second degré - son propre personnage. Bien qu'ils se la jouent très "anti-héros-qui-partent-en-guerre-contre-le-méchant-système-capitaliste", les Chevaliers ne manquent pas de répliques triviales du plus beau comique. Les situations invraisemblables (à la limite de l'absurde) dans lesquelles ils s'aventurent permettent à cette série décalée de trancher avec la lourdeur un peu inepte des comédies commerciales américaines.
lundi 23 juin 2008
Le blog de Tri Tri
dimanche 22 juin 2008
Zidani et le Mystère de la nativité
Encore peu connue en dehors des sphères théâtrales bruxelloise, la comédienne Sandra Zidani, ancienne condisciple d'Athénée évoquée il y a peu sur ce blog, produit depuis son premier one woman show, La petite comique de la famille (1993), des spectacles truculents inspirés pour la plupart de situations réelles et de souvenirs d'enfance qui rendent son univers littéraire authentique et attachant.Outre la délirante Fabuleuse étoile en 2007 (l'histoire de la chanteuse populaire Stéphanie Jacques, lancée par le producteur Freddy Sirocco, gagnante de l'Eurovision en 2010, morte tragiquement à l'Olympia en 2023), j'ai eu l'occasion de voir la reprise de Va-t-'en savoir! (2000), satire excellente et féroce d'une école qui prépare le départ à la retraite de sa directrice.
Zid y joue plusieurs personnages : la directrice qui répète son discours aux côtés d'un assistant analphabète, la déléguée syndicale scolaire dont l'altruisme se limite à l'amour de sa personne, la prof dépressive que l'on n'invite pas à sa soirée anniversaire, la professeur de français géniale et tyrannique qui est en réalité un portrait au vitriol d'une pédagogue remarquable que nous eûmes comme maître à penser de 1987 à 1989, ou encore la professeur de religion qui explique le Mystère de la nativité à sa faune prépubères. Cette leçon de catéchisme, sketch croustillant inspiré par une expérience personnelle (Zidani a été professeur de religion protestante durant une dizaine d'années), donne la pleine mesure des talents d'écriture de la comédienne dont on savourera qui plus est le petit accent bruxellois.
A moins de la retrouver sur Facebook, son site perso vaut un petit détour : http://www.zidani.be/ (on peut y découvrir ses propres peintures et son amour pour l'art). A voir également, le site de son personnage Stéphanie Jacques : http://www.stephaniejacques.be/, reine du mauvais goût musical dont pourrait se revendiquer le talent médiocre d'une Cindy Sanders. Différence marquante, quand Zidani chante, la voix est bien plus inspirée (elle suit des cours de chant depuis quelques années) et ses textes, lorsqu'ils ne parodient pas avec humour les chansons françaises des années 70 et 80, sont d'une qualité littéraire évidente. Une Juliette belge en puissance, à coup sûr...

Zidani en Stéphanie Jacques
samedi 21 juin 2008
The Queen Is Back
Ne manquez pas une visite du site officiel, convivial et agrémenté vidéos plaisantes :
http://www.donnasummer.com/
I'm A Fire (version longue)
The Queen Is Back
vendredi 20 juin 2008
Les concours musicaux de la Grèce antique
Il est surprenant de penser que seuls quelques rares fragments de musique nous soient parvenus de l'Antiquité grecque alors que cet art était l'une des composantes fondamentales de la société. Les historiens et musicologues ont heureusement, c'est tout de même une maigre consolation, une connaissance sociologique et théorique très étendue de ce qu'était la musique dans l'Antiquité. Le sujet me passionne depuis longtemps. Je viens de terminer un texte remarquable d'Annie Bélis (Université de Paris IV & directrice de recherche au CNRS) sur les concours dans la Grèce antique dont je synthétiserai ici les principales idées.Alors que les concours musicaux d'aujourd'hui permettent essentiellement à de jeunes inconnus de se faire connaître (des personnalités confirmées n'ont nullement besoin de passer les concours), la Grèce antique (dès la fin du VIe siècle) voit au contraire s'affronter les musiciens les plus en vues (un peu comme dans nos tournois de tennis où les plus grands joueurs s'opposent).
Dans le monde antique, les concours les plus importants sont ceux de la "periodos", circuit de trois concours de haut niveau organisés à Delphes (les "Pythia", concours le plus prestigieux), à Némée et à l'Isthme (près de Corinthe) programmés sur une durée de quatre ans : l'Olympiade, sorte de grand chelem musical. Les concours de la "periodos" sont avant tout des festivités religieuses organisées en l'honneur d'un dieu, dans le périmètre de son sanctuaire, ils sont placés sous l'invocation d'Apollon à Delphes, de Zeus à Némée, de Poséidon à l'Isthme. Autre particularité, les lauréats des Olympiades sont récompensés par des couronnes de feuillage, dépourvues de la moindre valeur marchande. La victoire est purement honorifique (il existe cependant à l'époque hellénistique et impériale des concours généreusement rétribués mais ils s'inscrivent dans un contexte purement profane). Les concours musicaux de la "periodos" ne sont pas organisés de manière indépendante : ils font partie d'un ensemble de compétitions plus vaste comprenant, outre les épreuves musicales, des concours athlétiques et hippiques... Les trois concours de Delphes, Némée et l'Isthme sont panhelléniques, c'est-à-dire qu'ils sont exclusivement réservés à une même communauté de sang, de langue, de culture de religion, les Grecs, qui, en dépit des discordes, aiment revendiquer leur "grécité" commune à travers ces événements à la fois religieux, artistiques et sportifs, à haute valeur fédératrice.
Outre ces trois concours musicaux, il en existe d'autres, de second rang à Athènes : les Panathénées (dès 566 avant J.-C) et les Dionysies qui mettent en compétition uniquement des chorales, généralement des groupes d'une cinquantaine de citoyens athéniens, spécialisés dans les chœurs du théâtre tragique, comique ou satirique constitués de longs chants d'une centaine de vers. Là encore, ces concours musicaux sont combinés à des fêtes religieuses (sous la protection d'Athéna et de Dionysos) et à des épreuves gymniques et hippiques. Le grand législateur Périclès (Ve siècle avant J.-C) a fait construire le premier odéon en pierre pour les épreuves musicales des Panathénées.
Chaque concours a ses spécificités. Les épreuves les plus fréquentes sont les concours d'aulos solos (la double flûte des vases grecs), d'aulos avec chanteur, d'aulos avec choeur, de cithares solos, de cithares avec chanteur et enfin de rhapsodes (chanteurs qui pratiquent la récitation psalmodiée de vers épiques). Les concurrents s'affrontent à armes égales en interprétant le même morceau, des partitions dont chaque partie comportait une difficulté particulière. Les épreuves les plus complexes sont les "nomes pythiques" de Delphes, pièces en quatre ou cinq parties (là encore les musiques ne sont pas parvenues) narrant le combat d'Apollon et du serpent Pythôn (envoyé sur Terre pour empêcher le dieu de fonder son sanctuaire delphique). Ils cumulent tous les obstacles techniques. Les Grecs les considèrent comme le nec plus ultra de ce qu'un virtuose au sommet de son art peut réaliser.
Il existe deux catégories de compétiteurs : les enfants et les adultes (il faut un minimum de 16 ans pour appartenir à cette dernière catégorie). Les femmes ne sont pas exclues de certaines épreuves. Un compétiteur peut s'inscrire à plusieurs disciplines à la fois : d'excellents joueurs d'aulos (les aulètes) sont aussi connus comme chanteurs lyriques et acteurs comiques. Tout comme à notre époque, les historiens relèvent des cas de sportifs qui excellent dans les disciplines musicales (les Yannick Noah de l'Antiquité).
Généralement, les artistes interprètent les oeuvres des concours devant un jury de plusieurs personnalités toujours munies d'un long bâton (on en relève six à Delphes). Les concurrents exécutent en principe leur chant ou leur pièce instrumentale jusqu'au bout sauf s'ils sont trop médiocres : dans ce cas les juges tendent leur bâton horizontalement, les artistes sont exclus et risquent même des coups de fouet! Un seul lauréat triomphe par épreuve (il n'y a donc pas de classement), désigné après le vote du jury. Une victoire dans l'un des grands concours donne de nombreux privilèges et honneurs. Le vainqueur peut ainsi ériger par décret sa statue dans la cité, en indiquant son nom sur la base. Delphes a ainsi conservé un grand nombre de socles de statues en bronze de musiciens (aujourd'hui disparues).
Les sources antiques mentionnent le nom de nombreux candidats et lauréats de concours. L'un des plus célèbres n'est autre que l'empereur Néron, artiste médiocre et d'une totale mauvaise foi, qui, d'après les témoignages, se prenant pour le plus grand chanteur et joueur de cithare de son époque, s'est présenté aux plus grands concours de la Grèce.
jeudi 19 juin 2008
La Visite de la fanfare
Une petite perle dans le paysage cinématographique israélien : La Visite de la fanfare, premier long métrage d’Eran Kolirin au scénario minimaliste. Afin d’inaugurer le centre culturel arabe de Petah Tiqva (en Israël), la fanfare de la police d’Alexandrie débarquent à l’aéroport de Tel-Aviv, vêtue de son uniforme bleu ciel, les épaulettes alignées au cordeau. Aucune délégation n’attend ces huit musiciens à l’aéroport, un manque de coordination de services administratifs sans doute. Sous la conduite de leur chef, l’autoritaire Tewfiq (Sasson Gabai) qui a des petits airs d’Omar Sharif, les musiciens estiment important de remplir leur mission en grande pompe (d’autant que les subventions allouées en dépendent) et comptent se rendre à Petah Tiqva. Une mauvaise prononciation de l’hébreu les mène pourtant à Beit Hatikva, bled perdu au milieu des sables qui vit de la répétition ennuyeuse d’un quotidien sans surprise. Trop tard pour faire marche arrière, il n’y a plus de bus avant le lendemain, et naturellement aucun hôtel sur place comme le leur apprend Dina, Israélienne d’une quarantaine d’année qui tient le café local. Dina propose l’hospitalité à Tewfiq et Khaled, le bellâtre de la fanfare, et parvient à caser les six autres musiciens chez des amis ou parents israéliens plus ou moins consentants.mercredi 18 juin 2008
François-Xavier Roth interviewé par Qobuz
Nouveau directeur musical de l'Orchestre Philharmonique de Liège à partir de septembre 2009, François-Xavier Roth est le prototype de cette nouvelle génération de chefs d'orchestre qui osent aborder tous les répertoires, n'hésitent pas à associer musique et technologies de pointe et veulent expérimenter de nouvelles formes d'orchestres et de concerts pour le XXIe siècle. Pour mieux le découvrir, cette interview audio de quarante-cinq minutes réalisée par le site musical Qobuz :mardi 17 juin 2008
Ostende, la reine des plages
Je suis régulièrement retourné depuis, pour admirer à chaque fois la magnifique colonnade des thermes, magnifiée dans les aquarelles symbolistes de Spilliaert ou pour voir les vieilles boutiques d'antiquaires à l'exemple de celle que tenaient les parents de James Ensor. Chez un antiquaire, nous dénichons une très belle xylographie du graveur flamand Frans Masereel (que Stefan Zweig admirait particulièrement). Les longues promenades sur la plage ou la digue sont de bonnes occasions pour nous adonner à la photographie!
lundi 16 juin 2008
Souvenirs d'Ephèse
Juillet 1993. Deuxième voyage en Turquie. Découverte de la côte ionienne aux côtés de ma mère. Nous ne parlons pas un mot de turc mais l'aventure est totale. Je tiens des carnets de route. Je retombe aujourd'hui sur l'un deux et me rappelle des souvenirs, des lieux et des visages oubliés, je retrouve quelques croquis d'églises en Cappadoce, quelques poèmes écrits les soirs de mélancolie.Dont ces lignes sur Ephèse que je relis avec nostalgie.
Usurpée, cette terre de nos ancêtres s'est vengée.
Ce pays s'est fait aussi dur que le silence.
Il serre dans la lumière ses vignes,
Et ses oliviers sont orphelins.
Les mamelles d'Artémis se sont flétries,
Fendues comme les sillons des dalles embrasées.
Jean devait combattre le paganisme.
Les missionnaires d'un faux dieu ont triomphé de lui.
Cette patrie blasphémée serre les dents.
Il n'y a plus d'eau. Seulement de la lumière.
Des torrents de lumière qui aveuglent la raison.
Les sept dormants sommeillent à jamais,
Sous le marbre, unique ombre de leurs enclos.
samedi 14 juin 2008
Quand l'ordinateur décrypte vos pensées
Saviez-vous que l'ordinateur peut lire les chiffres de vos pensées... Pour vous en convaincre, cliquez ici :http://www.k-netweb.net/projects/mindreader/
Une fois l'exercice effectué, lisez la suite pour comprendre le fonctionnement mathématique de ce jeu.
Si l'on pense à un chiffre de 1 à 9 et qu'on le soustrait à lui-même, dans les neuf cas le résultat sera égal à zéro... Pas très sorcier comme calcul, mais ce qui nous a mis la puce à l'oreille, c'est que d'office pour chacun des neufs chiffres on tombe toujours sur ce même zéro après soustraction, et donc sur le même symbole, prenons par exemple le symbole £ pour nos prochains exemples.
Et si cela fonctionnait pour les dizaines suivantes? En faisant le calcul pour les nombres de 10 à 19, chaque soustraction donne cette fois le chiffre 9 : ex : 19 - 9 - 1 = 9 tout comme 13 - 3 -1 = 9. Comme par hasard ce chiffre neuf est lui aussi affublé du symbole £. L'exercice marche également pour les dizaines suivantes, pour chaque nombre, nous tombons sur un multiple de 9 compris entre 9 et 81... Et bien évidemment chacun de ces multiples est associé au symbole £. Pas si sorcier que ça en fin de compte...
vendredi 13 juin 2008
Bremen et Anderszewski : la perfection beethovénienne
Le Premier Concerto pour piano fraîchement paru chez Virgin, avec Piotr Anderszewski au piano et à la direction, confirme toutes les qualités énoncées. Qui plus est, le pianiste y est d'une élégance exemplaire : Anderszewski évite les maniérismes narcissiques et poseurs qu'on peut lui reprocher par exemple dans ses Chopin, son jeu s'avère éminemment poétique et tendre, lyrique à souhait (l'aria du largo central est à pleurer), racé et électrique dans les mouvements vifs.
En ouverture, les Six Bagatelles de l'op. 126, contemporaines de la 9e Symphonie, des miniatures dont Anderszewski restitue tout le côté visionnaire, curieusement proche des élans fugitifs et fantomatiques d'un Schumann.
jeudi 12 juin 2008
Le site des cantates de Bach
Les musicologues comme les amoureux de la musique vocale de Johann Sebastian Bach trouveront leur bonheur sur LE site de référence consacré, comme son nom l'indique, à l'ensemble des cantates du cantor de Leipzig :http://www.bach-cantatas.com/
Malgré une présentation désuète, laide et austère ("protestante" diraient les mauvaises langues), ce site fournit une mine de renseignements majeurs : à commencer par l'intégralité des textes allemands de chaque cantate, la traduction de la plupart d'entre elles, des indications sur l'auteur de ces textes. Très utile également, la mise à disposition en format pdf de l'intégrale des partitions (sous format piano-chant), les nombreux commentaires musicologiques, la bibliographie, la discographie de chaque cantate.
On appréciera aussi les diverses classifications proposées, à commencer par ce tableau qui regroupe les cantates par types de voix (ex. les cantates pour basse seule, celles pour soprano et ténor, celles pour alto, ténor et basse encore pour les cantates pour choeur seul...). Très louable aussi cette rubrique qui indique la source de toutes les mélodies de choral utilisées par Bach ! Etonnants encore l'entrée qui regroupe l'essentiel des transcriptions et arrangements effectués à partir des cantates de Bach, l'agenda des concerts établi pour chaque cantate, le programme fourni pour tous les festivals Bach du monde (dont l'excellent Festival Bach en Vallée Mosane de Philippe Pierlot à Liège!), la grille de correspondances entre les cantates et le calendrier luthérien contemporain, la partie iconographique, les liens internet et encore bien d'autres informations. Un travail colossal, à la mesure du maître allemand.
Comme si les cantates ne suffisaient pas, le site est en train de s'élargir aux autres oeuvres vocales et instrumentales de Bach, offrant là encore un maximum de renseignements précieux.
mercredi 11 juin 2008
Nicolas Christou, un Grec d'Alexandrie
J'ai eu le très grand plaisir de passer deux heures en compagnie du baryton-basse Nicolas Christou, professeur de chant au Conservatoire de Liège. Elève du grand Frédéric Anspach à Bruxelles, il entame sa carrière à 21 ans au Théâtre de la Monnaie - scène prestigieuse où il incarnera Figaro, Golaud, Don Giovanni, Boris Godounov, Philippe II, Wotan, Jochanaan, Falstaff, Don Alfonso (ce dernier aux côtés d'Armin Jordan en 1976 qui lui a proposé de venir à Bâle!) - rôles qu'il reprendra par la suite sur les plus grandes scènes internationales, notamment en Allemagne, avant de se consacrer à la pédagogie.Fidèle lecteur de ce blog, Nicolas Christou est issu d'une famille grecque d'Alexandrie, ville cosmopolite où il a passé les dix premières années de sa vie, après quoi ses parents s'installèrent huit ans au Congo et quelques mois à Athènes avant son arrivée en Belgique. Amoureux de la culture hellénique, Nicolas Christou a souhaité partager quelques souvenirs de jeunesse, à la source de notre rencontre ce mardi.
Son amour pour le chant lui est venu en Egypte. A Alexandrie, son père qui tenait un négoce de tissus de luxe très convoités par la bourgeoisie grecque pour la confection sur mesure de costumes de qualité, était un fervent amateur de musique. Il allait régulièrement écouter avec son rejeton les grandes voix grecques de l'époque, à commencer par Sophia Vembo et Nikos Gournakis - sorte de Tino Rossi grec durant les années50 - qu'ils appréciaient tout particulièrement (Nicolas Christou m'a montré une très belle photo de son père aux côtés de Gournakis dans une taverne de la ville). L'influence de ces artistes majeurs aura été déterminante dans l'orientation professionnelle du baryton. Cinquante ans plus tard, l'écoute de leur musique intense et nostalgique fait ressurgir ce monde cosmopolite entièrement révolu.
Après quelques évocations musicales, nous avons eu l'occasion de parler de littérature, et notamment de Marguerite Yourcenar et de sa traduction (ou, selon moi, sa libre interprétation) de Constantin Cavafy. Comme tous les Alexandrins, Nicolas Christou est fasciné par la poésie de son compatriote, il admire la profondeur de sentiments et la passion, dissimulés derrière une pudeur maladive et une économie des moyens lexicaux. C'est un véritable bonheur de l'entendre parler du poète avec autant d'ardeur.
Nicolas Christou a personnellement connu un autre mythe de la culture grecque, Manos Hadjidakis (l'auteur de la chanson Les Enfants du Pirée, immortalisée par Melina Mercouri dans Jamais le dimanche et qui lui valut un oscar en 1961), le plus grand compositeur grec avec Mikis Theodorakis. Hadjidakis est venu à plusieurs reprises à La Monnaie, à la demande de Maurice Béjart qui était fou de sa musique et réalisa une chorégraphie pour son Ballet du XXe siècle sur Les Oiseaux (partition inspirée par la pièce d'Aristophane). Nicolas Christou se souvient que lorsqu'il mit en scène La Traviata, Béjart souhaitait que la direction musicale revienne au compositeur grec, également chef d'orchestre (il a exercé cette fonction à l'Orchestre de l'Etat d'Athènes, à l'Opéra National et à la Radio Nationale grecque). A l'occasion de ses visites bruxelloises, Hadjidakis était régulièrement reçu par Nicolas Christou dans l'appartement qu'il occupait près de l'église Saint-Michel. Fin gourmet, le chanteur se rappelle lui avoir préparé pendant des heures une spécialité culinaire grecque assez roborative, du lapin au vin rouge, que Hadjidakis refusa de manger, à regret, à cause de son diabète...
L'anecdote fut l'occasion d'évoquer avec Nicholas Christou la gastronomie grecque (le lien le plus tangible avec ses souvenirs de jeunesse) que lui et son épouse préparent avec le plus grand soin. Nous nous sommes promis de déguster ensemble quelques mets nationaux au retour des vacances.
mardi 10 juin 2008
Manifestation pour la hausse du pouvoir d'achat à Liège
Entre 15.000 et 20.000 travailleurs ont défilé ce lundi à Liège contre la baisse du pouvoir d'achat à l'initiative des syndicats socialistes et chrétiens. Le cortège, plutôt bon enfant, passait par le boulevard Piercot, longeant à coups de sifflets et de pétards, la Salle Philharmonique. Irrésistible... Il m'a semblé important, à titre symbolique et en toute neutralité idéologique, de marcher quelques minutes aux côtés des manifestants, les problèmes sociaux qu'ils ont dénoncés sont cruciaux et dépassent le cadre des clivages politiques traditionnels : l'index en Belgique ne parvient pas à rattraper l'inflation, situation qui devient intolérable pour les petits salaires, à la limite du seuil de pauvreté ; la flambée de l'immobilier contraint une famille à s'endetter entre 30 et 40 ans avant d'acquérir un logement ; les pensions de retraite sont les plus basses d'Europe, à quand également l'équité des salaires entre hommes et femmes qui mettrait un terme à une discrimination d'un autre âge? Relever les salaires nets les plus bas est une nécessité absolue. Il est temps effectivement que les dirigeants politiques (tous partis confrondus) soient enfin à l'écoute des citoyens, qu'ils réalisent la détresse dans laquelle vivent les plus défavorisés (détresse qui touche petit à petit les moyens salaires), qu'ils prennent à bras-le-corps un ensemble de problèmes qui nous concernent tous.Ce reportage sur RTC Liège donne le ton : http://www.rtc.be/content/view/5301/166/
lundi 9 juin 2008
Einstein : pensées et aphorismes
samedi 7 juin 2008
Un Rossini pop-kitsch-schizo
Les amateurs de Rossini doivent impérativement acquérir le DVD de la superbe Pietra del paragone filmée en 2007 au Théâtre du Châtelet. Il y a au minimum trois bonnes raisons pour découvrir ce melodramma giocoso.Premièrement, la musique (composée pour Milan, en 1812). Celle d'un Rossini de vingt ans d'une fraîcheur grisante tant chaque moment de la partition est inventif, survolté et servi par une orchestration délicieusement subtile, faite de petites touches de couleurs, ici une phrase de cor, là un hautbois, ailleurs un solo de clarinette, le tout est d'une rare fraîcheur. Côté chant, les lignes vocales fusent avec spontanéité, elles sont graciles, parées d'ornementations ciselées comme des arabesques. On est loin des roulades interminables de la période napolitaine. On comprend pourquoi dans sa Vie de Rossini, Stendhal considère La Pietra comme le meilleur ouvrage bouffe du maître, sans parler du livret extrêmement inventif bien qu'un peu tordu de Luigi Romanelli où un microcosme de parasites et de scribouillards vaniteux est vivement égratigné.
Deuxièmement, l'interprétation. Jean-Cristophe Spinosi a déjà démontré qu'il est un maître insurpassable dans Vivaldi (cf. les enregistrements exceptionnels de La Verità in cimento, Griselda et Orlando furioso), il prouve ici qu'il est aussi un rossinien de premier plan. Dans cette "Pierre de touche" sans pareil, il fouette, électrise, pousse aux limites des possibilités physiques l'Ensemble Matheus. On entend enfin un Rossini où l'orchestre n'est pas un faire-valoir, un orchestre qui vit, rayonne (merci les instruments anciens), brûle la chandelle par les deux bouts. Rien à voir avec les Rossini old fashion d'Alberto Zedda, aussi ennuyeux au disque qu'à la scène (le DVD de sa Pietra del paragone enregistrée à Pesaro en 2006 est mortel, malgré un casting de rêve). En outre, Spinosi architecture de manière remarquable. Chaque "pezzo chiuso" de l'oeuvre - cette structure quadripartite utilisée pour tout air ou tout ensemble - est construit idéalement : les parties lentes et lyriques se distillent dans l'air comme un parfum précieux, enivrantes mais sans le moindre statisme capiteux ; les parties rapides s'amorcent dans des tempi idéaux, vifs quand il le faut, bouillonnants lorsqu'on s'y attend le moins, sans la moindre sécheresse. Les fameux crescendos rossiniens sont ici des machines à donner la chair de poule. Charmante sans être exceptionnelle, la troupe de chanteurs est dominée par la basse François Lis et la contralto Sonia Prina au jeu irrésistible et communicatif.Troisièmement, la mise en scène. Giorgio Barberio Corsetti et Pierrick Sorin ont transformé la scène du Châtelet en studio de télévision, les interprètes chantent et jouent devant des caméras qui les filment en permanence. Dans un coin du plateau, un manipulateur installe et désinstalle des maquettes de décors montées sur des roulettes. Ces maquettes sont filmées par d'autres caméras, en gros plan. Les images des chanteurs sont incrustées dans celles des décors puis reprojetées en temps réel sur trois grands écrans mobiles suspendus aux cintres, au dessus des interprètes. Le résultat donne des images kitsch-pop du plus bel effet (y compris sur le petit écran, et c'est bien l'une des rares fois où l'opéra passe aussi bien en télé), des vidéos déroutantes et poétiques qui tiennent chaque aria en haleine. Le caractère un peu schizophrène des doubles plans est du plus bel effet.
vendredi 6 juin 2008
Venise et les "vu comprà", de Donna Leon à la Biennale
Installée à Venise depuis plus de vingt ans, l'écrivaine américaine Donna Leon y situe l'ensemble de ses intrigues policières. Auteure des fameuses enquêtes du Commissaire Brunetti, vendues à des millions d'exemplaires à travers le monde, Donna Leon a trouvé un créneau fructueux en associant de manière réaliste les divers visages de la Venise contemporaine à l'histoire d'une famille mi-aristocratique mi-bourgeoise, celle de Brunetti et sa femme (issue d'une lignée patricienne). La dernière enquête du commissaire, De Sang et d'ébène, n'échappe pas à la règle. Donna Leon se penche ici sur les communautés africaines de Venise, essentiellement des Sénégalais qui vendent à la sauvette des contrefaçons de sacs de marque. Des illégaux installés dans la lagune depuis la fin des années 90. Les Vénitiens les surnomment les "vu comprà", expression hybride qui provient du jargon utilisé par les premiers vendeurs noirs durant leur négoce. Grammaticalement incorrecte, la formulation dérive du "vous" français et du "comprà" italien ("achetez").Dans le roman de Donna Leon, un de ces vendeurs, originaire d'Angola, est retrouvé assassiné au Campo Santo Stefano. Sa mort est liée à un trafic de diamants bruts destiné au financement d'une révolte contre l'état angolais compromis dans un marché illégal avec une compagnie minière italienne. Si l'intrigue est un peu mince, le roman décrit avec force le quotidien de ces sans-papiers qui vivent en circuits fermés dans des squats insalubres du côté de la Via Garibaldi (Castello), tâchant de gagner quelques deniers pour les envoyer au pays. Confrontés à la haine des commerçants vénitiens qui voient en eux une concurrence doublement injuste (les illégaux Africains ne payent aucune taxe, ils vendent à bas prix de faux produits de luxe, au détriment des vrais marques), poursuivis par la police qui se garde pourtant de les mettre en prison - stratégie qui entacherait la logique politique d'extrême-gauche du maire communiste Massimo Cacciari, les "vu comprà" errent individuellement à Venise entre cinq et dix ans, migrant tour à tour vers le Ponte de l'Accademia, le campo Santo Stefano, les abords des églises San Mosè, San Salvatore et Santa Maria del Giglio, en attendant de connaître un sort meilleur...
Le pavillon africain à la Corderie, été 2007
jeudi 5 juin 2008
Quand Carmen force sur le manzanilla
Si la situation fait sourire, on peut toutefois déplorer que des organisateurs de concerts laissent cette artiste monter sur scène dans un état pareil. C'est d'eux qu'il faudrait le plus rire...
mercredi 4 juin 2008
Les natures mortes d'Adriaen Coorte
Les natures mortes du XVIIe hollandais m'ont toujours fasciné : jamais l'homme n'a observé son univers avec autant d'attention, doté incontestablement d'outils scientifiques qui lui permettent de mieux prendre connaissance du monde qui l'entoure. C'est ainsi que la peinture atteint un réalisme d'une précision chirurgicale (y compris dans les détails les plus subtils), le traitement de la lumière y frôle la perfection. A cette qualité picturale, mise à l'honneur au début du XVIIe siècle par les peintres de l'école de Haarlem, Pieter Claesz ou Willem Heda (allez les admirer au Musée des Beaux-Arts de Bruxelles) puis par les peintres d'Amsterdam (Karel Slabbaert), s'ajoute la beauté du discours philosophique de ces natures mortes, pensées comme des traités imagés sur la brièveté de la vie. Loin d'être mortes ou silencieuses (nature morte se dit "still life" en anglais), certaines compositions grouillent de vie et de chuchotements, habitées par un petit monde d'insectes, principalement des chenilles et des papillons qui rappellent que toute espèce, humaine, végétale, animale est en métamorphose permanente, que chaque mort ouvre la voie à une nouvelle naissance. Les peintures florales de Jan Davidsz de Heem et celles de Willem Van Aelst comptent parmi les réalisations les plus accomplies du genre.
(Van Aelst, Nature morte avec fleurs, 1665)
La Mauritshuis de La Haye présente en ce moment une trentaine de tableaux d'un petit maître injustement oublié, qui est véritablement un géant de la nature morte : Adriaen Coorte. On ne sait pratiquement rien de lui, si ce n'est qu'il a été actif entre 1683 et 1707 à Middelburg, en Zélande. Ses premières oeuvres sont influencées par un peintre d'Amsterdam, Melchior d'Hondecoeter, dont on suppose sans la moindre preuve que Coorte fut l'élève pour avoir copié à ses débuts quelques motifs animaliers. Coorte n'était pas inscrit à la guilde des peintres, ce qui laisse supposer une activité d'autodidacte. Depuis le milieu des années 1950, moment où le peintre est redécouvert par l'historien de l'art Laurens J. Bol, organisateur de la première rétrospective Coorte en 1958 au musée de Dordrechts, une soixantaine d'oeuvres du peintre ont été authentifiées. Le fait que la plupart figuraient dans des collections privées explique la méconnaissance de ce peintre jusqu'alors.
Les natures mortes de Coorte sont réalisées à la peinture à l'huile sur des papiers de petites dimensions, parfois le verso de simples feuilles de compte (!), documents fragiles qui furent plus tardivement collés sur des canevas de bois par ses premiers collectionneurs afin de mieux les protéger. Le peintre privilégie toujours les mêmes sujets : quelques fruits (fraises des bois, pêches, abricots, groseilles), quelques légumes (asperges en botte, artichauts), parfois combinés, souvent représentés individuellement, et, plus rarement, des coquillages précieux assemblés d'après le contraste des formes et de leurs couleurs (cinq de ces dessins ont été réalisés pour un bourgeois de Middelburg, Gerardus Beljard, son unique commanditaire connu à leur actuelle).
Les tableaux du maître se répètent avec une rigueur obsessionnelle : fruits et légumes sont représentés sur le bord d'une table de pierre légèrement fendillée, l'arrière-fond est noir, seul un filet de lumière, d'une force mystique, longe l'extrémité avant de la table. Les fraises des bois et les asperges sont les motifs les plus fréquents. Les premières sont parfois représentées soit dans le même pot en terre cuite, soit dans de jolis bols bleus et blancs en porcelaine Wan-Li importés de Chine par la Compagnie des Indes. Quelques rares papillons brisent la noirceur de l'arrière-plan, ajoutant une tâche de couleur à ces compositions d'une magnifique austérité.
Il se dégage de ces tableaux une douceur et une fragilité à mille lieux des natures mortes virtuoses et parfois grandiloquentes de l'école hollandaise. Les atmosphères de Coorte sont feutrées, silencieuses, l'artiste se contente de créer des images d'une simplicité naturelle, répétées inlassablement comme s'il s'agissait de percer, à la longue, le mystère des choses. Il y a chez lui un avant-goût de Chardin : avec cinquante ans d'avance, Coorte restitue aussi méticuleusement que son cadet la substance des objets. Il partage avec lui cette contemplation de la vie dans le plus pur silence, cette jouissance de l'intimité des choses qui leur donne une valeur pratiquement sacrée.
mardi 3 juin 2008
La Haye, cette belle inconnue
Petite escapade ce week-end à La Haye à l'invitation de mon amie Daisy qui y tient ses quartiers d'été. Comme beaucoup de monde, j'imaginais que La Haye était une ville administrative sans charme, une cité moderne regorgeant de bureaux et de gratte-ciel ennuyeux que les fonctionnaires désertent le week-end. C'est en réalité une des plus belles cités des Pays-Bas, injustement méconnue du grand public. Le centre historique est conçu autour du Binnenhof et du Buitenhof, un magnifique ensemble de bâtiments administratifs remontant pour certains au XIIIe siècle, qui jouxtent le Hofvijver (l'étang de la cour) et abritent les Etats-Généraux des Pays-Bas (la Chambre et le Sénat).A proximité, on peut admirer de belles architectures bourgeoises de la Renaissance (l'ancien Hôtel de Ville) et de l'époque baroque, notamment la Mauritshuis qui renferme une superbe collection de peintures (La Leçon d'anatomie de Rembrant, la Jeune fille à la perle et la Vue de Delft de Vermeer). Les quartiers construits autour de ce centre historique datent pour la plupart de la fin du XIXe et du début du XXe siècle. Architecture éclectique, (le palais de la paix néo-Renaissance qui abrite la célèbre Cour Internationale de Justice), art nouveau, constructions de l'école d'Amsterdam (avec ses briques colorées et ses sculptures décoratives), modernisme des années 20 et 30 (proche du courant De Stijl) et art déco s'interprénètrent harmonieusement tout le long des rues et avenues.

De belles constructions contemporaines avoisinent également la gare et plus rarement le centre ville : le superbe nouvel Hôtel de Ville de Richard Meyer (tout en blanc) vaut à lui seul le détour, tout comme l'Anton Philips Zaal, l'une des salles de concerts les plus importantes de la ville, ou le tram souterrain et son formidable sol en marqueterie.
L'eau est également omniprésente : quelques canaux évoquent Amsterdam (sans l'agitation et la foule de la capitale) et, à quelques stations de tram du centre, apparaît la mer avec ses longues plages de sable, ses kilomètres de dunes (où l'on perçoit d'anciens bunkers de la Seconde Guerre mondiale) et son port de Scheveningen (la seule zone réellement industrielle de la ville).
De nombreux parcs, espaces verts, étangs, jardins, sans compter les arbustes qui poussent le long des façades, les fenêtres parées de fleurs, transforment la cité en un véritable écrin de nature. Curieusement, il n'y a pas de touristes à La Haye, ce qui donne à la cité une authenticité et un cachet incomparables, le tout complété par une qualité de vie optimale (propreté irréprochable, population calme et très avenante) et de structures urbaines très développées (réseau de transports en commun remarquable, offre culturelle très riche, services écologiques multiples). Et que dire de la panoplie de bons restaurants indonésiens, japonais, exotiques, végétariens qui rendent tout séjour précieux.
Si vous avez l'occasion d'y passer un week-end, ne manquez pas de descendre au fameux Hôtel des Indes, ancienne demeure citadine du Baron van Brienen, conseiller personnel du roi William III, qui, en 1881, fut vendu et transformé en un élégant hôtel lorsque les Pays-Bas perdirent définitivement les comptoirs de la fameuse Compagnie des Indes. L'Hôtel des Indes est à deux pas du musée Maurits Cornelis Escher, peintre et graveur néerlandais célèbre pour ses architectures impossibles, ses travaux sur la métamorphose et ses explorations de l'infini.
vendredi 30 mai 2008
Harry Potter, une histoire gay?
jeudi 29 mai 2008
Des femmes au Mont Athos
Pour la première fois depuis mille ans, quatre femmes ont pénétré dans le sanctuaire des monastères du Mont Athos, en Grèce du Nord. Il s'agit d'immigrées clandestines moldaves arrivées sur la "montagne magique" par hasard sans savoir que ce haut-lieu de l'orthodoxie (le dernier bastion d'un mode de vie apparu au IIe siècle et quasi disparu, l'érémitisme, représenté notamment par la communauté cénobitique) était interdit aux femmes comme aux femelles de quelque espèce que ce soit (à l'exception des poules dont les œufs frais sont utilisés en cuisine et pour la fabrication des peintures d'icônes, et des chattes).Les quatre femmes ont été placées en détention au poste de police de la péninsule. Comme beaucoup de migrants qui souhaitent gagner l'Union européenne en passant par la Grèce, elles quitté la côte turque à bord du bateau à moteur de deux passeurs Ukrainiens qui les ont laissés au Mont Athos (accessible seuleument par la mer), après avoir payé 4000 euros chacun pour gagner le port turc de Çanakkale, dans le détroit des Dardanelles.
Le Mont Athos est un territoire autonome qui abrite vingt monastères chrétiens orthodoxes, le plus ancien datant du Xe siècle. Jacques Lacarrière a relaté dans L'été grec son expérience passionnante auprès des moines athoniens au début des années 50. L'interdiction de la présence femelle est inscrite dans la Constitution grecque et l'enfreindre est passible d'un an de prison. D'autres coutumes d'un autre âge subsistent dans ce haut lieu sacré : le port de la barbe est obligatoire, il est interdit de montrer la moindre parcelle de son corps, les miroirs sont strictements prohibés.
La rumeur veut que des femmes habillées en hommes se soient introduites au Mont Athos par le passé afin de braver l'interdit. Plusieurs organisations féministes militent aujourd'hui pour la levée de cette acte scandaleusement sexiste.
mercredi 28 mai 2008
Quelques réflexions sur le Reine Elisabeth
Le Concours Reine Elisabeth 2008 a désigné samedi soir ses lauréats. Considéré par l'ensemble des médias comme l'événement musical classique de l'année, la manifestation inspire plusieurs réflexions.D'abord, est-il réellement nécessaire d'avoir des concours pour repérer les talents de demain? A l'instar d'Isabelle Druet, les grands interprètes n'ont pas vraiment besoin de compétitions pour faire carrière. Les Repin, Znaider, Lemieux, Khatchatriyan, Braley, Ivanov, Mangova, autrement dit, tous les grands lauréats révélés par le Concours ces dernières années, s'y sont risqués moins par souci de se faire connaître que besoin de s'auto-évaluer, leur carrière respective, tant au disque qu'au concert, avait il faut le rappeler, déjà pris l'essor professionnel qu'ils méritaient. Un nombre important d'artistes ne supporte pas l'idée de se présenter devant un jury ; seule importe la relation avec le public, seul juge compétent en la matière.
Pour ceux qui malgré tout s'y essayent, le Concours est une arme à double tranchant. Projetés sur le devant de la scène avant même d'avoir terminé leur cursus, certains lauréats sont contraints d'enchaîner des concerts qui ne leur laisse plus la place à l'étude. Le travail d'un soliste (ou d'un chef) est un apprentissage de toute une vie, il nécessite beaucoup de rigueur et doit s'opérer de manière progressive pour éviter de se brûler les ailes, rigueur que ces lauréats plus fragiles, souvent exploités par des agents sans scrupule, n'ont pas. A part les quelques grands noms cités plus haut, qui se souvient des Jacob Will, Evgueni Bouchkov, Erez Ozer, Stephen Prutsman, Brian Ganz, Reginaldo Pinheiro, Thierry Félix, Yahoi Toda, Ana Camelia Stefanescu, Ning An, When-Yu Shen, Iwona Sobotka, Sofia Jaffé, etc., dont certains furent 1e et 2e lauréats du Concours.
Dirigé par une équipe attachante de professionnels sincèrement passionnés par la musique et par les jeunes artistes, le Reine Elisabeth se targue de vouloir faire connaître la musique classique au plus grand nombre. L'idéal est on ne peut plus louable d'autant que les grandes institutions publiques comme l'ONB, le TRM, l'ORCW ou l'OPL sont associées avec soin au projet. Effectivement, sans le Concours, des milliers de spectateurs n'auraient sans doute jamais entendu parler de Bach, Beethoven ou de Verdi. Est-il pour autant représentatif de ce qu'est le concert classique? Rien n'est moins sûr. La construction même des soirées de finale, avec ses programmes interminables conçus sans la moindre cohérence artistique frôlent pour le véritable amateur le supplice. Il ne viendrait jamais à l'idée d'un organisateur de concert de proposer à son public la réplique de telles soirées, il n'y aurait personne dans sa salle. Qui plus est, si vous demandez à un jeune chanteur d'interpréter à la fois un oratorio de Haendel, une mélodie de Schubert, air de Mozart et une roucoulade de Donizetti, c'est méconnaître totalement le travail, la physionomie et la psychologie des artistes. Les changements de climats musicaux, de langues, de genres nécessitent du temps, une bonne préparation mentale, un ménagement physique. Il est dès lors tout simplement impossible d'imaginer qu'en une seule soirée de jeunes artistes parviennent à enfiler avec tout le sérieux professionnel qui s'impose la cascade de genres imposée par le Concours. Les grands moments de musique existent, bien sûr, lors desquels les solistes se donnent corps et âme, mais ils sont plutôt rares.
Certains artistes refusent de se présenter au concours car il leur paraît tout simplement impossible de faire de la musique correctement : ils aiment construire minutieusement leurs récitals, le concours ne leur permet pas d'installer le moindre climat poétique, sans parler de la durée éprouvante des épreuves qui les amènerait forcément à ne pas être en forme tous les jours (les musiciens ne sont pas des machines, il convient de ne pas l'oublier...). Sans parler non plus de la prédilection plus ou moins consciente du jury pour l'art opératique au détriment du Lied ou de l'oratorio qu'affectionnent davantage certains candidats. La presse musicale belge l'a judicieusement souligné à diverses reprises.
Qu'est-ce qui justifie dans ce cas le succès médiatique et populaire du Reine Elisabeth? :
a. Des raisons commerciales d'abord. Le Concours est, faut-il le rappeler, une entreprise privée qui met tous les moyens nécessaires pour se médiatiser au maximum. Il a comme toute entreprise privée des critères de rentabilité à respecter. Ceci peut expliquer le coût parfois impressionnant des places que le public débourse pour entendre de jeunes inconnus aux finales, alors que les institutions publiques de la Communauté Wallonie-Bruxelles proposent des récitals ou concerts avec les plus grands interprètes d'aujourd'hui à des prix bien plus démocratiques. La sortie du CD du Concours une semaine à peine après la fin de celui-ci (une performance!) est une manière habile (et rentable) de surfer sur la vague commerciale de ce succès médiatique. Une question m’interpelle face à cette mobilisation médiatique : est-il pertinent que des moyens publics colossaux soient mis en œuvre par la presse écrite et la télé pour la valorisation d’une manifestation commerciale au détriment de la visibilité des institutions culturelles publiques pour lesquelles ces mêmes médias décrètent qu’ils n’ont plus de moyens ?
b. Des raisons extra-musicales ensuite à commencer par le caractère sportif de la manifestation. Le concours permet de flatter le goût d'un certain public pour la compétition, les palmarès, les classements, les pronostics. Le concours est une machine à rêve qui engendre des dieux du stade d'un genre nouveau. Point n'est besoin pour ce public de connaître leurs qualités réelles, point n'est besoin non plus d'avoir une connaissance élémentaire du répertoire, de savoir si la performance est digne d'un concert classique traditionnel ou d'une maison d'opéra. Seule la proclamation du jury suffit à légitimer le niveau d'excellence des vainqueurs, célébrés comme des héros à part entière, peu importe leur qualité réelle. Ces palmarès me semblent inutiles et injustes car comment comparer l'incomparable ? Un pianiste qui exécute admirablement le Premier Concerto de Mendelssohn est-il meilleur artiste que celui qui joue très bien un Premier Concerto de Brahms, partition autrement plus redoutable? Une telle confrontation n'a pas de sens. Et c'est encore plus vrai dans le chant. Comment distinguer les qualités d'une mezzo-soprano qui interprète des Lieder de Mahler de celles d'un ténor qui se lance dans le monde passionné de l'opéra verdien. Il faut aimer en réalité l'un et l'autre et pas l'un au détriment de l'autre. La musique est un univers qui fédère les talents, elle ne peut les diviser ou les exclure. Et que dire de ces jeunes artistes qui font des merveilles aux éliminatoires ou aux demi-finales mais qui échouent, épuisés à la dernière ligne droite. Sont-ils moins bon pour autant? Bien sûr que non. Un Gidon Kremer ne s'est pas retrouvé dans le trio de tête du Concours, cela ne l'a pas empêché de faire une carrière immense par la suite.
Faut-il dès lors garder une certaine distance par rapport à toute forme de concours? Un concours peut-il être considéré comme une manifestation culturelle à part entière ? Le lecteur a suffisamment d'éléments ici pour se forger sa propre opinion. Pour ma part, j'ai une nette préférence pour les concerts de lauréats qui suivent le Reine Elisabeth. L'esprit de compétition n'étant plus de mise, les musiciens sont pleinement au coeur de la musique. C'est sans doute là que réside le véritable intérêt de la manifestation.
mardi 27 mai 2008
Une solidarité nécessaire
L’annonce d’un octroi de 200 millions annuels d’aide au Congo par le gouvernement belge choque une partie de la population si l'on en croit les interventions radiophoniques de certains auditeurs de La Première entendues ce matin. Les chômeurs et les retraités qui bénéficient de revenus modestes crient de toute évidence au scandale considérant que cette manne leur revient davantage.De telles réactions sont inacceptables. Il est indécent de comparer la pauvreté en Belgique à celle qui sévit dans certaines régions du Congo (et d'ailleurs) où la population vit avec moins d’un dollar en poche par jour, où des zones entières sont atteintes par les épidémies et la famine.
La pauvreté et la misère existent chez nous, mais elles doivent être relativisées au regard de la réalité (atroce) que d’autres vivent au quotidien. Il est bel et bien dans les compétences d'un état comme la Belgique d'aider non seulement ses concitoyens mais aussi toute nation touchée par la famine. Cela s'appelle un "devoir d'humanisme".
Par ailleurs, il est toujours dans notre avantage de lutter contre cette pauvreté : notre intervention permet de toute évidence de faire reculer la violence, les guerres, le terrorisme international dont nous pouvons être un jour ou l’autre nous-mêmes les victimes. Cette pauvreté nous concerne donc à plus d'un titre.
vendredi 23 mai 2008
N°1 le jour de votre naissance
http://www.kakophone.com/kakoParade/FR/index.htm
Le 29 mars 1971, c'était Hot Love de T-Rex, en Angleterre, et Je ne veux pas faire la guerre des Poppys, en France. "Faire l'amour, pas la guerre" : une philosophie de vie tout à fait pour moi et que je recommande bien volontiers... D'autres coïcidences?
jeudi 22 mai 2008
Indiana Jones et le Royaume du crâne de cristal
Affirmer qu'Indiana Jones n'a pas pris une ride serait contraire à la réalité. Le 4e volet des aventures du plus célèbres des archéologues, Le Royaume du crâne de cristal, l'un des films les plus attendus de cette année, se déroule en pleine Guerre froide, 19 ans après l'épisode de la Dernière croisade. Jones, qui termine sa carrière de professeur semble avoir perdu quelque peu de sa souplesse et de sa témérité. Et pourtant... Sans rien dévoiler du scénario de cet ultime opus, on peut signaler que cette nouvelle aventure se déroulera une fois encore en famille. Harrison Ford aura désormais les Russes à ses trousses et l'intrigue mènera au coeur d'une ancienne civilisation péruvienne (superbement reconstituée) dont les origines sont directement liées un des dadas récurents de Steven Spielberg, la science-fiction... Pour le reste, énigmes obscures, courses poursuites, souterrains glauques, bestioles répugnantes et trésors fabuleux sont au rendez-vous. Le scenario sent parfois la redite ou la citation gratuite, certaines scènes sont souvent invraisemblables (c'est du reste le propre de Spielberg de faire de l'invraisemblable auquel on a envie de croire), les acteurs ne sont pas toujours très crédibles, mais le plaisir de l'aventure (relativement développée) et la magie du grand spectacle demeurent intacts.http://www.indianajones.com/intl/fr/site/index.html
mercredi 21 mai 2008
Statira : un chef-d'oeuvre de Cavalli enfin au disque
On évoque toujours Francesco Cavalli comme un simple successeur de Claudio Monteverdi, avec une condescendance idiote parfaitement injustifiée. Le Retour d'Ulysse ou Le Couronnement sont incontestablement des chefs-d'oeuvre du XVIIe, il n'empêche, les opéras de Cavalli, écrits de 1639 à 1673, sont tout autant des créations majeures qui égalent et parfois surpassent en inventivité musicale et dramatique les ouvrages de Monteverdi (de récentes théories stipulent d'ailleurs qu'une bonne partie du manuscrit napolitain du Couronnement de Poppée est due à... Cavalli).La discographie cavallienne reste jusqu'à présent limitée. Mise à part les enregistrements de René Jacobs (Giasone, Xerse et surtout une somptueuse Callisto, publiée ensuite en DVD dans l'extraordinaire mise en scène qu'Herbert Wernicke avait imaginée pour la Monnaie de Bruxelles), excepté aussi une Didone passable de Thomas Hengelbrock, c'est le néant. L'Ercole amante de Michel Corboz ; l'Egisto de Hans Ludwig Hirsch, l'Ormindo de Raymond Leppard sont les vestiges inaudibles d'un baroque antédiluvien qui font plus de tort que de bien au compositeur vénitien.
Antonio Florio et la Cappella de'Turchini viennent heureusement à la rescousse de cette discographie anémique, avec une Statira (publiée par Naïve) qui fera date. Créé au Teatro San Giovanni e Paolo de Venise, en 1656, ce 21e opéra sur la quarantaine laissée par Cavalli appartient à la période de maturité du compositeur. Il existe plusieurs manuscrits de l'opéra, en raison de reprises successives, notamment à Naples (un nombre important d'opéras de Cavalli a connu une large diffusion dans cette ville durant le XVIIe). La représentation de Statira donnée à Naples, en février 1666, à l'occasion du couronnement du roi Philippe IV d'Espagne, a servi de base à l'enregistrement de Florio.
Particularité intéressante, lors de la reprise de 1666, Cavalli a adapté son ouvrage aux conventions de l'opéra napolitain : il y ajoute des scènes comiques, des rôles travestis, des parties instrumentales, des arias avec violon obligé qu'on ne trouve pas dans l'original vénitien. Restent en revanche des récitatifs et des airs bien distincts (Cavalli n'utilise plus l'arioso mixte du début de sa carrière). D'une incroyable fraîcheur, les airs sont ornementés avec une finesse extrême et conçus, héritage vénitien oblige, sur des rythmes de danse (irrésistibles).
Dramatiquement parlant, l'histoire, basée sur un livret de Busenello, narre l'union tumultueuse, après maintes péripéties, de la fille du roi perse Darius III - Statira - avec Cloridaspe, roi d'Arabie. Florio et ses chanteurs (Roberta Invernizzi, Dionisia di Vico, Giuseppe de Vittorio, Maria Ercolana, etc.) restituent avec beaucoup de verve et d'élégance la saveur sulfureuse et les drôleries de ce dramma per musica servi par une Cappella qui n'a jamais sonné avec une telle suavité. Une partition dont les beautés sonores, la vivacité théâtrale et les rebondissement narratifs méritent amplement les honneurs de nos scènes contemporaines.
mardi 20 mai 2008
Vanity Fair à la National Portrait Gallery
Vanity Fair. La foire aux vanités. Un nom on ne peut plus approprié pour ce magazine américain glamour qui parle de la mode, de la jet-set, de l'actualité politique et culturelle, matières immancablement voués aux machoires du temps et de l'oubli. Créé en 1913 par Condé Nast (qui fut également le patron de Vogue), Vanity Fair a dans le milieu des magazines fashion la réputation de publier les plus beaux portraits photographique au monde.La superbe rétrospective (150 photos) que propose en ce moment la National Portrait Gallery de Londres fait le point sur cette création. Elle démontre que la photographie de mode a enfin acquis le statut d'oeuvre d'art qui lui a longtemps été refus, qu'elle fait partie de notre histoire culturelle et constitue un fond iconographique primordial pour comprendre l'histoire des mentalités du XXe siècle (certains clichés font d'ailleurs déjà partie de notre inconscient collectif).
De toute évidence, le choix s'est fait à partir de trois critères : ont été retenues, d'une part, les photos qui laissent transparaître pleinement la personnalité de leur modèle (notamment les superbes portraits de Virginia Woolf, Irving Berlin, Igor Stravinsky, Greta Garbo, Sean Connery, Jessye Norman, Nicole Kidman), d'autre part celles signées par des grands noms de l'histoire de l'art (Man Ray, André Kertész, Robert Mapplethorpe), enfin celles des collaborateurs attitrés du magazine dont la griffe artistique est incontestable. Parmi eux, on ne peut manquer de mentionner :
- le Baron de Meyer, premier photographe en chef de Vanity Fair dès 1913 auquel on doit notamment un superbe portrait de Charlie Chaplin, et un de Nijinski;
- Edward Steichen, photographe du magazine durant les années 20 et auteur de merveilleuses photos de Greta Garbo, Anna May Wong, Colette, Isadora Duncan;
- Mario Testino et Harry Benson pour la période contemporaine. Le premier comme portraitiste de Lady Di ou Madonna (en Evita), le second a laissé, entre autres, cette image inoubliable du couple Reagan;
- Last but not least, l'admirable Annie Leibovitz, photographe en chef du magazine depuis 1983, dont les oeuvres extrêmement composées, complexes et néanmoins glamour sont de véritables classiques de la culture américaine contemporaine. Legends of Hollywood (2001, réalisée en trois fois pour une question de disponibilité des actrices) est une des images les plus fortes de cette admirable exposition.
dimanche 18 mai 2008
Le Cantique de Mauthausen
Le Cantique des Cantiques (Aσμα ασμάτων), l'une des plus beaux chants "engagée" de Mikis Theodorakis est conçu à partir du cycle Mauthausen du dramaturge Iakovos Kambanellis, père du théâtre néo-hellénique de l'après-guerre (il est né à Naxos, en 1922). En 1963, Kambanellis écrivit son unique oeuvre en prose Mauthausen, une histoire où il relate son expérience et celle du peuple juif dans ce camp de concentration autrichien où il est emprisonné de 1943 à 1945.
Enregistré en Belgique, en 1985; l'extrait choisi est interprété par la grande Maria Farandouri dont le grain de voix opaque, la pudeur extrême et la douleur intériorisée collent avec les paroles tragiques de la chanson dont je vous livre ma traduction, la plus littérale possible. La concordance des temps peut surprendre dans la phrase "Κανείς δεν ήξερε πως είναι τόσο ωραία" (Personne ne savait qu'elle est si belle). L'emploi de ce passé y est pourtant correct : le narrateur s'écarte de la temporalité du récit et s'adresse directement, à trois reprises, à l'auditeur pour lui déclarer, avec toute la douleur sous-jacente qu'on devine, les qualités physiques de sa compagne disparue.
Τι ωραία που είν’ η αγάπη μου
με το καθημερνό της φόρεμα
κι ένα χτενάκι στα μαλλιά.
Κανείς δεν ήξερε πως είναι τόσο ωραία.
Comme elle est belle, ma bien-aimée
avec son habit de tous les jours
et son petit peigne dans les cheveux.
Personne ne savait qu'elle est si belle.
Κοπέλες του Άουσβιτς,
του Νταχάου κοπέλες,
μην είδατε την αγάπη μου;
Jeunes filles d'Auschwitz
Jeunes filles de Dachau
n'avez-vous pas vu ma bien-aimée ?
Την είδαμε σε μακρινό ταξίδι,
δεν είχε πιά το φόρεμά της
ούτε χτενάκι στα μαλλιά.
Nous l'avons vue lors d'un lointain voyage
Elle ne portait plus son habit
ni son petit peigne dans les cheveux.
Τι ωραία που είν’ η αγάπη μου,
η χαϊδεμένη από τη μάνα της
και τ’ αδελφού της τα φιλιά.
Κανείς δεν ήξερε πως είναι τόσο ωραία.
Comme est belle, ma bien-aimée
Choyée par sa mère
et par les baisers de son frère.
Personne ne savait qu'elle est si belle.
Κοπέλες του Μαουτχάουζεν,
κοπέλες του Μπέλσεν,
μην είδατε την αγάπη μου;
Jeunes filles de Mauthausen
Jeunes filles de Belzec
n'avez-vous pas vu ma bien-aimée ?
Την είδαμε στην παγερή πλατεία
μ’ ένα αριθμό στο άσπρο της το χέρι,
με κίτρινο άστρο στην καρδιά.
Nous l'avons aperçue sur une place gelée
avec un chiffre dans sa main blanche
avec une étoile jaune sur le coeur
Τι ωραία που είν’ η αγάπη μου,
η χαϊδεμένη από τη μάνα της
και τ’ αδελφού της τα φιλιά.
Κανείς δεν ήξερε πως είναι τόσο ωραία.
Comme est belle, ma bien-aimée
Choyée par sa mère
et par les baisers de son frère.
Personne ne savait qu'elle est si belle.
samedi 17 mai 2008
Asimo : les premières images
Le travail musical d'Asimo n'est rien d'autre qu'une démarche ludique et anecdotique qui a eu pour seul avantage la récolte de fonds financiers destinés à l'apprentissage musical des jeunes.
vendredi 16 mai 2008
Ian Fleming For Your Eyes Only
Il y a un siècle, le 28 mai 1908, naissait le romancier britannique Ian Fleming, père du plus célèbre agent secret de Sa Majesté, James Bond. Londres ne pouvait manquer de fêter ce centenaire, proposant jusqu’au 1 mars 2009 au Musée de la guerre impériale une remarquable exposition "For Your Eyes Only : Ian Fleming and James Bond" qui ne séduira pas que les cinéphiles.
L’exposition retrace d’abord la vie de Fleming. Fils d’un député conservateur mort durant la Première Guerre mondiale, élève du prestigieux Eton College (où il brilla surtout dans les disciplines sportives), journaliste à l’agence Reuters (expérience qui influença la concision des phrases de ses romans) avant d’intégrer les services de renseignement de l’armée britannique en 1939. En tant que « planificateur innovant » (il ne sera jamais espion), Fleming obéit aux ordres de l’amiral John Godfrey, qui lui servira de modèle à « M. », le patron de James Bond. Après la guerre Feming travaillera notamment durant une décennie au journal The Times. C’est en 1953 qu’il publie Casino Royale, premier roman bondien d’une série de douze (à laquelle s'ajoute neuf nouvelles) qui prend fin à la mort de l’auteur (en 1964) avec Octopussy And The Living Daylights (édité seulement en 1966). Ses romans se sont vendus à 40 millions d’exemplaires de son vivant, des ventes boostées notamment par le fait que le président Kennedy était un fan de James Bond. Le succès de ses livres permet à Fleming de se retirer dans une maison en Jamaïque qu’il baptisa « Golden Eye ». La première salle de l’exposition en présente le mobilier de bureau.
La suite permet de voir d’autres pièces exceptionnelles : des documents et souvenirs familiaux, des manuscrits et tapuscrits de la série Bond annotés par leur auteur, la bibliothèque de l’écrivain (on y découvre que James Bond emprunte son nom à un ornithologue anglais auteur de Birds of the West Indies, livre très apprécié de Fleming), le manteau porté par Fleming lors du raid de Dieppe en 1942, sa correspondance avec son « impossible » épouse. L’exposition retrace aussi les nombreux parallèles entre l’écrivain et l’agent secret. Ce dernier a beaucoup projeté de lui-même dans l’agent 007. Ses collègues du Times l’ont décrit comme un homme qui aime les voitures de sport, les jolies femmes, les casinos, le golf et le martini. D'autres "modèles" l’ont inspiré, dont son frère, Peter Fleming, écrivain lui aussi et voyageur infatigable en Asie et notamment au Tibet, ou encore une amie proche platoniquement amoureuse de Fleming et qui lui inspirera le personnage de Miss Moneypenny.
Après la partie biographique, on trouve une série d’objets liés aux livres et aux films : les maquettes originales des premières couvertures, les éditions princeps, la plupart des premières traductions, une série de très belles affiches cinématographiques (à l’esthétique souvent sulfureuse), les répliques de gadgets utilisés par 007, voire des objets originaux des films comme le maillot sexy d’Halle Berry dans Die Another Day ou la chemise ensanglantée de Bond dans Casino royale qui clôt l’exposition.
Outre la qualité des pièces, L’exposition a le mérite d’offrir une présentation intelligente, ludique et variée, à l’aide de supports technologiques ingénieux que n’aurait pas reniés Bond lui-même. Rien que pour vos yeux...
jeudi 15 mai 2008
Le Palazzo Labia de Venise en vente
Les caisses de la Rai sont vides. Afin de trouver un ballon d'oxygène financier, la télévision publique italienne vient de décider de vendre certains de ses biens immobiliers, à commencer par le fameux Palazzo Labia de Venise, siège de l'antenne locale de la Rai. L'annonce laisse visiblement les dirigeants locaux dans un silence de marbre alors que les responsables culturels, relayés par la presse locale, craignent de ne plus avoir une présence télévisée nationale, quand bien même il reste une autre antenne de la Rai localisée à Mestre (ville sur le continent, à 10 km de Venise). Il reste aussi à définir le sort des journalistes, des techniciens et du personnel administratif de la "Rai del Veneto". Le quotidien Il Gazzettino évoque sur son site un futur éventuel dans le parc scientifique et technologique de Venise (le "Vega"), à Porto Marghera (sur la Terraferma). Cette reconversion est-elle pour autant réaliste?La vente du Palazzo Labia, un des joyaux de la culture vénitienne, plonge la population dans une certaine consternation. Ce superbe palais baroque de la fin du XVIIe qui jouxte l'église de San Geremia (à quelques minutes à pied de la gare), est situé à l'extrémité de la Lista di Spagna (à Venise, une "lista" est une rue où est implanté le siège d'une ambassade), autrement dit dans l'ancien quartier espagnol de la Sérénissime. Les Labia sont d'ailleurs des marchands d'origine catalane. Bien que difficilement accessible, le Palazzo Labia est ouvert quelques heures par semaine au public, qui peut y admirer un architecture baroque très virtuose et surtout le fameux cycle de fresques d'Antoine et Cléopâtre peint dans la salle de bal par Giambattista Tiepolo, de 1747 à 1750.

Une trentaine de sociétés se sont présentées pour l'achat du palais, estimé à quelques 55 à 60 millions d'euros. Les offres sérieuses seront étudiées à partir du mois de juillet, le choix de l'acheteur sera décidé en août 2008.
L'an dernier, lorsque cette vente était encore à l'état de rumeur, le maire de Venise, Massimo Cacciari, avait fait savoir qu'il souhaitait que le Labia devienne un grand centre culturel. Il serait disposé à ce que la vente se fasse au bénéfice de Guido Angelo Terruzzi, financier et collectionneur d'art, dont le patrimoine privé est un des plus importants au monde, est à la recherche d'un siège permanent pour ses trésors. Parmi les autres acheteurs potentiels : quelques maisons de couture de renom, des fondations et institutions américaines, des entrepreneurs liés au monde de l'art et des expositions. Des amateurs parmi les lecteurs de ce blog?
mercredi 14 mai 2008
Le Séquestré de Venise
Sartre a laissé quelques pages admirables encore trop peu connues sur Venise. Outre La Reine Albemarle ou le dernier touriste, chroniques de ses journées italiennes en octobre 1951, Sartre a rédigé Le Séquestré de Venise (repris dans le recueil de portraits Situations IV), un essai inachevé sur la peinture du Tintoret, d'une incroyable modernité. Le Séquestré de Venise propose une analyse de l'oeuvre fondée sur les rapports du peintre aux us et coutumes de la cité et de ses contemporains, anticipant fortement sur une discipline qui deviendra l'histoire sociale de l'art. Pour Sartre, la Venise du Tintoret n'est pas celle des fastes exubérants, des familles nobles reçues en audience par des saints, des marchands riches qui ont foi en l'humanisme, des putains voluptueuses élevées au rang de poètes, de ce beau indestructible dont le Titien s'est fait le héraut. Tout cela n'est que propagande, images d'un "Mythe de Venise" cultivées par une République qui se croit invulnérable. Tintoretto prend le contrepied du "Mythe de Venise", rongé par les invisibles déchirements d’une société au bord du déséquilibre à la suite de la prise de Constantinople, de la découverte de l'or des Amériques (qui fait exploser les prix en Europe), de l'épuisement des métaux précieux dans le nord de l'Afrique, du contrôle récent de la route des épices par les Portugais, de l'alliance des puissances continentales contre la Sérénissime (Ligue de Cambrai, en 1508). Sartre est catégorique : la peinture Tintoret anticipe l'agonie prochaine de la ville. Ces "tourments" historiques sont complétés par de nouvelles interrogations religieuses. Au XVIe siècle, Venise est marquée par les thèses de la Réforme, les imprimeries de la ville aident à la diffusion d'idées nouvelles et subversives. Pour Sartre, les murs et les plafonds de la Scuola di San Rocco - institution caritative qui renferme un cycle de 50 peintures du Tintoret dont la sublime Crucifixion, conservent la mémoire de ces textes interdits. Exemples picturaux à l'appui, Sartre suggère un Tintoret hérétique, sans doute influencé par les prédications de "gauchistes" protestants, les anabaptistes.lundi 12 mai 2008
Londres l'avant-gardiste
Tout comme Berlin et Barcelone, Londres, dans sa démesure, est à la mesure de l'homme. Son modèle urbanistique a toujours réservé aux citoyens une part importante d'espaces culturels et de loisirs ; ces espaces restent aujourd'hui une priorité, ils conditionnent l'aménagement de chaque nouveau quartier ou la réhabilitation de zones peu reluisantes. Il est étonnant de voir par exemple comment, en quelques années, des coins peu fréquentables comme Southbank ou Bankside sont devenus des espaces culturels et lieux ludiques à la mode, grâce au développement de musées (la Tate Modern n'est pas le moindre), de galeries, de circuits de promenades, de cinémas (dont l'Imax), de restaurants où toutes les ethnies et classes sociales se rencontrent. Il est clair que Londres, bien que capitale de la finance, se développe comme une ville-espace d'émulation et d'intégration qui n'a rien en commun avec les villes-machines de l'ère industrielle (imaginées notamment par Le Corbusier) ou avec les mégapoles impersonnelles vouées au "tout à l'économie" du continent asiatique lesquelles occasionnent généralement les ségrégations sociospatiales, la ghettoïsation, le développement de "prisons dorées" pour les classes aisées. Les frontières entre lieux de cultures et lieu de détente sont dans certains cas remarquablement abolies, les Anglais n'ont aucun scrupule à mélanger les genres. L'une des expériences les plus marquantes a été réalisée à la Tate Britain, ouverte le vendredi et le samedi jusqu'à 22h, une nocturne qui permet d'entendre (assez fort) dans tout le musée une musique électronique d'avant-garde proposée par deux dj's. Dans une des salles de la Tate, un bar à alcool est aménagé au milieu des tableaux du XIXe à l'avant d'un écran géant qui diffuse des clips branchés. D'autres salles, éclairées la journée, sont plongées dans l'obscurité, seule une discrète lumière illumine les sculptures exposées, d'autres encore sont garnies de fauteuils confortables et conviviaux qui invitent à la rêverie comme à la conversation. Cette conception, inimaginable sur le continent, a le mérite d'attirer une quantité impressionnante de jeunes (dans un quartier, Pimlico, pourtant austère) qui passe sans complexe du divertissement à la culture et fait de la culture un divertissement.Autre élément fascinant à Londres, sa manière de concilier admirablement modernité et patrimoine ancien, la ville intègre dans ses zones historiques, des architectures contemporaines de qualité dont la variété esthétique doit certes heurter les adeptes de l'unitarisme stylistique mais qui permet à la ville d'être constamment dans le train de la modernité. Chaque nouvelle visite de Londres réserve d'excellentes surprises, et cela ne semble pas près de s'arrêter compte tenu du nombre de chantiers en cours. Le dernier chef-d'oeuvre en date est incontestablement le "bureau Palestra" conçu par l'architecte britannique William Alsop au coin de Union Street et de Blackfriars Roadface (près de la station de métro Southwark).
La capitale anglaise reste à l'avant-garde des gratte-ciel les plus fous et ne se prive pas d'exposer avec fierté le projet des six grandes réalisations architecturales à venir :
1. la Bishopsgate Tower (288 m), par le bureau d'architectes new-yorkais Kohn Pedersen Fox Associates, immeuble à bureaux doté de 2 000 m² de panneaux solaires.
2. la London Bridge Tower (surnommée "The Shard London Bridge") (306 m), par Renzo Piano.
3. la Colombus Tower (237 m), par le bureau d'architectes DMWR (Douglas Marriott, Worby et Robinson ).
4. le Cheesegrater (225 m), par Richard Rogers.
5. le Minerva Building (surnommé "The Razor") (217 m), par Nicholas Grimshaw.
6. la Heron Tower (208 m), par Kohn Pedersen Fox Associates.

L'un des ingrédients de la réussite londonienne est certainement à mettre sur le compte d'une gestion administrative plus autonome : en 2000, la création de la "Greater London Authority" (l'administration en charge des 32 districts du "Grand Londres") et l'instauration de la fonction de "Maire de Londres" a montré que les collectivités locales affranchies de l'autorité de l'Etat ont fait preuve d'une meilleure gouvernance. La décentralisation engendre des capacités stratégiques plus fortes sur les territoires.
Enfin, il est surprenant de voir comment Londres a anticipé sur d'autres villes en matière de mobilité. Le péage urbain instauré pour les véhicules en 2003 (dans un périmètre central de 13 km) à de réelles vertus : la circulation est plus fluide, plus calme, le trafic entrant a diminué de 20 %. Dès sa création, ce péage a encouragé cinq millions de personnes à prendre les transports en commun quotidiennement (soit 10% d'usagers en plus). Les retards causés par les embouteillages ont diminué de 50 %, un résultat plutôt encourageant, sans parler de la diminution du taux de pollution. Une raison parmi beaucoup d'autres d'aller profiter des belles journées du printemps dans la City.
vendredi 9 mai 2008
A méditer...
"Ce n'est pas la folie qui est capable de bouleverser le monde, c'est la conscience."
jeudi 1 mai 2008
In London Town
Quatre jours de vacances à Londres pour profiter des bons restaurants exotiques (dont le célèbre Khan's) et m'adonner à quelques promenades architecturales combinées à la visite des grandes expositions du moment : Cranach à la Royal Academy of Arts, Haendel and the divas au Musée Haendel, Richard Rogers au Design Museum, James Bond For your eyes only à l'Imperial War Museum Thomas Hope ainsi que China Design Now au Victoria & Albert Museum, Duchamp, Man Ray, Picabia à la Tate Modern et enfin Pompeo Battoni à la National Gallery.See you next week!
Hazel Scott, Charles Mingus & Rudy Nichols :
A Foggy Day in London Town
mercredi 30 avril 2008
Une Chronique de trop pour Maupin
Les six premières Chroniques de San Francisco d'Armistead Maupin font partie de ces ouvrages que l'on dévore d'une traite, ébloui par la fraîcheur narrative, la liberté sexuelle, l'extravagance des situations, l'amitié indestructible qui règnent chez les différents locataires du 28 Barbary Lane, maison tenue par la "logeuse" Madame Madrigal, une transsexuelle qui cultive quelques drogues planantes dans son jardin. Radioscopie fidèle du San Francisco des années 70-80, les Chroniques ont pour personnage principal Michael Tolliver (sorte de double de Maupin), jeune gay idéaliste en quête du grand amour qu'il finit par trouver à la fin du 6e tome tout en contractant le virus du sida.Le 7e tome, Michael Tolliver est vivant, prolonge un peu inutilement la série. Nous sommes en 2005, la communauté des seventies est éclatée. Anna Madrigal est une vieille dame de 85 ans qui se prépare toujours ses joints ; Michael accuse une bonne cinquantaine et vit avec un fringant jeunot parfaitement lice, Ben, totalement épris de son "daddy". Cette relation artificielle qui donne l'impression que l'auteur essaye constamment de se dédouaner de sa propre liaison avec un homme plus jeune que lui, convainc aussi peu que les mises en scène poussives imaginées pour prouver la vigueur sexuelle crépusculaire du héros.
Pour le reste, l'intrigue est mince : Michael apprend que sa "mère biologique", homophobe de base et tyran domestique, est malade, il lui rend visite en Floride et doit se confronter à son frère Irwin un ultraconservateur d'une niaiserie bien républicaine. Au moment où la mère est sur le point de passer l'arme à gauche, Anna Madrigal, la "mère logique" de Michael, est victime d'une attaque cardiaque. Michael décide d'être aux côtés de cette dernière, relayé par les rares survivants des six premiers volumes, Maupin ne nous épargnant pas l'éloge de la "vraie famille", celle de l'amitié. Une partie du roman est construite sur cette opposition entre devoir conventionnel et instinct affectif, entre lien du sang et lien du cœur.
Après 20 ans d'interruption, l'exercice de la reprise ne pouvait qu'être périlleux. Transposées dans la sinistrose puritaine et le politiquement correcte des années Bush, les Chroniques perdent leur antique saveur contestataire, Maupin s'englue facilement dans des préoccupations trop terre à terre ; il n'est plus qu'un pâle baba enfermé dans son passé. Quelques personnages - la délicieuse Shawna, Jake Greenleaf, une trans FtM (female to male), « non opéré », qui accepte difficilement son physique - sortent du lot et posent des questions pertinentes sur l'identité du corps et la sexualité aujourd'hui, mais ces deux pôles déjantés des années 2000 ne sont que de faibles contrepoids dans le roman.
Maupin nous réserve un 8e tome, L'automne de Mary Ann, qui, espérons-le, sera moins morose et ennuyeux.
mardi 29 avril 2008
Asimo, le robot chef d'orchestre
Le 13 mai prochain, l’Orchestre Symphonique de Detroit tentera une expérience inédite : il sera dirigé par Asimo (prononcé Achimo en japonais, ce qui signifie « les jambes »), un robot humanoïde créé par Honda dont le nom est l’acronyme de « Advanced Step in Innovative Mobility». Le concert aura lieu dans le cadre d’activités organisées par le service éducatif de l’OSD, avec la participation du violoncelliste Yo-Yo Ma.Depuis 1986, période où les prototypes d'Asimo découvraient la bipédie, les nouvelles générations de ce robot ont fait d’incroyables progrès : Asimo peut se déplacer à une vitesse de 6 km par heure, la mobilité de ses bras est totale, il peut remplir des fonctions d’hôte d’accueil, et, à terme, il viendra en aide aux personnes handicapées ou effectuera des tâches dangereuses pour l'homme. Les "compétences" musicales sont une option supplémentaire : après programmation, Asimo parvient en effet à reproduire avec souplesse les gestes et la battue d’un chef d’orchestre.
Au-delà de l’innovation technologique réellement fascinante, Asimo est un instrument à double facette. Expérimenté dans le cadre d’un projet pédagogique auprès de jeunes publics, il peut susciter un attachement ou une écoute plus active de la musique. Les enfants auront tendance à s’identifier plus facilement à un robot qui prolonge leur univers de jouets qu’à un chef d’orchestre associé au monde des adultes. L’Orchestre de Detroit conçoit d’ailleurs l’expérience du 13 mai en ce sens, il s’agit d’un premier tremplin avant une découverte plus approfondie de l’univers classique aux côtés cette fois d’adultes.
En dehors du cercle scolaire, Asimo risque de donner une image assez caricaturale du métier de chef d'orchestre. Régulièrement, un public qui ne connaît pas l'orchestre symphonique ignore à quoi sert un chef. Il lui sera aisé d'imaginer qu'un robot peut parfaitement se substituer à un humain ou de considérer qu'une partition donne lieu à une lecture purement objective et métronomique. Or, ce sont précisément la subjectivité d'un chef d'orchestre, ses choix stylistiques, sa conception architecturale, ses tempos, ses coups d'archets, sa conception de l'image spatiale, ses couleurs et équilibres sonores, qui font la spécificité et le naturel d'une interprétation ; la subtile variation d'un de ces ingrédients transforme une partition, lui donne un caractère différent et renouvelé. Aucune machine ne sera jamais en mesure de doser ces paramètres selon des critères artistiques réfléchis. Aucune machine ne sera non plus capable de donner du plaisir à des musiciens, de partager ses émotions, d'inciter à se surpasser comme le fait un véritable maestro. Il manquera toujours le côté aventureux, les prises de risques, les trajectoires aléatoires qui font toute la magie d'un concert. Encore un rare domaine où l'homme sera supérieur à la machine.
lundi 28 avril 2008
Waterloo, idyllique plaine
samedi 26 avril 2008
Constantin ou le génie du christianisme
Dernier ouvrage de l'historien de l'Antiquité Paul Veyne, Quand notre monde est devenu chrétien (312-394) est la réflexion passionnante et pertinente d'un incroyant qui cherche à comprendre l'expansion du christianisme dans le monde gréco-romain. Il est courant de lire que le basculement du paganisme vers le christianisme est du ressort de l'empereur Constantin, converti en 312 à la religion du Christ par opportunisme politique et cynisme calculateur. Veyne s'attaque d'emblée à cette idée reçue : la conversion de Constantin est celle d'un homme profondément convaincu que le christianisme peut changer la face de l'humanité. Le raisonnement de Veyne est d'ailleurs assez logique : Constantin n'aurait pas pris le risque de mécontenter 90% de son Empire pour satisfaire 10% de la population convertie au christianisme (soit seulement 67 millions d'habitants) si ses convictions personnelles n'avaient été aussi fortes.Le pari du christianisme a plusieurs avantages. Il permet d'instaurer une paix totale au sein d'un empire déchiré depuis plusieurs décennies par les persécutions religieuses. Mégalomane, Constantin estime ensuite qu'un grand empereur comme lui à besoin d'une grande religion : comme beaucoup d'intellectuels de son époque, il est séduit par toute les recettes philosophiques qui font du christianisme une religion atypique, un chef-d'œuvre dont la force tient à l'universalisme de son message, un "best seller" de la foi éloigné de l'intellectualisme exclusif des philosophes de l'Antiquité tardive. Imposer cette pensée religieuse d'avant-garde à une population qui s'en méfie parce que "son discours ne ressemble à rien de connu" présente un incroyable défi qu'il se sent prêt à relever. Constantin se sait homme politique et missionnaire du Christ. Contrairement aux empereurs romains qui priaient Apollon ou d'autres dieux pour obtenir leurs suffrages à l'occasion de bataille ou conquêtes territoriales, prières purement destinées à des fins personnelles, Constantin a la conviction d'agir d'abord au nom du christianisme, il n'utilise pas l'Église mais il a le devoir de la servir.
Lorsqu'il prend le pouvoir à Rome, en 312 en destituant Maxence, Constantin proclame le christianisme "religion de l'empereur". Il prône une égalité totale entre les adeptes de sa foi et ceux du paganisme sans être pour autant l'instigateur de cette tolérance. A cet égard, Veyne remet les pendules historiques à l'heure : le fameux "édit de Milan" (313) qui autorise les chrétiens à pratiquer leur culte librement, n'est pas, contrairement à ce qu'on lit partout, le premier acte de tolérance à l'encontre des chrétiens. En 311, l'édit de Galère instaure déjà cette paix religieuse. L'édit de Milan ne représente en réalité qu'une série de compléments à l'édit de Galère, proposés par Constantin et l'empereur Licinius (pour rappel depuis la fin du IIIe siècle, l'empire est partagé entre quatre empereurs, les fameux Tétrarques, puis deux, Constantin et Licinius, ce dernier règne en Orient, jusqu'à ce qu'en 324 Constantin le combatte à Andrinopole et devienne l'unique souverain de l'Empire).
S'il estime que l'essentiel de l'Empire vibre au rythme de "basses superstitions", jamais Constantin ne tente de convertir les païens au christianisme ou de les défavoriser au sein de l'état. En légalisant l'Église, il va à l'inverse encourager la construction de lieux de culte, de monastères, de réseaux prosélytes et diffuser une propagande orale, des sacrements, des livres "saints", une morale, des dogmes et un ascétisme "qui se désintéresse de ce bas monde". Pour l'historien Eusèbe, contemporain de l'empereur, Constantin passe pour "le nouveau Moïse du nouvel Israël".
En 325, Constantin convoque le célèbre Concile de Nicée (Turquie actuelle) afin de rétablir l'unité en Orient, troublée par les nombreuses dissensions au sein de l'Église, principalement à propos de la nature de la "Trinité". Avec ce Concile, Constantin parvient à reconnaître la prééminence des diocèses d'Alexandrie, d'Antioche et de Rome, il instaure l'anathème (sorte d'excommunication suprême pour les dissidents religieux) et la notion fondamentale de confession de foi. Cette dernière montre que le changement de mentalité dans l'Empire est radical. Le christianisme pose en effet la question de la "vraie religion", problématique inconnue des cultes gréco-romains, très tolérants à l'égard de tout "dieu".
Le phénomène de christianisation progressive des masses, qui s'étend au-delà du règne de Constantin (mort en 337) est pour Veyne dû ni à des persécutions ni à une évangélisation massive mais "à un conformisme dicté par une autorité maintenant reconnue, celle des évêques : le poids d'une autorité morale et le vertueux devoir de "faire comme tout le monde". La population devient chrétienne moins par conviction que par imitation et conformisme social. Alors le christianisme est-il une idéologie? un instrument politique? un instrument de propagande? De manière nuancée, Veyne montre qu'il s'agit d'un peu tout à la fois.
A la fin du IVe siècle, l'Empire est à nouveau gouverné par deux dirigeants. Théodose règne en Orient ; Eugène à le titre d'empereur à Rome même si, en réalité, le pouvoir est aux mains d'un chef germain, Arbogast (tout le Ve siècle connaîtra cette soumission des derniers empereurs par des Germains, de Stilicon à Ricimer). En 392, Théodose proclame l'interdiction des cultes gréco-romains. C'est pourtant moins cette interdiction qui met fin au paganisme que la défaite du parti païen lors de la bataille de la Rivière froide (394, près de l'actuelle Goriza) lors de laquelle l'empereur Eugène est décapité tandis qu'Arbogast se donne la mort. Les cultes sacrilèges n'ont plus de chef de file tandis que le christianisme devient l'unique religion de l'état. Les païens auront beau pratiquer pendant deux siècles encore leurs anciennes croyances, à titre totalement privé, celles-ci disparaîtront de leur belle mort, réduites à néant par l'idéologie du silence, l'insignifiance volontaire des chrétiens qui affectent de les ignorer.
vendredi 25 avril 2008
Les vendeurs de graines désormais interdits à Venise
A partir du 30 avril prochain, les vendeurs de maïs seront interdits sur la Place Saint-Marc de Venise. Cette décision du TAR (Tribunal administratif régional de Venise) vient d'être votée afin de réduire la présence des pigeons dans la ville, estimée à 40.000 volatiles (pour 64.000 habitants). Le TAR estime en effet que leur contact présente de réels dangers pour la santé de la population, sans parler des dégats que les fientes occasionnent sur le patrimoine architectural, sans parler non plus des coûts de nettoyage et de restauration que cela engendre pour la Commune.Venise organise régulièrement des rafles de pigeons, des empoisonnements collectifs, l'extermination des volatiles malades, l'introduction de contraceptifs dans la nourriture, mais ces mesures ne semblent pas avoir d'effet notable sur la diminution de leur nombre. La méthode la plus efficace a été proposée par l'organisation de défense des animaux LAV : il est possible de réduire la quantité de volatiles en réduisant drastiquement leur alimentation. Pour cela, il faut donc interdire les vendeurs de maïs qui forment pourtant un puissant lobby dans la ville. Une longue bataille, menée depuis deux ans, vient d'aboutir à l'interdiction de ces étalages de maïs. La mesure touche dix-neuf familles qui vivent de cette activité relativement lucrative (elle rapporte quotidiennement à chaque vendeur un peu plus de 80 euros).
Lundi prochain, une comission du Conseil communal sera chargée de décider du sort de ces vendeurs. Deux positions s'affrontent : soit leur concession sera transformée en licence de vente de souvenirs (à San Marco) ; soit alors, ces vendeurs recevront d'importantes indemnités, solution que préconise une grande majorité du Conseil communal de la ville... Leur concession révoquée, certains vendeurs se disent prêts à copier les marchands ambulants de Venise (souvent des illégaux africains) : ils travailleront une couverture à même le sol et, dès l'arrivée de la police, ils prendront la poudre d'escampette...
P.S. : A propos, c'est la San Marco aujourd'hui : l'une des grandes fêtes de Venise...
jeudi 24 avril 2008
O Giorgos einai poniros (Kyra Giorgaina)
Petite parenthèse musicale avec cette chanson de Giorgos Katsaros interprétée par Giannis Kalatzis et Litsa Diamanti, dédiée à un ami proche (qui l'adore) et à tous les amoureux de la Grèce. En voici le texte grec et sa traduction :
Κυρα-Γιώργαινα ο Γιώργος σου πού πάει
για πού το 'βαλε και πού το ξενυχτάει
έβαλε το σκούρο του, άναψε το πούρο του
μπήκε στο αμάξι του και εντάξει του
Ο Γιώργος είναι πονηρός
κι αυτά που λέει μην τα τρως
κι από τις έντεκα και μπρος
κυκλοφοράει για γαμπρός
Κυρα-Γιώργαινα στο λέω υπευθύνως
ο Γιωργάκης σου ειν' ένας θεατρίνος
για δουλειά σου μίλησε, πονηρά σε φίλησε
η αυγούλα μύρισε και δεν γύρισε
Ο Γιώργος είναι πονηρός
κι αυτά που λέει μην τα τρως
κι από τις έντεκα και μπρος
κυκλοφοράει για γαμπρός
Dame Georgette, où s'en va ton Georges ?
Où a-t-il filé? Où passe-t-il la nuit?
Il a mis son habit sombre, a allumé son cigare,
Est monté dans sa voiture. Tout est en ordre pour lui!
Georges est un petit malin,
Il ne faut pas gober tout ce qu'il te dit,
Et dès onze heure voire même avant,
Il défile tel un noceur.
Dame Georgette, je prends la responsabilité de te le dire,
Ton petit Georges est un sacré comédien,
Il t'a dit avoir du travail, il t'a embrassé avec malice,
Il a senti le parfum de l'aube mais il n'est pas revenu!
Georges est un petit malin,
Il ne faut pas gober tout ce qu'il te dit,
Et dès onze heure voire même avant,
Il défile tel un noceur.
mercredi 23 avril 2008
Jan Fabre métamorphose le Louvre
Après le Musée des Beaux-Arts d'Anvers, c'est au tour du Louvre de confronter l'oeuvre de l'artiste anversois Jan Fabre aux collections permanentes du musée français (salle des Peintures de l'école du Nord, aile Richelieu). Le dialogue a d'autant plus de sens que les créations de Fabre s'inscrivent directement dans la tradition picturale flamande ou hollandaise. Fabre confronte ses thèmes de prédilection (le mysticisme, la folie, la mort, la résurrection, la putréfaction, la métamorphose, l'argent, le carnaval, la guerre, le sommeil, le corps) aux chefs-d'oeuvre de Van Eyck, Bosch, Rubens ou encore Rembrandt, aux moyens de figures récurrentes comme le scarabée (son insecte fétiche), le hibou (animal de la sagesse visionnaire), le chevalier, les cheveux d'ange et de matériaux comme les rondelles d'os, le sang ou le sperme de l'artiste (ces deux derniers afin de laisser une trace postmortem).
Composée de sculptures, de dessins (dont les fameux Noctures au bic!), d'installations et de vidéos, l'exposition s'ouvre par une statue de Fabre se vidant de son sang la tête écrasée contre une reproduction de Roger Van der Weyden : allégorie remarquable d'un artiste qui, confronté aux grands maîtres de l'histoire, laisse sa vanité à l'entrée de l'exposition.
Les juxtapositions imaginées par Fabre fonctionnent dans l'ensemble remarquablement, les oeuvres du passé sont comme réactualisées par la présence des créations de Fabre. Parmi celles-ci, on ne peut manquer de citer :
Pièce de viande (1997) : une masse de viande dévorée par des centaines de scarabées garde le souvenir de sa forme par le seul attroupement des carapaces d'insectes. Ce jeu subtil de la métamorphose, un des procédés habituels de Fabre est en relation directe avec le Boeuf écorché de Rembrandt qui lui fait face.
Autoportrait en plus grand ver du monde (2008) : l'artiste transformé en ver de terre rampe sur des pierres tombales où sont gravés, en néerlandais, les noms d'instectes et les dates de vie et de mort de grandes personnalités (Sartre, etc.) en clamant dans son plus pur accent anversois que l'artiste est étranglé par la corde de l'histoire. Le ver, symbole de putréfaction et de régénération de la terre, est confronté au cycle de Marie de Médicis de Rubens. Le contraste avec la vanité et l'opulence des tableaux du XVIIe siècle est troublant.
P.S. : merci à JPW pour ses photos!
mardi 22 avril 2008
Palettes : l'Intégrale
L'émission "Palettes", sur Arte est incontestablement la série sur l'art la plus passionnante de l'histoire de la télévision. Créée en 1984 par le journaliste scientifique Alain Jaubert, "Palettes" est une synthèse subtile entre les apports de l'animation vidéo, l'étude iconologique, l'analyse stylistique et technologique de pointe. Ce week-end, nous avons trouvé à l'extraordinaire librairie du Louvre, l'intégrale de l'émission en 18 DVD, reprenant cinquante oeuvres depuis l'art des grottes de Lascaux au Pop Art. Le coffret offre quelques émissions inédites (dont une sur la célèbre Tapisserie de la dame à la licorne) ainsi qu'un film de 52 minutes où Jaubert explique l'historique de la série. Un travail pédagogique immense publié à un prix extrêmement modique (6,5 euros le DVD)!lundi 21 avril 2008
En réponse à la victoire du Standard de Liège
Je hais les sports professionnels en général et le football en particulier. C'est sans doute l'instrument d'abrutissement des masses le plus efficace qui ait été inventé. Il brouille les esprits de toute rationalité, il prive les êtres de toute modération, les éloigne de la beauté, de la réflexion, de la sensibilité humaine, il les plonge dans un déluge de brutalité qui trouvent leur paroxysme dans des drames tragiques comme celui du Heysel. Je hais le sport parce qu'il exacerbe à tous âges les violences primaires (la photo de ce petit enfant ci-contre est effrayante!). Il est un moteur de haines tribales, de racisme porté à sa plus fétide expression (les combats de supporters des pays de l'ex-Yougoslavie à la fin d'un match ont montré tout le "pacifisme" du football). Il est l'antidote de l'amitié et du rapprochement entre les peuples...Le sport n'a jamais entretenu avec l'amitié qu'un rapport dialectique qui confine à la haine : haine de son propre corps à travers la soumission à une pratique physique violente et humiliante. Haine de l'autre, envisagé comme un adversaire qu'il faut dominer en permanence, vaincre, abattre ou "pulvériser" (pour reprendre une expression effrayante entendue à la télévision)... Haine de la femme et des gays nécessairement faibles, sensibles et donc inférieurs, ridicules, inaptes à participer à cette grande messe de la testostérone machiste. Haine de la pensée humaniste dont un cerveau sportif n'a que faire s'il veut se complaire dans sa violence animale. Haine des êtres vivants, objectivés, méprisés, écrasés pour une idéologie de l'anéantissement ou de la mort. Le sport est une apologie inconsciente de la destruction.
Une victoire comme celle du Standard, ce dimanche soir, classé meilleure équipe de football belge de l'année retentit comme un effroyable cri de guerre dans les rues. Elle engendre chez de rares individus des comportements d'une déplorable bassesse humaine : klaxons péremptoires, alcoolisme de masse, hurlements bestiaux, hystéries collectives : telles les Bacchantes d'Euripide, la foule déverse sa fureur avec une rage triomphante. Celui qui ne partage pas la liesse univoque ou, pire, qui s'en désintéresse, est un renégat social, un apostat sportif qui mérite symboliquement l'internement ou la mort.
Absurdité de ces mouvements de foule, de ces barrissements d'un sous-prolétariat intellectuel suscités par la course imbécile d'une quinzaine de joueurs derrière un ballon. Aucun idéal politique, aucun engagement humanitaire ou social, aucun mouvement artistique ne déclencheraient aujourd'hui une telle mobilisation sociale. Déplorable conditionnement des foules, déchéance humaine qui me fait revenir en mémoire les dernières répliques du Rhinocéros de Ionesco : "Contre tout le monde, je me défendrai, contre tout le monde, je me défendrai ! Je suis le dernier homme, je le resterai jusqu'au bout ! Je ne capitule pas !".
J'ai honte pour eux dans des moments pareils et je déplore que cette image avilissante puisse retomber sur les amoureux du sport qui ne partagent pas cet idéal de violence...
samedi 19 avril 2008
Mon utopie 58

Il y a 50 ans, l’Exposition Universelle de Bruxelles faisait l’apologie de la modernité et de la technologie future. On croyait avec ferveur que le progrès et le consumérisme sont la clé des lendemains qui chantent.
Un demi-siècle plus tard, le futur offre des perspectives bien plus sombres et incertaines. Le regard sur l’Expo 58 a complètement changé. Il se fait terriblement nostalgique et conservateur, la modernité d'alors paraît plus réussie, rassurante, en adéquation avec les besoins de l'homme.
Deux espérances en un Âge d’or qui, en réalité, n'a jamais existé...
vendredi 18 avril 2008
Estampies royales
Chaque nouvelle parution discographique de Jordi Savall est un événement. Après le superbe coffret "La route de la soie" qui entraînait l'auditeur à travers un parcours allant jusqu'au Japon, Savall et les musiciens d'Hesperion XXI se plongent dans le Moyen-Âge français pour exhumer les pages du Chansonnier du Roi, un manuscrit de l'époque de Philippe IV "le Bel" (autour de 1300) où figurent une série de huit danses royales, appelées "estampies", livrées pour la première fois dans leur intégralité et complétées par quelques estampies plus ancienne de troubadours comme Giraut de Borneill ou Raimbaut de Vaqueras (le sublime Kalenda Maya, hélas interprété ici sous sa forme instrumentale). Conçue par les ménestrels du XIIe et XIIIe siècles, l'estampie instrumentale est une danse assez simple structurée en puncti (points), autrement dit, en stances dont chacune est jouée deux fois, une première fois avec une formule appelant une reprise, la seconde avec une fin conclusive permettant de passer à la stance suivante.Daté de la fin du XIIIe siècle ou de la première décennie du XIVe, Le Chansonnier du Roi est une des trois sources principales d'estampies instrumentales conservées au monde, à côté des estampies italiennes du Manuscrit Additional 29987 (XIVe) et des estampies polyphoniques du codex de Robertsbridge (XIVe) conservées à la British Library. Il est étrange qu'un répertoire instrumental d'inspiration populaire ait été transcrit à cette époque. La facilité mélodique de ces danses impliquait une mémorisation aisée et une exécution par cœur. Les interprètes avaient en outre une capacité de mémorisation plus développée qu'aujourd'hui, de sorte que ce répertoire se transmettait oralement de maître à élève, sans qu'il n'y ait de recours à l'écriture. Dans le domaine de la musique instrumentale, le besoin de noter ne fera son apparition qu'au XVe siècle, moment où la complexité de l'écriture dépassait les possibilités d'assimilation de la mémoire. La rédaction de ce Chansonnier à la fin du XIIIe siècle découle dès lors d'une volonté délibérée de conserver un répertoire qui devait être particulièrement estimé par la cour et ses sujets.
Le travail d'interprétation de Savall sur ce Chansonnier n'a pas été sans contraintes puisque, comme dans la plupart des manuscrits musicaux de l'époque, la musique qui y est transcrite ne livre aucune indication de tempo, d'instrumentation, de style ou d'ornementation (il faut ajouter que la 1e estampie ne subsiste que partiellement). Il est clair aussi que les parties conservées présentent à peine quelques secondes de musiques, ces danses faisaient l'objet de développements improvisés, de long préludes et postludes perdus à jamais. Seules les hauteurs (encore que l'on ne sait pas non plus dans quel ton sont exécutées ces danses) ou plutôt le dessin mélodique nous est parvenu, un "presque rien" qui implique de la part des exécutants un travail de réécriture forcément personnel et subjectif.
Si l'on veut garder un certain crédit scientifique, il est impossible d'affirmer que Savall reconstitue à l'identique cette musique vieille de 700 ans : on ne sait strictement pas comment elle pouvait sonner. Force est de reconnaître cependant que l'approche du musicien catalan, bien qu'hypothétique, ne manque pas de pertinence : Savall a compulsé les principales sources théoriques du XIIIe siècle pour résoudre les problèmes rythmiques et d'improvisation, en parallèle, il a analysé l'essentiel de l'iconographie de l'époque afin de se rapprocher de l'instrumentarium en vigueur à l'époque du Chansonnier. Flûtes à bec, flûtes double, cornemuses, chalemies, vièles à archet, vièles à roue, cornemuses, cytara sont au rendez-vous, tout comme une panoplie de percussions indissociables du contexte de la danse. D'une estampie à l'autre, Savall utilise ces instruments avec parcimonie, variant l'univers sonore de chaque pièce avec le talent d'un orfèvre. Ce qui rend pourtant l'enregistrement extrêmement attachant, c'est cette manière de construire chaque danse par un subtil crescendo, soit par adjonction d'instruments, soit en animant progressivement le rythme, techniques qui donnent à ces pièces une fraîcheur et une vivacité irrésistible. Malgré les siècles, elles sont toujours d'une actualité troublante.
jeudi 17 avril 2008
Dusapin sur le site du Collège de France
Ce n’est un secret pour personne, Pascal Dusapin est un des compositeurs les plus passionnants de la scène contemporaine. C’est aussi un pédagogue de haut vol en charge de la chaire de création artistique au Collège de France. En 2007, Dusapin a donné un séminaire sur le thème « Composer : Musique. Paradoxe. Flux », épaulé par des musiciens renommés comme la pianiste Vanessa Wagner, le Quatuor Danel, la soprano Françoise Kübler ou le clarinettiste Armand Angster. Ces huit leçons ont été filmées et peuvent depuis peu être visionnées sur le site du Collège de France :http://www.college-de-france.fr/default/EN/all/pas_dus/p1207833886739.htm
Les cinq premiers cours répondent à une structuration particulière. Dusapin précise :
« J’ai organisé mes cinq premiers cours sur les notions suivantes : décomposer, recomposer, dériver, courber, relier, détourner greffer. Ces notions exprimées par des infinitifs un peu péremptoires ne relèvent pas d’un programme voire d’un quelconque système de ma musique ni même d’une ambition spéculative ou doctrinale mais se réfèrent à des gestes de construction et de composition musicale ».
Dans ces cinq premières leçons, Dusapin tente de démontrer ce qui l’a poussé à écrire une œuvre, avant d’envisager les techniques de constructions qui précèdent la construction d’une forme ou de définir les décisions qui le mènent à choisir tel timbre, telle vitesse, telle échelle mélodique. Nourri de sciences et de littérature, le compositeur développe aussi des concepts plus inattendus comme le « topos » » où il développe les notions de « lieu de la musique », de « l’espace de sa représentation mentale », de l’« espace du son », d’« espace de la vitesse du son », « l’espace de sa représentation » (l’écriture) qui sont au coeur de ses réflexions.
Les leçons finales sont axées sur ses opéras. Dusapin montre comment ses trois premières oeuvres lyriques sont des objets opératiques militants éloignés de contingences musicales, autrement dit, des pièces où le travail philosophique et littéraire prime sur la musique. Avec Perelà Uomo di fumo , Dusapin, inverse les codes, le texte d'Aldo Palazzeschi suscitant un désir musical sans précédent, une réflexion artistique inédite.
Qu'il évoque sa musique de chambre, sa musique pour piano ou ses opéras, Pascal Dusapin est toujours passionnant. A la croisée de la musique et de la philosophie, sa pensée est souvent dense mais toujours argumentée avec intelligence et sensibilité. Qualité suprême, elle ne tombe jamais dans cet intellectualisme jargonnant, ce pédantisme incompréhensible que l'on retrouve chez des mandarins de la musicologie ou de l'analyse musicale actuelle comme Danielle Cohen ou Michaël Lévinas. N'est pas génial qui veut...
mercredi 16 avril 2008
Salzbourg, un musée glacé de la mort?
Provocateur misanthrope dont la vie fut émaillée de maints scandales et d'altercations violentes, Thomas Bernhard est sans doute le plus grand écrivain autrichien de la 2e moitié du XXe siècle. Il a laissé une oeuvre obsédée par la maladie, la folie, la hantise de la destruction et la mort. Ses textes sont à jamais marqués par les horreurs de cette Autriche que dominent le parti social-démocrate et le parti populaire (SPÖ et ÖVP), pavant la voie du nazisme le plus écoeurant et du populisme abject. Pour Bernhard, l'écriture est une thérapie qui le purge de ses meurtrissures obsessionnelles et lui ôte le goût du suicide (sa monomanie). Elle est un maelström intellectuel puissant qui cherche à faire tomber le masque des trahisons humaines, des plus mesquines aux plus abjectes.Outre ses poèmes - dans la lignée de son compatriote salzbourgeois Georg Trakl -, outre ses romans et son théâtre, Bernhard a produit cinq proses autobiographiques dont L'Origine (1975) est le premier volet. Ce premier tome, totalement captivant, ne commence pas par un exposé des antécédents familiaux. L’origine qui y est décrite est celle du mal que le narrateur contracte à l'âge de treize ans, à Salzbourg, en 1943, lorsque ses parents l'inscrivent à l’internat national-socialiste de la Schrannengasse. A partir de ce moment, une relation destructrice avec la ville commence, elle le réduit à un « état maladif » extrême dans la mesure où Salzbourg "s'est ingéniée à maltraiter son esprit et son âme" car son atmosphère est "un musée glacé de la mort". Dans cet internat, Bernhard ressent un état d'abandon et une forte rancune à l'égard de ses parents qui l'ont plongé dans un enfer dirigé par Grünkranz, un infâme nazi.
S'il narre sa souffrance face à l'inhumanité de cette expérience, s'il décrit son désarroi et ses tentatives avortées de suicide, l'auteur s'épanche également sur l'angoisse collective provoquée par la guerre notamment lors de ces alertes et ces raids aériens qui poussent les habitants vers les galeries creusées dans les collines de la ville, parfois le tombeau de ceux qui y meurent par asphyxie ou par peur. Il rappelle aussi que l'Eglise, dans sa charité universelle, s'obstine à refuser une sépulture aux cadavres des familles athées. Bernhard évoque encore les effondrements architecturaux qui éventrent la cité et qui exercent chez lui une fascination esthétique étrange ("une monstruosité ressentie comme une beauté"), comme s'il y avait une jubilation ou un goût de la destruction. Il parle enfin du sentiment d'amour à l'égard des Salzbourgeois, sentiment qui ne naît que parce que ces êtres, en temps normal abhorrés, souffrent devant la machine à broyer l'humain qu'est la guerre : "au comble de la détresse, cette ville était soudainement ce qu'elle n'avait jamais été : une nature vivante bien que désespérée en tant qu'organisme urbain".
Cet amour inédit ne durera pas. A la sortie de la guerre, la ville se reconstruit, panse ses plaies. Bernhard a quinze ans. L'internat nazi fait place désormais au lycée catholique, le portrait d'Hitler a été remplacé par le crucifix, l'horrible Grünkranz est devenu l'abbé Franz (Oncle Franz), aux chants nazis se sont substitués des hymnes de louange à Dieu. Mais la "machine à dévaster le sentiment et le caractère est restée la même" car existent toujours "les crimes capitaux commis sur des êtres en croissance", à savoir, les enseignements ennemis de l'esprit, conçus par des professeurs corrompus pour abêtir le peuple. Avant, il y avait les mensonges de la propagande nazie, à présent il y a ceux de l'histoire catholique. Et de terminer sur l'idée que le lycée est une entreprise "catastrophale destinée à mutiler" la société, non à l'éclairer, car "éclairer la société serait anéantir ses gouvernements".
Gonflé à bloc, Thomas Bernhard quitte le lycée pour s'inscrire comme apprenti dans un atelier. Commence un exil volontaire de plusieurs années loin de Salzbourg. A son retour, il constate que les citoyens n'ont plus souvenance des atrocités de la guerre, qu'ils ont pratiqué la plus criminelle des lâchetés, le devoir d'oubli. Salzbourg a beau se doter d'un prestigieux festival, ce n'est qu'une imposture supplémentaire : "Cette ville a l'hypocrisie pour fondement, c'est l'ineptie qui est sa plus grande passion, et l'on extermine l'imagination, partout où elle peut apparaître. Salzbourg est une façade perfide sur laquelle le monde peint sans interruption sa mystification et derrière laquelle l'esprit (ou l'individu) créateur doit nécessairement s'étioler, dépérir ou mourir à petit feu". Un constat virulent qui rappelle, mutatis mutandis, les récriminations d'un Mozart sur sa ville natale, deux siècles plus tôt.
L'Histoire comme éternel recommencement...?
mardi 15 avril 2008
De Gilgamesh à Zénobie : quand les musées bruxellois se moquent du public
Les Musées Royaux d'Art et d'Histoire de Bruxelles possèdent une des plus importantes collections d'art du Proche-Orient au monde (près de 10.000 pièces). Des trésors que le public de ne peut plus admirer depuis la fermeture des salles orientales en 2002, en raison de travaux de rénovation qui n'ont d'ailleurs toujours pas vu le jour. L'exposition De Gilgamesh à Zénobie, est du coup une bonne occasion de retrouver l'ensemble des plus belles pièces de la collection, que complète une dizaine d'œuvres prêtées par le Musée du Louvre.Les pièces les plus anciennes datent du Néolithique, l'essentiel pour ce qui est des périodes historiques s’étend du règne de Gilgamesh, légendaire roi d’Uruk (2652-2602 av. J.-C.), à la victoire de l’empereur romain Aurélien sur la reine de Palmyre, Zénobie (272 apr. J.-C.). Parmi les incontournables figurent la célèbre plaque votive de Gilgamesh, des bas-reliefs de Nimroud, des ivoires et des statues votives de Phénicie, des idoles anatoliennes, des sceaux-cylindres et des tablettes mésopotamiennes, de superbes bijoux iraniens et babyloniens et surtout, la plus belle collection au monde de bronzes du Luristan (Iran) dont les formes et la décoration fantastiques sont influencés par les arts de la steppe.
La qualité des objets exposés est indiscutable. A l'inverse, la scénographie est totalement incompréhensible et l'on se demande quelle est l'approche didactique la présentation part dans tous les sens. Toutes les civilisations de Mésopotamie (de Sumer à l’Empire néo-Babylonien), de la Syrie, la Phénicie, la Transjordanie sans oublier celles plus périphériques d'Iran, d'Arabie du Sud (le royaume de la Reine de Saba), d'Anatolie (les Hittites) sont exposées comme s'il n'y avait pas la moindre différence entre elles. Pas de parcours chronologique distinct, pas de clarté quant à la répartition géographique (mis à part pour l'Iran), pas de présentation didactique des diverses cultures qui semblent appartenir à une unique civilisation, enfin pas de thèmes mis en valeur (excepté pour l'écriture) pour comprendre l'apport du Proche-Orient en matière de mathématiques, d'astronomie, d'agriculture, de législation, de médecine, de navigation. Juste de superbes objets classés au hasard d'une inspiration douteuse.
La première salle (mais faut-il parler de salle dans cet espace unique qui n'est balisé d'aucun parcours logique) présente des documents rassemblés par les premiers conservateurs du Musée (du moins on le devine). On s'attend ensuite à quelques mots sur Gilgamesh, l'alpha supposé de l'exposition et c'est une grande macédoine de cultures qui s'offre au spectateur, dans une pénombre générale que ne semblent pas dicter les besoins de conservation des pièces. Le règne de Zénobie, l'oméga de ce non-parcours, est quelque part au milieu de l'exposition (à moins que ce ne soit effectivement à la fin), sans qu'on ne comprenne en quoi cette femme a été une redoutable statège et femme politique, maîtresse d'une civilisation qui contrôla sous son règne l'Egypte et l'Anatolie, qui tenta de faire de son fils un empereur romain avant que le véritable empereur n'en décide autrement. Son évocation tient plus du ragot de magazine féminin que d'une véritable initiation didactique.
Côté explication, les différents textes de présentation s'attardent sur des points spécialisés qui dépassent le cadre d'une initiation à l'art du Proche-Orient. Ils sont rédigés par un personnel scientifique qui ne se soucie nullement de savoir ce qu'attend ou comprend le public. Les étiquettes sont pour leur part approximatives, le cas le plus flagrant étant celui d'une vitrine sans datation et dont le village mentionné ne permet pas d'identifier si les pièces proviennent d'Iran, d'Irak, de Syrie ou d'ailleurs. La plupart des vitrines sont encerclées par de longs fils noirs de plusieurs mètres de haut, assez laids, qu'il faut chaque fois soulever avant de pouvoir admirer les pièces, à condition toutefois qu'elles ne soient pas dans un noir complet, ce qui fut le cas de cinq ou six vitrines d'entre elles. Au grand mépris de ses visiteurs, le Musée ne se soucie visiblement pas de remplacer les ampoules mortes.
Ce n'est pas un secret, les moyens financiers manquent à cette institution qui possède pourtant une des plus belles collections historiques au monde. Faute de moyens, il est toujours possible, comme d'autres l'ont montré, de mettre à contribution son imagination, de faire preuve de didactisme, de rigueur scientifique, de clarté et de séduction afin de monter que l'on respecte son public et qu'on l'encourage à revenir. Les Musées Royaux d'Art et d'Histoire de Bruxelles suscitent une envie contraire ; ils donnent une image déplorable aux visiteurs étrangers (le reste des collections est tout aussi mal valorisé). Un passionné de l'art du Proche-Orient pourra vaille que vaille reconstituer mentalement le puzzle de ce capharnaüm et se réjouir de la beauté de certaines pièces. Il en ira autrement des non-initiés qui passeront leur chemin pour privilégier les musées de Paris, Londres, Berlin, Istanbul ou de Damas.
lundi 14 avril 2008
Deux rendez-vous à ne pas manquer...

1. Le 2e numéro d'interMédias, diffusé ce lundi 14 avril à 22h20 sur La Une. Le sommaire est expliqué en images par Alain Gerlache sur la page d'accueil du site :
http://www.intermedias.be/
Pour ceux qui n'auraient pas l'occasion d'être au rendez-vous, l'émission est visible intégralement, dès le lendemain, sur le site de l'émission.
2. La présentation publique de la saison 2008-2009 de l'Orchestre Philharmonique de Liège, ce mardi 15 avril, à 20h, à la Salle Philharmonique de Liège. Une soirée gratuite lors de laquelle Jean-Pierre Rousseau et Pascal Rophé dévoileront toutes les nouveautés (et elles sont nombreuses) de la prochaine saison. Quelques invités surprises sont attendus, en plus de l'Orchestre et de Rophé qui ouvriront et clôtureront la soirée avec des oeuvres de Wagner et Beethoven.
La saison 2008-2009 sera également consultable sur le site de l'Orchestre : http://www.opl.be/
samedi 12 avril 2008
Le missel des futilités indispensables
Succès de librairie en Angleterre comme en France, Les Miscellanées de Mr. Schott (littéralement les "mélanges") peinent à s'imposer en Belgique. Ce petit livre de 160 pages rédigé par un photographe londonien, né en 1974, qui collectionne les boutons de manchettes et roule dans une Mercedes de 1967, est un bréviaire du superflu, un couteau suisse en forme de livre qui rassemble une incroyable quantité d'informations inutiles, saugrenues, étonnantes qui permettront aux dandys et mondaines de briller en société, aux esprits épris de classifications d'accéder à mille et une informations qu'on a souvent du mal à dénicher du premier coup.Petit aperçu : les tailles du soutien-gorge (de A à F) ou des gants, les techniques d'homicide dans les Miss Marple, les gagnants de l'Eurovision, les nombres premiers (jusqu'à 1013), la denture humaine, les pays de la zone Euro, les apparitions d'Hitchkock dans ses films, les 27 pseudonymes utilisés par Henri Beyle (Stendhal), la chronologie intégrale et le genre des pièces de Shakespeare, le nom des divinités grecques, romaines, égyptiennes, japonaises, hindoues, nordiques, le mot le plus long de la langue anglaise (1185 lettres, reproduit intégralement à l'intérieur d'un cercle), les symphonies à titre de Haydn, la recette du bloody mary, les sept sages de la Grèce antique, les douze travaux d'Hercule, les dix commandements, les capitales du monde, les polygones (du triangle au myriagone), les noms et années des James Bond, les 1275 premiers chiffres qui suivent la virgule du chiffre pi, l'alphabet braille, morse ou en langage des signes, le menu du Titanic, la manière de draper un sari ou de nouer une cravate, les principales expressions de l'argot bruxellois, les québécismes (la débarbouillette pour le gant de toilette) les neufs muses, les pays membres de l'Otan, les indications musicales, la valeur énergétique du Big Mac (492 calories) et sa composition, le système de classification de Linné, le tableau de conversion des tailles de vêtements, les émoticônes, les sept pêchés capitaux, les quatre cavaliers de l'Apocalypse, les trente-trois degrés de la franc-maçonnerie, les systèmes de gouvernements (avec la kakitocratie, état composé des pires individus), l'échelle de Beaufort, le langage des fleurs ou des coquillages, le nom des années de mariage (les noces de palissandre à 65 ans), quarante traductions de "je t'aime" (obicham te en bulgare), le nom des présidents américains sur les différents billets de banque, les causes de décès des popstars les plus célèbres, les lieux où traverser la Tamise, les signes de guidage des avions sur les pistes, les arcanes majeurs du tarot, les sept collines de Rome, l'ordre des colonnes antiques, les clubs de Londres, les années du zodiaque chinois, les différentes sortes de sushis, la compatibilité des groupes sanguins, le nom des différents types de collectionneurs, les douze César, les tailles d'icebergs, les chiffres romains, les symboles d'entretien du linge, les pays où l'on conduit à gauche, les abréviations sms, toutes les données relatives aux planètes du système solaire, la rose des vents, la hiérarchie de l'armée ou de la fauconnerie, les saints patrons, les techniques divinatoires (skiamancie, divination par les ombres), les épreuves du décathlon, les mensurations de la statue de la liberté, les rois et reines de la monarchie anglaise, les locutions latines, les formats des enveloppes, les poids, dimensions, matières des différentes pièces européennes, les époux d'Élisabeth Taylor, les sept merveilles du monde antique, les cercles de L'Enfer de Dante, les types de nuages, les noms, nombres de stations, années de mise en fonction et couleurs de chaque ligne du métro de Londres, etc., etc., etc. Loin d'avoir épuisé son sujet, l'auteur a publié deux ouvrages du même type, l'un sur les jeux, l'autre sur la cuisine.
Par la richesse des informations compilées, parfois non exhaustives, souvent amusantes en raison des rapprochements incongrus (les infos de la ménagère croisent celles de l'aristocratie British), et par la présentation originale de chaque page (Ben Schott est aussi graphiste), ces Miscellannées, loin d'être un recueil de choses inutiles, sont un magnifique compendium des petites choses de la vie.
vendredi 11 avril 2008
Blake et Mortimer percent le mystère des origines
Exception faite de Tintin ou Blake et Mortimer, je n'ai jamais été un grand dévoreur de bandes dessinées occidentales. Leur qualité esthétique me laisse souvent indifférent ; je les trouve relativement brouillonnes, simplistes ou vulgaires, pas assez intellos, pas assez poétiques non plus et surtout plastiquement en retard en comparaison des tendances graphiques développées dans l'art contemporain. Quand bien même les codes narratifs de la B.D. occidentale peuvent être originaux et recherché (From Hell de Moore et Campbell), l'imaginaire mis à contribution (les Norbert de Vadot), l'émotion portée à son comble (Maus de Spiegelman), l'inventivité et la qualité artistique d'auteurs du Proche-Orient (Satrapi ou Abirached) et surtout les dessinateurs de mangas japonais (Tezuka, Toriyama, Urasawa, Umezu et Taniguchi) m'intéressent diablement plus. Il y a des exceptions, les Blake et Mortimer en font partie.jeudi 10 avril 2008
Patty Pravo : une bambola de 60 ans
La pop star vénitienne Patty Pravo, de son vrai nom Nicoletta Strambelli, vient de fêter ses 60 ans ce 9 avril. Véritable icône de l'Italie contemporaine, Pravo est pour les Italiens le prototype de l'artiste d'avant-garde contestataire.Il faut dire que son enfance vénitienne y est pour beaucoup. Ses parents fréquentent les personnalités de la ville, à commencer par l'écrivain Ezra Pound et le Cardinal Roncalli (le futur Pape Jean XXIII), des modèles de conservatisme qui l'ennuient. Jeune fille turbulente allergique à l'atmosphère de son pensionnat catholique, elle se sauve à trois reprises optant de son chef, à la fin des années 50, pour un enseignement dans une école publique. En parallèle, elle suit une formation musicale (piano, direction d'orchestre!) au Conservatoire Benedetto Marcello. Indépendante et excentrique, elle aime la compagnie des artistes et passe son temps chez Peggy Guggenheim (en y faisant souvent ses devoirs) aux côtés des artistes de la Biennale.
Souhaitant apprendre l'anglais, elle quitte brutalement Venise pour Londres et se fait engager comme danseuse dans une boîte de Piccadilly. Elle part ensuite pour Rome où elle est engagée au Piper Club, la boîte à la mode décorée par Andy Warhol, haut lieu de la beat italienne. Elle y entame dès 1966 ses débuts comme chanteuse, devenant dans l'imaginaire collectif la "Figlia" ou la "Ragazza del Piper". C'est à ce moment-là qu'elle prend comme nom d'artiste Patty Pravo, une référence volontaire à la Divine Comédie de Dante et à ses "anime prave", les âmes corrompues, perverses de L'Enfer auxquelles elle s'identifie (quant à Patty, le prénom était très à la mode à l’époqueà.
Le disque de ses débuts, Ragazzo triste (Jeune homme triste), obtient un immense succès au point d'être même la première chanson pop transmise sur les ondes de Radio Vatican. Cependant, sa carrière explose en 1968 (Pravo a tout juste 20 ans) avec La bambola (la poupée), un succès planétaire, repris notamment par Sylvie Vartan, où elle clame de sa voix grave et veloutée son refus d'une instrumentalisation des femmes. Le disque se vend dès le début à 9 millions de copies et se trouve en première place dans les palmarès en Italie et en France, en Espagne, au Japon, en France, en Allemagne et en Amérique du Sud.
Dans les années 70, Pravo se tourne vers les chansons des Beatles, de Jacques Brel, Léo Ferré, Lucio Battisti, Vinicius de Moraes et Neil Diamond. Une décennie plus tard, agacée par la pop formatée des années 80 aux antipodes de son goût pour la musique rock, elle part quelques temps aux Etats-Unis et épouse le guitariste américain Jack Johnson (un cas fameux de trigamie : ses deux précédents mariages n'avaient pas été annulés)! Elle revient en Italie aux milieux des années 80, pour se produire entre autres au Festival de San Remo avec une reprise de La bambola dans une tenue orientale dessinée par Versace. Arrêtée pour détention de stupéfiants en 1992 (les détenues qui la virent débarquer dans la prison romaine de Rebibbia entamèrent Ragazzo triste en la voyant), elle part dès sa libération en Chine où à partir de 1994, elle obtient un succès énorme. En 1997, elle reçoit le prix de la Critique au Festival de San Remo. Toujours très présente sur la scène italienne, elle touche un public de trois générations qui lui est très fidèle. Elle vit depuis deux ans à Rome. Son dernier album, Spero che ti piaccia...Pour toi, paru fin 2007, est un superbe hommage à Dalida à l'occasion des 20 ans de sa disparition. Outre les trois chansons ci-dessous, je recommande l'album Gli anni '70 sur Itunes pour découvrir cette voix sombre au vibrato si caractéristique.
Ragazzo triste(1966)
La bambola (1968)
La spada nel cuore (1970)
mercredi 9 avril 2008
La Préhistoire au service d'un nouvel humanisme
Il est des livres qui transforment en profondeur notre pensée. La Nouvelle histoire de l'homme (Perrin, 2005-2007) du paléoanthropologue français Pascal Picq, collègue et collaborateur au Collège de France du très médiatisé Yves Coppens (L'Odyssée de l'espèce), fait partie de ces ouvrages majeurs. Armé des méthodes rigoureuses de l'anthropologie évolutive contemporaine, Picq tente de comprendre ce qu'est l'homme et quel est son avenir en partant de cette perspective en apparence improbable qu'est... la Préhistoire. A l'inverse des créationnistes qui tentent de mettre à profit leurs capacités scientifiques pour démontrer la véracité de leur cosmologie religieuse, le mode d'explication du monde de Picq ne repose sur aucun dogme, seulement sur les quelques vérités révélées par la science. Et de démontrer avec une intelligence extrême comment cette histoire d'avant l'âge de l'écriture a justifié la construction de manipulations, de schémas de pensée corrompus, issus de ce qu'il appelle "l'anthropocentrisme occidental viscéral", et qui sont toujours d'actualité dans les systèmes de représentation de certains scientifiques du XXIe siècle.Picq rappelle par ailleurs que les hommes ne sont pas les seuls êtres vivants à construire des communautés aux rapports sociaux codifiés, autre argument à la source de leur hégémonie : on retrouve chez les chimpanzés des pratiques sociales codifiées propres à chaque clan, clan au sein desquels se modifient et se différencient la place des mâles et des femelles, des jeunes et des aînés. La parenté biologique avec l'animal, la similarité des comportements justifient pour l'auteur la nécessité d'accorder des droits aux bêtes, idée qui nous plonge par exemple au coeur des débats récents sur la question des droits des grands singes, droits courageusement défendus par une poignée de scientifiques éclairés.
A travers ces quelques exemples, on aura compris que Pascal Picq s'oppose à cette Histoire étriquée qui s'arroge le droit de manipuler la Préhistoire à sa guise. Il démontre l'impact de mythes séculaires sur les politiques scientifiques actuelles, il se lève contre une idéologie du progrès consacrée à la domination masculine occidentale par la technologie pour proposer à la place un humanisme (inspiré par Michel Serres), qui part de l'unité des origines pour aboutir à la diversité des cultures et à l'égalité des différents types d'humanité : "Toutes les espèces actuelles sont aussi évoluées que nous, aussi récentes et issues d'une même histoire. Il en est de même pour toutes les cultures humaines ; aucune n'est plus archaïque que l'autre. Une seule population ne peut assurer l'avenir de l'espèce humaine ; aucune culture ne peut prétendre assumer seule l'avenir de l'humanité".
Le blog de Stéphane DADO